II

J'arrivai très tard à Hénencourt, où se trouvait mon beau-frère. Il

voyait fort en noir sa situation personnelle, et était très satisfait

que sa femme et ses enfants fussent hors de France. Il était convenu que

je devais m'arrêter vingt-quatre heures à Hénencourt, afin de prendre

des papiers me permettant de gagner Paris en sûreté, entre autres, une

attestation de mon séjour à Hénencourt depuis le rappel de M. de La Tour

du Pin. Mon espoir qu'il serait venu au-devant de moi chez M. de Lameth

fut déçu, car déjà il était aussi difficile que dangereux de voyager en

France. Il fallait non seulement un passeport, mais pour l'obtenir il

était, de plus, nécessaire de se faire accompagner de répondants qui,

sous leur responsabilité personnelle, témoignaient que vous n'alliez pas

dans une direction autre que celle indiquée. En outre, pour pénétrer

dans la banlieue de Paris, on devait être muni d'une carte de sûreté

dont chaque poste de garde nationale avait le droit de demander

l'exhibition. Enfin, mille petites vexations, ajoutées aux grandes,

rendaient insupportable le séjour en France.

Je repartis donc d'Hénencourt seule, et j'arrivai le lendemain à Passy,

non sans difficultés. Le maître de poste de Saint-Denis commença par

refuser péremptoirement de me conduire à Passy, où je devais aller, sous

prétexte que mon passeport étant pour Paris il devait m'y conduire par

le plus court chemin. Après une heure de pourparlers et d'explications

au cours desquelles je craignais de me compromettre, étant peu aguerrie

à ces sortes de choses, mon valet de chambre imagina de montrer sa

propre carte de sûreté de Passy, et, en payant deux ou trois postes de

surérogation, on nous laissa partir.

Je rejoignis enfin à Passy mon mari, établi dans une maison appartenant

à Mme de Poix. Comme elle était trop grande pour notre ménage, nous

avions la facilité de tenir fermées toutes les fenêtres qui donnaient

sur la rue, laissant ainsi croire qu'elle était inhabitée. Nous y

entrions par la petite porte du concierge. Elle avait deux ou trois

autres issues et constituait donc un bon refuge, nous convenant d'autant

mieux qu'étant la dernière du village du côté d'Auteuil, nous

communiquions facilement avec mon beau-père installé dans cette dernière

localité, depuis son retour d'Angleterre, chez le marquis de

Gouvernet[148], son parent et son ami. La maison de ce dernier se

nommait _la Tuilerie_. Elle était isolée et située entre Auteuil et

Passy. Nous pouvions heureusement nous y rendre par des sentiers où l'on

ne rencontrait jamais personne. Un vieux cabriolet et un assez mauvais

cheval, dont je n'ai jamais connu le véritable maître, nous menaient à

Paris sans que nous eussions à mettre tous les cochers de fiacre dans le

secret de notre retraite.

J'y allais tous les jours, après notre déjeuner, avec mon mari, qui

avait à s'occuper des affaires de son père et des siennes. Nous dînions

la plupart du temps à Paris, soit chez mon père, soit chez Mme de

Montesson, dont la maison nous était toujours ouverte.

Mon père, logé dans un hôtel garni de la Chaussée-d'Antin, mettait tout

en oeuvre pour servir le roi, voyant ses juges, les réunissant chez lui,

tâchant d'organiser le parti qu'on nomma plus tard les _Girondins_, leur

faisant comprendre que leur propre intérêt était de conserver la vie du

roi, de le faire sortir de Paris, et de le garder comme otage dans

quelque citadelle de l'intérieur, où il ne pourrait communiquer ni avec

les puissances étrangères, ni avec les royalistes qui commençaient alors

à s'organiser dans la Vendée. Mais le parti des _Terroristes_, que mon

père n'espérait pas convaincre, et surtout la commune de Paris, tout

entière orléaniste, étaient trop puissants pour que des efforts humains

pussent rien changer à leurs affreuses intentions.

Mon malheureux père tenta les démarches les plus pressantes auprès de

Dumouriez, qui vint à Paris dans le milieu de janvier. Mais celui-ci le

trompa par de vaines promesses. Il était tout entier acquis au parti

d'Égalité et de son fils, dont il se vantait d'être le tuteur militaire.

Son voyage à Paris n'avait d'autre but que celui de les servir.

Je ne rapporterai pas toute la funeste série d'inquiétudes et de

découragements par laquelle nous passâmes durant le mois de janvier

1793. Ces événements sont du domaine de l'histoire, et chacun les a

racontés selon son opinion. Qu'il me soit permis seulement de venger ici

mon père des odieuses imputations dont on n'a pas craint de ternir son

honorable caractère. Il ne voyait les juges de Louis XVI que dans la vue

de sauver, sinon la liberté, du moins la vie du roi, et le matin même du

jugement, il considérait comme certain que le vote de la réclusion

jusqu'à la paix était assuré. Et, en effet, il en aurait été ainsi, sans

les lâches abandons qui se produisirent au moment du scrutin. Pendant

cette mémorable séance, nous nous tenions chez lui, dans une anxiété

qu'aucune expression ne peut rendre. Après avoir quitté mon père, la

condamnation connue, nous espérions encore que l'insurrection dont il se

flattait allait éclater. Tous ceux qui pensaient comme nous dans Paris

avaient projeté, chacun individuellement, de se mêler aux rangs de la

garde nationale pour l'entraîner dans un mouvement favorable à

l'infortuné souverain; mais cette démarche, si elle a eu lieu, est

restée infructueuse.

Le matin du 21 janvier, les portes de Paris furent fermées, avec ordre

de ne pas répondre à ceux qui en demanderaient la raison au travers des

grilles. Nous ne la devinâmes que trop, et appuyés, mon mari et moi, sur

la fenêtre de notre maison qui regardait Paris, nous écoutions si le

bruit de la mousqueterie ne nous apporterait pas l'espoir qu'un si grand

crime ne se commettrait pas sans opposition. Frappés de stupeur, nous

osions à peine nous adresser la parole l'un à l'autre. Nous ne pouvions

croire à l'accomplissement d'un tel forfait, et mon mari se désespérait

d'être sorti de Paris et de ne pas avoir admis la possibilité d'une

semblable catastrophe. Hélas! le plus grand silence continua à régner

dans la ville régicide. À 10 heures et demie, on ouvrit les portes, et

tout reprit son cours comme à l'ordinaire. Une grande nation venait de

souiller ses annales d'un crime que les siècles lui reprocheront!... et

pas une petite habitude n'était dérangée.

Nous nous acheminâmes à pied vers Paris, en tâchant de composer nos

visages et en retenant nos paroles. Evitant de traverser la place Louis

XV, nous allâmes chez mon père, puis chez Mme de Montesson et chez Mme

de Poix. On se parlait à peine, tant on était terrifié. Il semblait que

chacun portât le fardeau d'une partie du crime qui venait de se

commettre.

Rentrés de bonne heure à Passy, nous rencontrâmes chez nous Mathieu de

Montmorency et l'abbé de Damas. Tous deux s'étaient trouvés sur le lieu

de l'exécution dans leur bataillon de garde nationale. S'étant compromis

par quelques propos, ils avaient quitté Paris dans la crainte d'être

arrêtés, et venaient nous demander de les cacher jusqu'à ce qu'ils

pussent ou partir ou retourner chez eux. Ils redoutaient une visite

domiciliaire, premier genre de vexation qui précéda de quelques mois les

arrestations de personnes. Dans cette visite, on saisissait les papiers

de toute espèce et on les portait à la section, où, souvent, les

correspondances les plus secrètes servaient de passe-temps aux jeunes

gardes nationaux de service ce jour-là.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 85 / 105 题