IV

Dans les derniers jours de novembre 1792, la Convention rendit un décret

contre les émigrés et leur fixa un court délai pour rentrer, sous peine

de confiscation. Mon excellent beau-père était en Angleterre et pensait

à nous rejoindre à La Haye, où sa fille et moi l'attendions avec

impatience. La connaissance de ce décret changea ses projets. Il nous

écrit que pour aucune considération personnelle il ne voudrait faire

tort à ses enfants et qu'il retournait à Paris. Cette lettre, toute

paternelle, contenait des expressions empreintes d'une telle mélancolie,

qu'on aurait pu la croire inspirée par des pressentiments, si même

alors, après les massacres de septembre, il eût semblé possible de

prévoir les excès auxquels la Révolution devait se porter.

Je ne sais pourquoi j'ai omis de parler de la fuite de MM. de La

Fayette, Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg. Tous trois

quittèrent furtivement le corps d'armée commandé par M. de La Fayette

pour passer en pays étranger, avec une niaiserie de confiance qui ne

saurait s'expliquer. S'étant présentés aux avant-postes autrichiens, ils

furent à l'instant arrêtés. On voulait se servir d'eux comme otages pour

garantir la sûreté du roi et de sa famille, enfermés au Temple après la

journée du 10 août. M. Alexandre de Lameth eut la permission d'écrire à

sa belle-soeur, alors auprès de moi à La Haye, comme je l'ai dit, pour

lui demander de l'argent. M. de La Fayette, de son côté, écrivit à M.

Short, ministre d'Amérique à La Haye. Je vis celui-ci le jour même et

lui proposai d'avoir recours aux bons offices d'un homme dont, à ma

connaissance, l'adresse et l'habileté étaient merveilleuses. Il se

nommait Dulong et se trouvait depuis de longues années au service de la

légation de France, dont il dépendait encore. Très dévoué à ma personne,

j'apprenais par lui toutes les nouvelles qui parvenaient au nouveau

ministre français et presque le contenu de ses dépêches. Dulong

s'engageait à faire échapper M. de La Fayette, retenu à Liège, mais il

fallait promptitude, secret et argent. Vingt mille francs au moins,

dit-il, seraient nécessaires pour entreprendre l'affaire. M. Short les

refusa. L'intérêt que je portais à M. de La Fayette était limité, mais

comme je le savais l'ami de Mme d'Hénin, le refus de M. Short

d'intervenir en faveur de l'ami de Washington m'indigna. M. Short par

lui-même était fort riche et aurait pu prélever cette somme sur sa

propre fortune. Il repoussa toutes les combinaisons proposées et en fut

très blâmé par son gouvernement. On transféra M. de La Fayette et ses

deux compagnons dans les prisons d'Olmutz, où ils restèrent jusqu'au

traité de Campo-Formio.

À la fin de la Terreur, Mme de La Fayette, échappée par une sorte de

miracle à l'échafaud sur lequel étaient montées le même jour, le 22

juillet 1794, sa grand'mère la maréchale de Noailles, sa mère la

duchesse d'Ayen, sa soeur la vicomtesse de Noailles, mère d'Alexis, et où

les avaient précédées, le 27 juin de la même année, le maréchal de

Mouchy et sa femme, se rendit à Vienne accompagnée de ses deux filles et

obtint de l'empereur d'Autriche d'être enfermée à Olmutz avec son mari

et de subir toutes les rigueurs de son sort. Elle montra dans cette

captivité volontaire une résignation et un courage que la religion seule

lui inspira, n'ayant jamais été traitée par son mari qu'avec la plus

cruelle indifférence et n'ayant certes pu oublier les nombreuses

infidélités dont elle avait été abreuvée.

Mon père, qui commandait le corps d'armée établi au camp de Famars,

entre le Quesnoy et Charleroi[143], ne suivit pas l'exemple de M. de La

Fayette. À la nouvelle des événements de Paris du mois d'août

1792--l'attaque des Tuileries et le renversement de la monarchie--il

adressa un ordre du jour à ses troupes, prescrivant de renouveler le

serment de fidélité au roi et le prêtant à nouveau lui-même. Le résultat

de cette noble profession de foi fut sa destitution, 23 août 1792, et

l'ordre de se rendre à Paris. Mes instances pour l'en empêcher restèrent

vaines et mes craintes ne furent que trop justifiées. Je me suis

toujours reproché de ne l'avoir pas été chercher pour le ramener de

force avec moi à La Haye. Dieu en avait autrement décidé! Pauvre

père[144].

V

Comme je possédais une maison à Paris, habitée par l'ambassadeur de

Suède, et des rentes sur l'Etat ou sur la ville de Paris, mon mari

craignit que je ne fusse mise sur la liste des émigrés qui venait de

paraître. Il m'envoya, à La Haye, un valet de chambre très fidèle pour

m'accompagner dans mon retour à Paris, et le chargea de me dire que je

trouverais à la frontière de Belgique, à quelques lieues d'Anvers, un

ancien aide de camp de mon père, devenu un de ceux de Dumouriez, muni de

l'ordre de me faire respecter et même escorter au besoin. J'adressai mes

adieux à ma pauvre belle-soeur--elle mourut deux mois après--et je partis

en compagnie de mon fils, âgé de deux ans et demi, de ma fidèle

Marguerite, d'un valet de chambre et de Zamore. L'hiver, qui commençait

à se montrer très rigoureux, rendit le voyage fort pénible. J'étais

encore, à cette époque, aussi peu aguerrie, aussi délicate, aussi belle

dame et petite maîtresse qu'il est possible de l'être. Flattée, encensée

pendant mon séjour à La Haye, je pensais encore alors que j'avais

accepté le plus grand sacrifice qu'on pût m'imposer en consentant à me

priver des services de mon élégante femme de chambre et de mon valet de

chambre-coiffeur. J'entrevoyais, il est vrai, qu'il se pourrait que je

n'eusse pas de voiture à Paris, que je n'allasse plus au bal, que je me

trouverais peut-être même obligée de passer l'hiver à la campagne. Je me

promettais de supporter ces revers avec courage et fermeté, au contraire

des émigrés de Paris avec lesquels je venais de passer deux mois et qui,

après s'être _bien amusés à Bruxelles_, comme ils le disaient,

comptaient en faire autant à Londres, but de leur voyage. Mes faiblesses

et mes illusions, je les rapporte pour que mon fils[145] puisse juger,

connaissant mon point de départ, si je m'en suis corrigée.

Le 1er décembre 1792, blottie au fond d'une excellente berline, bien

enveloppée de pelisses et de peaux d'ours, en compagnie de mon petit

Humbert, fourré comme un Lapon, et de ma bonne Marguerite, je quittai

donc La Haye pour aller coucher, je crois, à Gorkum. Pendant toute la

journée, nous entendîmes le bruit du canon. Mon valet de chambre

prétendait que ce devaient être les Français qui faisaient le siège de

la citadelle d'Anvers, mais qu'ils ne la prendraient pas de longtemps,

car la garnison était très forte et la ville bien approvisionnée. Le

lendemain, à Bréda, ville située encore sur les terres de Hollande, même

bruit de canonnade. Comme aucune nouvelle alarmante n'était publiée, je

partis cependant sans crainte, et trouvai à la frontière des Pays-Bas

autrichiens M. Schnetz, brave militaire et ami de mon père, dont la

présence me fit grand plaisir.

Arrivé là de la veille, il s'étonnait qu'aucune nouvelle ne fût parvenue

d'Anvers. Peut-être la ville est prise, disait-il en riant, mais sans y

croire. Cependant, vers midi, le bruit du canon ayant cessé, il déclara

alors, en termes assez militaires, que ce rempart de la puissance

autrichienne avait... capitulé, ce qui était vrai. En effet, un poste

français, à la porte extérieure de la ville, nous prouva que nous étions

maîtres de la grande forteresse, et, en descendant à l'auberge du Bon

Laboureur[146], sur l'immense place de Meir, nous eûmes beaucoup de

peine à obtenir une chambre. Ce fut grâce à l'intervention d'un général

dont le nom m'échappe, qu'un officier me céda celle où il était déjà

installé, et dont il fit emporter son bagage d'assez mauvaise grâce.

Comme je montais l'escalier, je rencontrai une foule d'officiers, jeunes

et vieux, qui me firent entendre des propos plus que lestes quant aux

causes de la protection que m'accordait leur général.

Ma bonne Marguerite et moi, une fois enfermées à clef dans cette

chambre, nous tâchâmes d'endormir le petit Humbert, très effrayé du

bruit qu'il entendait dans la maison. M. Schnetz vint me proposer de

souper, et m'affirma que je ne devais avoir aucune crainte, le général,

ami de mon père, ayant établi une garde dans le corridor. Cette

précaution même, qu'il avait cru nécessaire, m'effraya encore davantage.

Cependant il fallait se soumettre. M. Schnetz, voyant que le souper ne

me tentait pas, s'en alla. Marguerite endormit Humbert, et je barricadai

la porte avec le lit et tout ce que je pus trouver dans la chambre.

À ce moment, je fus attirée à la fenêtre, qui donnait sur la place, par

une grande lueur que je pensais provenir d'une illumination. Le

spectacle qui frappa mes yeux ne s'effacera jamais de ma mémoire. Au

milieu de la vaste place était allumé un feu dont les flammes

s'élevaient à la hauteur du sommet des maisons. Une quantité de soldats,

ivres, titubants, chancelants, l'entouraient et l'alimentaient en y

précipitant tous les objets mobiliers combustibles que peut contenir une

maison. Les uns y jetaient des bois de lit, des commodes, des buffets,

d'autres des paravents, des vêtements, des paniers pleins de papiers,

puis une multitude de chaises, de tables, de fauteuils aux bois dorés,

qui augmentaient la force et l'éclat des flammes d'instant en instant.

Des femmes échevelées, débraillées, horribles d'aspect se mêlaient à

cette troupe de forcenés, leur distribuant du vin, peut-être exquis,

qu'elles allaient chercher dans les caves des riches habitants d'Anvers.

Des rires désordonnés, des imprécations grossières, des chants obscènes

ajoutaient à l'effroi de cette fête diabolique. Toutes les relations que

j'avais lues d'une ville prise d'assaut, du pillage, de l'affreux

désordre qui en sont la conséquence, s'incarnaient là devant moi dans

une vivante réalité. Je restai pendant toute la nuit fascinée, terrifiée

à cette fenêtre, dont je ne pouvais m'arracher, malgré l'horreur, que

j'éprouvais d'une si effrayante vision.

Vers le matin, M. Schnetz m'informa qu'il fallait partir pour Mons, où

nous devions coucher, ainsi que l'avait réglé le général. J'étais si

bouleversée par les événements auxquels je venais d'assister, que je

n'osai pas demander de passer la prochaine nuit à Bruxelles, ce qui

m'aurait permis de voir ma tante, lady Jerningham, alors dans cette

ville avec sa fille[147], depuis lady Bedingfeld. Il fut donc convenu

que nous ne ferions que changer de chevaux à Bruxelles.

En sortant d'Anvers, un nouveau spectacle devait me frapper par son

originalité. Entre la ligne avancée des fortifications et la première

poste, celle de Contich, nous traversâmes toute l'armée française,

établie au bivouac. Ces vainqueurs, qui faisaient déjà trembler les

belles armées de l'Autriche et de la Prusse, avaient toutes les

apparences d'une horde de bandits, la plupart étaient sans uniforme. La

Convention, après avoir réquisitionné tous les magasins de drap de Paris

et des grandes villes, avait fait fabriquer à la hâte des capotes pour

les soldats avec des étoffes de nuances les plus variées. Ce méli-mélo

de couleurs, vaste arc-en-ciel animé, se détachait, en un singulier

contraste, sut la neige dont la terre était couverte, et y figurait

comme un gigantesque parterre aux tons éclatants, qu'on aurait pu

admirer si la vue du bonnet rouge, dont le plus grand nombre des soldats

étaient coiffés, n'eut rappelé tout ce qu'en avait à craindre d'eux. Les

officiers seuls portaient l'uniforme, mais dépourvu de ces brillantes

broderies dont Napoléon fut depuis si prodigue.

Forcés d'aller presque toujours au pas, la route me parut longue. Les

chemins, défoncés par l'artillerie, étaient encombrés de fourgons, de

caissons, de canons. Nous avancions lentement au milieu des cris, des

jurements des charretiers et des plaisanteries grossières des soldats.

Je voyais bien que Schnetz était inquiet et regrettait de n'avoir pas

pris une escorte. Enfin, à la chute du jour, nous atteignîmes Malines,

où nous passâmes une nuit plus tranquille qu'à Anvers, quoiqu'il y eût

encore beaucoup de troupes.

Le lendemain matin, départ pour Bruxelles, que nous devions traverser

seulement. Mais M. de Moreton de Chabrillan, commandant de la place, en

jugea autrement. Au moment où les chevaux étaient attelés et où Schnetz

avait fait viser mon passeport, arriva un ordre du général prescrivant

de me retenir. On détela, et comme je voulais descendre pour chercher un

abri dans la maison de poste, des sentinelles placées aux deux portières

m'en empêchèrent. M. Schnetz s'était aussitôt rendu au quartier général

pour s'expliquer sur cette vexation. On permit cependant à mon fils, qui

réclamait son déjeuner à grands cris, d'entrer avec sa bonne chez le

maître de poste, et je restai seule prisonnière dans la voiture.

Deux heures s'étaient écoulées et je commençais à m'ennuyer, lorsque la

portière s'ouvrit, et une dame, dont je n'ai jamais pu découvrir le nom

lorsque j'habitais Bruxelles par la suite, déposa sur le devant de la

voiture un très élégant cabaret portant un excellent et complet

déjeuner: du beurre, du pâté, des gâteaux, du café, le tout dans de la

belle porcelaine et de la fine argenterie. Aucune attention, dans ma

vie, ne m'a paru plus aimable et plus gracieuse. Une demi-heure plus

tard, la portière s'ouvrait de nouveau, et la dame mystérieuse, sans

dire un mot, reprit son cabaret et disparut dans la maison située en

face de la poste. Bien des années après, revenue à Bruxelles, j'ai tenté

et provoqué toutes les démarches possibles pour retrouver l'obligeante

dame, dont je n'avais pas même vu la figure, mais mes recherches sont

restées infructueuses.

Enfin, au bout de trois heures, M. de Chabrillan autorisa mon départ

sans avoir voulu s'expliquer sur sa singulière boutade d'autorité.

C'était un homme du monde que j'avais rencontré cent fois sans lui avoir

jamais parlé. Il avait la vue très basse, et l'esprit fort

révolutionnaire.

Je n'étais pas au bout de mes alarmes. Nous arrivâmes tard à Mons, et

eûmes beaucoup de peine à trouver un logement. Toutes les auberges

étaient pleines. À la fin, dans une d'entre elles, on nous proposa, à ma

bonne et à moi, deux petites chambres, à un premier très bas, qui

donnaient sur la rue. Les officiers qui les occupaient venaient, nous

dit-on, de partir. M. Schnetz et mes deux hommes iraient coucher au fond

d'une très grande cour, de sorte que ma bonne et moi nous nous

trouverions séparées d'eux. Cet arrangement était loin de me convenir.

Mais il fallut s'y soumettre. Mon enfant était fatigué. Je le mis dans

mon lit et ne me déshabillai pas. Le sommeil, cependant, commençait à me

gagner, lorsque du bruit dans la rue, du côté de mes fenêtres,

m'éveilla. On frappait à la porte de la maison à coups redoublés, avec

des jurements affreux. Bientôt après, j'entendis l'hôtelier s'écrier que

la femme d'un général couchait dans la chambre, et qu'un aide de camp,

dont elle était accompagnée, se trouvait dans l'auberge. Une voix

d'homme ivre répondit qu'il allait s'en assurer. Beaucoup d'autres

individus, dans le même état, l'entouraient, et comme je me jetais à bas

du lit, je vis deux mains qui tenaient le balcon pour tâcher de se

hisser dessus. Quoique glacée de terreur, je ne perdis pas la tête.

Appelant ma bonne à grands cris, je me disposais à jeter sur

l'assaillant une grosse bûche qui brûlait dans la cheminée. À ce moment,

je l'entendis retomber dans la rue, et, soit qu'il se fût blessé, soit

que ses camarades craignissent d'être punis, ils l'emmenèrent, et ma

frayeur se calma.

Le lendemain, M. Schnetz alla porter sa plainte, chose bien éloignée de

mes préoccupations, mais c'était, affirmait-il, nécessaire pour

sauvegarder sa propre responsabilité.

À notre départ, nous rencontrâmes un escadron exclusivement composé de

nègres, tous très bien montés et parfaitement équipés. Le beau nègre du

duc d'Orléans--Égalité--les commandait. Il se nommait Édouard, et

connaissait beaucoup mon nègre Zamore, qui sollicita la permission de

passer la journée avec ses congénères. La crainte me vint qu'on allait

l'embaucher et que je ne le reverrais jamais. Je me trompais. Ce brave

garçon se laissa bien traiter par ses camarades toute la journée, mais

le soir il me rejoignit, non sans me raconter, dans son langage naïf,

tout ce qu'on avait fait pour le séduire. Sa fidélité à ma personne

l'emporta, ce dont je lui fus très reconnaissante.

Le reste de mon voyage se passa sans aucune circonstance qui soit digne

d'être rapportée. M. Schnetz me quitta à Péronne, je crois, et je pris

la route d'Hénencourt, où je trouvai mon beau-frère, le marquis de

Lameth.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 83 / 105 题