M. Bonnecarère, nommé par Dumouriez ministre à La Haye, ne rejoignit pas
ce poste. On le remplaça par M. de Maulde. Il arriva vers le 10 août et
fut mal reçu. On ne lui rendit pas ses visites, à l'exception de
l'ambassadeur d'Angleterre, dont la puissance n'était pas encore en
guerre avec la France. Il ne voulut rien prendre de nos effets et
m'envoya son secrétaire pour me signifier son refus de laisser faire
l'encan dans les salons du rez-de-chaussée, de l'hôtel de France, dont
il n'occupait pourtant qu'un entresol avec une domestique qui lui
servait de gouvernante. Ce secrétaire, quoique s'étant montré fort
grossier, ne me causa pas alors toute l'horreur que son souvenir m'a
inspirée depuis. C'était le frère de Fouquier-Tinville.
Comme le temps était très beau, j'obtins la permission de faire la vente
de nos meubles sur le petit Voorhout, promenade charmante devant la
porte de l'ambassade. Cela fit événement à La Haye. Tous mes amis
étaient présents; les moindres choses se vendirent des prix fous; il ne
resta pas le plus petit objet, et je recueillis une somme d'argent qui
se monta à plus du double de ce que le tout avait coûté. Les fonds
furent versés entre les mains de M. Molière, respectable banquier
hollandais. Il me les garda et me les envoya plus tard en Amérique.
Mme d'Hénin, ma tante, émigrée en Angleterre, me pressait beaucoup de
venir l'y retrouver; mais la santé de ma belle-soeur déclinait si
visiblement que je ne voulais pas la quitter. D'un autre côté, mon
beau-père songeait à nous rejoindre en Hollande. Mon mari passa quelques
journées à La Haye entre le 10 août et les massacres de septembre 1792,
puis son père le rappela à Londres auprès de lui.
Ayant eu occasion de connaître plusieurs particularités relatives à la
fuite des malheureux émigrés en Belgique après la bataille de
Jemappes[142], je les rapporterai ici.
J'étais très liée avec le prince de Starhemberg, ministre d'Autriche à
La Haye. Ce jeune homme, âgé de vingt-huit ans seulement, était si
étourdi qu'il songeait plus à sa toilette et à ses chevaux qu'aux
affaires de sa légation. Un courrier de Bruxelles lui apportait presque
tous les jours des dépêches du prince de Metternich--père de celui qui
_règne_ encore maintenant en Autriche--accrédité auprès de
l'archiduchesse Marie-Christine, gouvernante des Pays-Bas. M. de
Starhemberg faisait passer ces dépêches en Angleterre par
Hellevoetsluis. Ce jeune diplomate, sans défiance, me confiait tout ce
qu'il apprenait de nouveau. Sa femme, Mlle d'Arenberg, me menait à la
cour de la princesse d'Orange toutes les fois qu'il y avait cercle, et
le corps diplomatique me traitait avec tant d'amitié et de prévenances,
qu'il semblait toujours que j'en fisse partie. Comme j'avais conservé
une grande richesse de toilettes, je pouvais aller partout sans trop de
dépense. Je n'avais plus auprès de moi alors que ma bonne Marguerite,
qui soignait mon fils, et mon fidèle Zamore, qui me coiffait tant bien
que mal, car il était difficile de le faire soi-même. Quant à ma pauvre
belle-soeur, elle se couchait de bonne heure, et remontait dans ses
appartements avec ses enfants et leur abbé après le dîner.
Un jour donc il y avait cercle et les Starhemberg devaient venir me
chercher. J'étais tout habillée dans ma chambre, lorsque le prince de
Starhemberg entre affolé en me disant: «Tout est perdu. Les Français
nous ont battus à plate couture. Ils occupent maintenant Bruxelles.» Il
me conte la nouvelle en montant en voiture et me recommande de n'en rien
laisser paraître à la cour, où personne ne savait encore rien de ces
graves événements. Mais lorsque la princesse d'Orange entra et qu'elle
s'approcha de moi, je vis bien qu'elle en avait été informée. Elle me
demanda de mes nouvelles en appuyant son éventail sur ma main, et nos
regards, en se rencontrant, furent très significatifs. Le sort que
l'avenir lui réservait, elle le prévoyait déjà.
La fuite des émigrés, réfugiés à Bruxelles au nombre de plus de mille,
fut la chose du monde la plus triste et la plus déplorable. Rassurés par
les protestations des ministres de l'archiduchesse, qui leur
promettaient de les avertir de l'approche des Français, ils vivaient là
sans aucune crainte. Avec cette insouciance et cette imprévoyance dont
ils ont été si souvent victimes, ils se croyaient parfaitement en sûreté
à Bruxelles, malgré la retraite des Prussiens en Champagne. M. de
Vauban, de qui je tiens ces détails, se retirait chez lui vers minuit
lorsqu'en traversant la place Royale, il croit entendre le bruit des
fers d'un grand nombre de chevaux dans la cour du palais, situé alors où
est maintenant le musée. Il attendit, caché dans un renfoncement, et, au
bout d'un moment, il vit sortir toutes les voitures de la cour, des
fourgons, des chariots chargés de bagages, qui se dirigèrent en silence
vers la porte de la ville dite de Namur. Persuadé que l'archiduchesse
quittait Bruxelles clandestinement, il courut avertir les Français les
plus rapprochés. Ceux qui avaient été le même soir à la cour ne
voulaient pas croire à ce manque de foi. Cependant quelques instants
suffirent pour les convaincre. Il est difficile de donner une idée juste
du tumulte qui se produisit alors et de l'effroi qui s'empara de tous
ces malheureux dans leur hâte de fuir. La nuit se passa à emballer le
peu d'effets que chacun possédait. À la pointe du jour, toutes les
barques, les voitures, les charrettes furent louées à des prix
exorbitants pour emmener les uns à Liège, d'autres à Maëstricht. Les
plus sages, en même temps que les mieux pourvus d'argent, résolurent de
passer en Angleterre. Beaucoup de gens de ma connaissance se trouvaient
parmi les fuyards. Un grand nombre d'entre eux, conservant leurs anciens
airs de Paris et de Versailles, donnèrent le désolant spectacle du
manque de coeur le plus choquant envers leurs compagnons d'infortune. Je
me mis avec empressement au service des plus malheureux, mais m'occupai
fort peu des plus riches, ne leur cachant pas que lorsqu'on avait de
quoi se tirer d'affaire et qu'on ne pensait qu'à soi, on ne devait pas
compter sur moi. Cette critique de leur attitude, je l'adressai en
particulier à M. et Mme de Chalais. Ils ne me l'ont jamais pardonné.