II

Nous partîmes pour La Haye au commencement d'octobre 1791. Ma belle-soeur

nous accompagna avec ses deux fils et leur gouverneur. Sa santé était

bien mauvaise, et la consomption dont elle mourut l'année suivante avait

déjà fait beaucoup de progrès. Comme elle aimait beaucoup le monde, la

pensée de passer l'hiver seule à Hénencourt lui était insupportable.

Elle n'avait plus d'établissement à Paris. Jusqu'à la Révolution, elle

habitait l'hôtel de Lameth, rue Notre-Dame-des-Champs, avec toute sa

famille. La mère des quatre Lameth, soeur du maréchal de Broglie, avait

élevé là ses enfants. À l'époque dont je parle c'était une femme déjà

âgée, veuve depuis un grand nombre d'années, puisque Alexandre, le plus

jeune de ses fils, n'avait pas connu son père. Elle avait

prodigieusement d'esprit et de capacité. Le maréchal, son frère, l'avait

aidée à placer ses fils dans quatre régiments différents, ce qui ne

représentait alors rien d'extraordinaire. Mais, avec l'injustice et

l'absurdité habituelles à l'esprit de parti, on a beaucoup accusé les

Lameth d'avoir été très ingrats envers la cour. On oubliait que, neveux

du seul maréchal de France jouissant en ce temps-là d'une réputation

méritée et apte, en cas de guerre, à être appelé à commander les armées,

il était fort naturel que ces jeunes gens eussent avancé rapidement dans

la carrière militaire. D'ailleurs, les trois cadets avaient pris part

avec distinction à toute la guerre d'Amérique, et l'un d'eux, Charles, y

avait été grièvement blessé. Mon beau-frère, l'aîné des quatre, se

retira à la campagne après avoir donné sa démission de colonel du

régiment de la Couronne-Infanterie, quand mon beau-père quitta le

ministère. Le second, Théodore, abandonna aussi l'armée et vit encore,

au moment où j'écris, 1841. Le troisième, Charles, celui, que l'on

nommait _Malo_ dans notre jeunesse, avait épousé Mlle Picot, fille

unique et héritière d'un planteur de Saint-Domingue, qui habitait

Bayonne.

L'histoire de ce mariage est assez originale. À son retour d'Amérique,

boitant encore de sa blessure au genou, pour laquelle on avait voulu lui

couper la cuisse, ce à quoi il n'avait pas consenti, et marchant encore

avec une béquille, Charles de Lameth entend parler de cette demoiselle

Picot, qui était au couvent à Paris. On lui dit qu'elle a seize ans,

qu'elle est jolie et que les religieuses sont fort contentes d'elle.

Sans souffler un mot de ses projets à personne, il monte en voiture et

s'en va à Bayonne, muni d'une lettre de notre ami, M. de Brouquens,

administrateur des domaines, en relation avec M. Picot. Il se présente

en uniforme et dit: «Monsieur, regardez-moi. J'ai vingt-cinq ans je suis

colonel et neveu de M. le maréchal de Broglie. J'ai fait toute la

guerre, j'ai eu une très mince légitime, comme tous les cadets de

Picardie, mais je n'en ai pas encore mangé un sou. Si vous consentez à

m'agréer comme gendre, je crois que vous n'aurez pas à vous en

repentir.» Cette franchise séduisit M. Picot. C'était un ancien

militaire; il répondit sur le même ton: «Si vous plaisez à ma fille,

l'affaire est conclue. Présentez-vous à elle.»

Aussitôt il écrit une lettre de quatre lignes à la supérieure du

couvent. Une demi-heure après, Malo se remettait en route pour Paris.

Monsieur Picot l'y suivit, et trouva sa fille ayant déjà vu la charmante

figure de son original prétendu et toute disposée à l'épouser. Elle

était fort jolie quoique petite. Mais après sa première grossesse, elle

devint tout à coup d'une obésité extraordinaire qui n'a fait

qu'augmenter jusqu'à sa mort.

Depuis que l'ambassade française avait été à peu près chassée de la

Hollande et que le comte de Saint-Priest s'était retiré, en 1787, à

Anvers, où M. de La Tour du Pin avait été envoyé auprès de lui, ainsi

que je l'ai dit, la France n'était représentée à La Haye que par un

chargé d'affaires, M. Caillard. C'était un diplomate consommé. Il fut

très utile à mon mari, qui ne s'était jamais, jusqu'alors, occupé de

diplomatie autrement que par la lecture de l'histoire, son étude

favorite. Mais le caractère de M. Caillard sympathisait peu avec celui

de M. de La Tour du Pin. Prudent jusqu'à la crainte, il ne s'était

maintenu dans son emploi qu'en en exagérant les difficultés dans ses

dépêches et en persuadant ainsi à M. d'Osmond, nommé depuis deux ans,

par le crédit des tantes du roi, ministre en Hollande, qu'il y avait

danger de la vie pour un envoyé français à paraître à La Haye. Du jour

où le parti du stathouder[139], aidé par l'or de l'Angleterre et par les

soldats de la Prusse, avait dominé celui des patriotes, vainqueurs et

vaincus portaient un morceau de ruban orange soit à la boutonnière, soit

au chapeau. Les femmes s'en attachaient un très petit bout à leur

ceinture ou à leur fichu, et les domestiques le portaient en cocarde. Le

ministre d'Espagne seul, par ordre de sa cour, s'était refusé à cette

condescendance ou, pour mieux dire, à cette bassesse. Mon mari déclara

au ministre qu'il suivrait l'exemple de la maison de Bourbon.

D'ailleurs, depuis que, par je ne sais quel décret, on avait aboli les

livrées en France, les ministres à l'étranger avaient été autorisés à

prendre la livrée du roi, et nous l'avions adoptée pour nos gens. Il

était donc inadmissible que la livrée royale de Bourbon s'affublât des

insignes d'un particulier, car le stathouder représentait, en somme, le

premier officier militaire de la République seulement, bien qu'il fût

assurément, de très bonne maison, et que sa femme fût Altesse Royale.

Peut-être même un reste de rancune empêchait-il la cour d'Espagne de

prendre la livrée de la maison d'Orange. Quoi qu'il en soit, cette

légation était la seule qui n'eût pas adopté le ruban orange. M. de

Montmorin, notre excellent et faible ministre des affaires étrangères,

consulté, avait répondu à mon mari: «Eh! bien, essayez, à vos risques et

périls.»

Nous arrivons donc à La Haye à 9 heures du soir, et, après le souper,

mon mari se rend, avec M. Caillard, chez le ministre d'Espagne. Il

l'informe qu'à son exemple il ne portera pas de ruban orange et ses gens

encore moins. Ces derniers, d'ailleurs, déclare-t-il, n'auront pas même

la cocarde française, car celle-ci étant absolument semblable aux

couleurs du parti patriote hollandais, cela pourrait irriter le peuple

de La Haye, entièrement orangiste. La décision plut au ministre

d'Espagne, le comte de Llano, homme d'un ferme caractère.

Le lendemain matin, la nourrice de mon fils sortit avec l'enfant pour le

mener à la promenade. Quelques gens du peuple se trouvaient à la grille

de la cour et regardèrent si elle portait un ruban orange. Ne lui en

voyant pas, ils se mirent à proférer des injures en hollandais, que la

nourrice, dépourvue de toute connaissance de cette langue, ne comprit

pas. La peur la prit cependant et elle rentra aussitôt. Quand les

voitures qui devaient mener M. de La Tour du Pin chez le Grand

Pensionnaire avancèrent, il se forma bien un petit rassemblement d'une

cinquantaine de personnes, mais c'était plutôt pour admirer le beau

costume, fort élégant, de Zamore, notre nègre. M. Caillard avait porté

de la couleur orange jusque-là. Il mourait de peur, et taxait

d'imprudence mon mari, qui s'amusa beaucoup de sa frayeur.

Les lettres de créance se remettaient au Grand Pensionnaire, premier

ministre des États d'après la constitution du pays. Celui-ci les portait

aux États-Généraux, où elles étaient enregistrées par le greffier. Les

fonctions de greffier étaient remplies par M. Fagel[140]. D'une illustre

famille qui occupait cet emploi depuis sa fondation, c'est-à-dire depuis

l'établissement de la République, celui qui en avait alors la charge

était l'aîné de cinq frères. Il devint plus tard ambassadeur du roi des

Pays-Bas qui le considérait comme un ami. De ces cinq frères, il ne

reste, au moment où j'écris ceci, en 1841, que le troisième,

Robert[141], ministre de Hollande à Paris, et un de ses neveux.

Le stathouder, quand nous arrivâmes à La Haye, au mois d'octobre 1791,

était à Berlin, venant de marier son fils aîné à la jeune princesse de

Prusse. Ils revinrent tous à La Haye quelques semaines après, et alors

commença une série de fêtes, de bals, de soupers et de divertissements

de toute espèce, qui convenaient parfaitement à mes vingt et un ans.

J'avais apporté beaucoup de choses élégantes de France. Bientôt je

devins fort à la mode. On cherchait à me copier en toutes choses. Je

dansais très bien, et mon succès au bal était grand. J'en jouissais

comme un enfant. Aucune pensée du lendemain ne me troublait. J'étais, la

première en tête, de toutes les réunions mondaines. La princesse

d'Orange ne dédaignait pas d'être mise comme moi, de se faire coiffer

par mon valet de chambre. Enfin cette vie de succès, qui devait durer si

peu, m'enivrait.

Lorsque Dumouriez fut nommé ministre des affaires étrangères, au mois de

mars 1792, son premier soin fut de se venger de je ne sais quel

mécontentement personnel, que lui avait causé mon beau-père pendant son

ministère, en déplaçant mon mari, sous le faux prétexte qu'il n'avait

pas mis assez de fermeté à demander réparation d'une prétendue insulte

faite au pavillon national français. M. de La Tour du Pin reçut la

nouvelle de son rappel d'une manière assez originale. Dumouriez avait

nommé pour lui succéder un M. Bonnecarère, résident de France près de

l'évêque souverain de Liège. Le ministre lui annonçait sa nomination

dans un billet ainsi conçu: «Enfin, mon cher Bonnecarère, nous avons mis

M. de La Tour du Pin à la porte, et je vous ai nommé à sa place.» Or,

par une faute de secrétaire, ce billet, au lieu d'être adressé à son

destinataire, à Liège, fut envoyé à mon mari, à La Haye. En ouvrant ses

dépêches, arrivées par le même courrier, il y trouva son rappel, dont il

porta immédiatement la notification au Grand Pensionnaire van der

Spiegel.

Nous allâmes tout de suite louer une jolie petite maison sans meubles

pour nous, ma belle-soeur et ses enfants. Elle ne voulait pas rentrer en

France et préférait rester avec moi à La Haye. Dans la journée, tous les

meubles qui nous appartenaient et que nous ne voulions pas vendre furent

transportés dans cette maison. Le reste du mobilier, ainsi que les vins,

les services de porcelaine, les chevaux, les voitures restèrent à

l'hôtel de France pour être mis en vente après l'arrivée du nouveau

ministre, au cas où il ne voudrait pas nous les reprendre. Mon mari,

n'ayant pas de secrétaire de légation, car M. Caillard venait d'être

envoyé à Pétersbourg comme chargé d'affaires, remit les archives aux

mains de son secrétaire particulier, qui n'était autre que M. Combes,

mon ancien instituteur, plus soucieux de nos intérêts que nous ne

pouvions l'être nous-mêmes.

M. de La Tour du Pin se rendit ensuite en Angleterre, auprès de son père

qui venait d'y arriver, pour l'engager à nous rejoindre à La Haye. De là

il se dirigea sur Paris, d'où il m'écrivait tous les courriers des

lettres de plus en plus alarmantes.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 81 / 105 题