CHAPITRE XII

I. Séjour à Paris.--Madame de Noailles.--Les émigrés.--M. de La Tour du

Pin père quitte le ministère de la Guerre.--Son fils refuse ce poste et

est nommé ministre plénipotentiaire en Hollande.--Installation rue de

Varenne.--Les Lameth font envahir l'hôtel de Castries.--Le duel de

Barnave et de Cazalès.--À Hénencourt.--La fuite de Varennes.--Mémoire de

M. de La Tour du Pin pour engager le roi à refuser la Constitution.--II.

Départ pour la Hollande.--La famille des Lameth.--Le mariage de

Malo.--La cocarde orange.--La famille Fagel.--Vie de plaisirs à la

Haye.--Rappel de M. de La Tour du Pin par Dumouriez.--III. M. de Maulde

lui succède.--Son secrétaire, frère de Fouquier-Tinville.--Une vente de

meubles.--Le prince de Starhemberg.--Nouvelle de la bataille de

Jemappes.--L'archiduchesse Marie-Christine quitte clandestinement

Bruxelles.--L'effroi et la fuite des émigrés réfugiés dans cette

ville.--IV. Décret contre les émigrés.--Fuite de MM. de la Fayette,

Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg.--Le ministre des États-Unis

à la Haye, Short.--Mme de La Fayette à Olmutz.--Serment de fidélité au

roi d'Arthur Dillon.--V. Rentrée en France de Mme de La Tour du Pin.--M.

Schnetz.--À Anvers.--Une ville livrée à la soldatesque.--Accoutrement de

l'armée française devant Anvers.--Une vexation de M. de Moreton de

Chabrillan à Bruxelles.--Un déjeuner imprévu.--La nuit à Mons.--Édouard,

le nègre du duc d'Orléans, et son escadron.--Fidélité de Zamore.

I

Je repris ma vie de Paris, à l'hôtel de la guerre. Presque tous les

matins je montais à cheval. Mon cousin Dominique Sheldon m'accompagnait.

J'allais souvent au spectacle avec la jeune Mme de Noailles, dont la

mère, Mme de Laborde, ne sortait pas. D'ailleurs la fierté des Mouchy,

des Poix et des Noailles ne se serait pas arrangée d'un pareil chaperon.

On avait bien voulu des écus de Mlle de Laborde, mais on reniait un peu

ses parents. Le prince de Poix, son beau-père, qui m'aimait beaucoup,

trouvait très agréable de m'avoir pour accompagner sa belle-fille, dont

les seize ans s'inclinaient avec une sorte de considération devant mes

vingt ans. La princesse de Poix, de son côté, me témoignait beaucoup

d'amitié et de bonté, et voyait avec plaisir la femme de son fils sortir

avec moi dans le monde. J'ai toujours été complètement étrangère à cette

petitesse d'âme qui rend jalouse du succès des autres jeunes femmes, et

je jouissais très sincèrement de celui de Mme de Noailles. Nathalie

était pour moi comme une jeune soeur, et nous étions souvent coiffées et

mises de même.

Je ne puis me rappeler, cependant, pourquoi je ne suis jamais allée à

Méréville, magnifique habitation de M. de Laborde, dans la Beauce. Mais

je soupais souvent à l'hôtel de Laborde, rue d'Artois, avec Mme de Poix.

On y entendait toujours de très bonne musique, exécutée par tous les

meilleurs artistes de Paris. Quant à mes amis de l'hôtel Rochechouart,

ils ne rentraient qu'assez tard à Paris de leur beau château de

Courteilles.

Mon beau-père se dégoûtait chaque jour davantage du ministère. Tous les

régiments de l'armée, à peu de chose près, s'étaient soulevés. La plus

grande partie des officiers, au lieu d'opposer une fermeté constante aux

efforts des révolutionnaires, envoyaient leur démission et sortaient de

France. L'émigration se transformait en un point d'honneur. Les

officiers restés dans leurs régiments ou dans leurs provinces recevaient

des officiers émigrés des lettres leur reprochant leur lâcheté, leur peu

d'attachement pour la famille royale. On envoyait par la poste aux vieux

gentilshommes réfugiés dans leurs manoirs des paquets renfermant de

petites quenouilles, des caricatures insultantes. On cherchait à leur

imposer comme un devoir l'abandon de leur souverain. On leur promettait

l'intervention des innombrables armées de l'étranger. Le roi, dont la

faiblesse égalait la bonté, se serait fait un scrupule d'arrêter ce

torrent. Aussi tous les jours pouvait-il constater le départ de quelque

personne de son parti, et même de sa maison.

Mon beau-père, impuissant devant les intrigues de l'Assemblée et ne

trouvant pas dans le roi la fermeté qu'il était en droit d'en attendre,

résolut de quitter le ministère[132]. On proposa à mon mari de lui

succéder. Il venait de terminer un plan d'organisation de l'armée qui

était entièrement son ouvrage. Le roi lui-même trouvait que l'auteur du

plan était capable de le mettre à exécution. Mon mari refusa. Il ne

voulut pas succéder à son père, craignant que la chose ne fût mal

interprétée.

C'est alors qu'on lui donna la place de ministre plénipotentiaire en

Hollande. On était dans les derniers jours de décembre 1790. Mais il fut

convenu qu'il ne rejoindrait son poste que lorsque le roi aurait accepté

la Constitution, à laquelle l'Assemblée nationale devait mettre la

dernière main avant la fin de l'hiver.

Ayant quitté l'hôtel de la guerre, nous allâmes nous établir dans la

maison de ma tante, Mme d'Hénin, rue de Varenne, près de la rue du Bac.

Elle y avait fait transporter tous ses meubles de la rue de Verneuil,

dont elle avait cédé la location. Cette maison était fort commode. Nous

nous y établîmes avec ma belle-soeur, Mme de Lameth, ses deux enfants et

mon beau-père. Mon mari conserva les chevaux de selle et un cheval de

cabriolet pour lui. Mon beau-père ne voulut plus avoir de voiture. Il ne

garda que deux chevaux de carrosse pour ma belle-soeur et pour moi. Ma

belle-soeur de Lameth ne sortait presque jamais le soir. Mais elle se

rendait tous les matins aux séances de l'Assemblée, dans une tribune que

M. de...--j'ai oublié son nom,--écuyer du roi, avait fait ménager dans

la salle, dont un des murs était mitoyen avec son appartement, au manège

des Tuileries. On sait que c'est dans ce local que l'on avait installé

la salle des séances, lorsque l'Assemblée fut transférée à Paris.

J'assistais aussi, quelquefois aux séances qui pouvaient m'intéresser,

mais pas régulièrement comme ma belle-soeur. Mes matinées étaient

employées plus utilement. J'avais un maître de dessin, un de chant, un

d'italien, et, si le temps le permettait, je montais à cheval à 3 heures

jusqu'à la nuit. Quand mon cousin Sheldon pouvait m'accompagner,

j'allais au bois de Boulogne; le plus souvent, je gagnais par la plaine

de Grenelle les bois de Meudon, et, ces jours-là, je montais un cheval

de race, extrêmement vif, dont les allures me plaisaient beaucoup. Mais

il faisait mon tourment au bois de Boulogne, car il ne souffrait pas de

cheval devant lui, et était alors toujours prêt à s'emporter.

Je revenais un jour, vers le printemps de 1791, d'une longue promenade

solitaire, suivie seulement de mon palefrenier anglais. Comme je me

disposais à pénétrer dans la rue de Varenne pour rentrer chez moi, vers

4 heures et demie, je la trouvai barrée par un poste de garde nationale.

J'eus beau représenter que je demeurais dans la rue et demander des

explication» sur les causes qui motivaient cette mesure, qui menaçait de

me priver de dîner, on se contenta de me répondre qu'il y avait eu _du

train_ à l'hôtel de Castries, et que toute circulation était interdite.

Je me dirigeai alors vers la rue de Grenelle, dans l'espoir que le

poste, que j'y apercevais de loin, serait de meilleure composition. Il

fut tout aussi récalcitrant. Celui de la rue Saint-Dominique ne me

traita pas mieux. Enfin, à la rue de l'Université, je trouvai le passage

libre, et je parvins à passer par la rue de Bourgogne en affirmant à une

sentinelle placée au coin de la rue de Varenne que je venais de chez M.

de La Fayette.

En arrivant devant l'hôtel de Castries, j'appris qu'une insurrection,

organisée par MM. Charles et Alexandre de Lameth, et conduite par un

mauvais Italien nommé Cavalcanti, leur secrétaire, s'était portée sur

l'hôtel de Castries, à la suite du duel qui avait eu lieu le matin même

entre M. de Castries, député du côté droit, et Charles de Lameth. Ce

dernier avait été légèrement blessé au bras. Les deux Lameth, dans le

but de faire croire qu'ils étaient les idoles du peuple, avaient

organisé cette manifestation populaire moyennant un millier de francs et

quelques barriques de vin de Brie. On pénétra dans l'appartement du duc

de Castries, alors seul dans la maison. Son père, le maréchal, ancien

ministre de la Marine, avait été un des premiers à quitter la France. Il

était établi à Lausanne, où je l'avais vu l'été précédent. La duchesse

de Castries, sa femme, se trouvait également en Suisse avec son père, le

duc de Guines, et avait emmené avec elle son fils, encore très enfant.

Heureusement le pauvre duc n'était pas chez lui. On jeta tous les

meubles de l'appartement par les fenêtres. Les glaces furent brisées,

les fenêtres décrochées et jetées dans la cour. Il ne resta que les

quatre murs.

Ce désastre aurait pu être évité, sans la paresse de M. de La Fayette,

car je veux croire que son inaction n'eut pas d'autre motif. Un Anglais

de ma connaissance, le capitaine, depuis amiral Hardy, rencontra l'armée

des Lameth dans la rue de Sèvres. S'étant informé par pure curiosité du

but de leur expédition, il crut bien faire en courant chez M. de La

Fayette, qui demeurait sur la place du Palais-Bourbon, là même où était

établi le quartier général de la garde nationale. Il y arriva au grand

galop, et, étant monté chez le généralissime, il fut terriblement

scandalisé du sang-froid avec lequel celui-ci reçut la nouvelle du

danger dont la maison de M. de Castries était menacée. Il mit tant de

lenteur à donner les ordres nécessaires pour réprimer le désordre, que

la garde nationale n'arriva sur les lieux que lorsque tout était fini,

et on considéra comme une dérision la mesure de poster des sentinelles à

toutes les issues, alors que l'ennemi s'était déjà retiré. Ma belle-soeur

avait vu, de sa fenêtre, Cavalcanti animant le peuple, et elle en retira

la conviction que ses beaux-frères étalent les auteurs du désordre. Elle

avait cessé, ainsi que nous, de les voir, et nous ne nous saluions même

plus quand nous nous rencontrions.

Quelque temps après, je descendais aux bains, près du pont Royal,

lorsque je m'entendis appeler. Me retournant, quelle ne fut ma surprise

de voir derrière moi Alexandre de Lameth qui me dit, comme s'il m'avait

rencontrée la veille et avec le même ton de familiarité qu'il employait

autrefois en me parlant: «Barnave vient de se battre avec Cazalès et l'a

blessé grièvement.» Je ne lui répondis pas et continuai mon chemin. La

nouvelle était vraie. Heureusement, la balle avait porté sur le bouton

du chapeau à trois cornes de M. de Cazalès, et il n'eut qu'une forte

contusion. J'ai demandé depuis, bien des années après, à M. de Lameth,

pourquoi, puisque nos relations avaient complètement cessé depuis un an,

il m'avait adressé la parole pour m'informer de ce duel. Il m'a avoué

que c'était par esprit de parti et dans l'intention de me causer de la

peine.

Au printemps de 1791, mon mari fit ses préparatifs de départ pour la

Hollande. Nous emballâmes nos effets et nos caisses furent envoyées à

Rotterdam par mer. Nous vendîmes nos chevaux de selle et je partis avec

mon fils et sa nourrice pour Hénencourt, où se trouvait déjà ma

belle-soeur. M. de La Tour du Pin vint y passer quelque temps et retourna

à Paris pour terminer ses affaires. Mais M. de Montmorin l'informa que

le roi désirait qu'il ne partît que le lendemain du jour où la

Constitution, que l'on devait bientôt lui présenter, aurait reçu la

sanction royale. M. de La Tour du Pin resta donc à Paris. J'allai l'y

rejoindre pendant quelques jours pour voir l'indécente parade du convoi

de Voltaire, dont on porta les restes au Panthéon.

Je vivais à Hénencourt tranquillement avec ma belle-soeur, lorsque mon

nègre, Zamore, entra un matin vers 9 heures dans ma chambre, très agité.

Il m'informa que deux hommes que personne ne connaissait venaient de

passer devant la grille en disant que la veille au soir, le roi, ses

enfants[133], la reine et Mme Elisabeth[134], avaient quitté Paris et

qu'on ignorait où ils étaient allés. Cette nouvelle me troubla fort et

je voulus parler à ces hommes. Je courus à la grille de la cour, mais

ils avaient déjà disparu et on ne savait ce qu'ils étaient devenus. Mon

sentiment a toujours été qu'ils s'étaient réfugiés dans le village,

situé au milieu d'une des grandes plaines de la Picardie, et d'où ils ne

pouvaient par conséquent sortir inaperçus. Ils y restèrent cachés

certainement jusqu'au soir.

Mon anxiété fut très grande. Je redoutai que mon mari ne fût compromis.

Aussi pris-je la résolution d'envoyer Zamore à Paris en courrier, pour

savoir quelque chose de certain. Il partit une heure après, mais avant

son retour, je reçus par la poste un mot de M. de La Tour du Pin qui

confirmait la nouvelle. Mon beau-frère revint d'Amiens, où il se

trouvait, et nous passâmes deux jours dans une agitation que rien ne

peut décrire. Ignorant la suite de l'aventure, les journées nous

semblaient des siècles. Mon beau-frère ne nous permettait pas d'aller à

Amiens, craignant qu'on ne fermât les portes et que nous ne pussions

plus revenir à la campagne. Nous espérions que le roi aurait passé la

frontière, mais nous n'osions calculer l'effet que cet événement

causerait dans Paris. Mon inquiétude pour mon mari était à son comble,

et cependant je n'osais aller le rejoindre, car il me l'avait défendu,

lorsque le troisième jour au soir nous apprîmes par un homme venant

d'Amiens l'arrestation du roi et son retour comme prisonnier à Paris.

Une heure après Zamore arriva porteur d'une longue lettre de mon mari,

qui était désespéré.

Je ne relaterai pas ici les détails de cette malheureuse fuite, si

maladroitement organisée. Les mémoires du temps en ont rapporté toutes

Tes circonstances. Mais ce que j'ai su par Charles de Damas, c'est qu'au

moment de l'arrestation, il demanda à la reine de lui donner M. le

Dauphin sur son cheval, qu'il aurait pu le sauver et qu'elle ne le

voulut pas. Malheureuse princesse, qui se défiait de ses serviteurs les

plus fidèles!

On avait proposé au roi, à Paris, de prendre deux fidèles jeunes gens,

accoutumés à courir la poste, au lieu des deux gardes du corps qu'il

emmena et qui n'avaient jamais monté que des chevaux d'escadron. Il

refusa. Toute cette fuite, organisée par M. de Fersen, qui était un sot,

fut une suite de maladresses et d'imprudences.

Monsieur et Madame[135] passèrent par une autre route, conduits par M.

d'Avaray. Louis XVIII en a publié[136] le burlesque détail.

Ce ne fut qu'après une réclusion de deux mois que le roi se décida à

accepter[137] la Constitution qui lui avait été présentée. Mon mari

avait rédigé un long mémoire pour l'engager à la refuser. Il était en

entier écrit de sa main, mais il n'était pas signé. M. de La Tour du Pin

l'avait remis au roi de la main à la main. On le retrouva, après le 10

août, dans la fameuse armoire de fer. Le roi avait écrit en tête: «Remis

par M. de G... pour m'engager à refuser la Constitution.» Quelques amis

répandirent le bruit que l'initiale était celle de M. de Gouvion, tué au

premier combat de la guerre, et c'est sous ce nom, je crois, que parut

le mémoire lorsqu'on imprima les documents que contenait l'armoire de

fer.

Après l'acceptation de la Constitution, pendant la seconde Assemblée,

dite législative[138], il y eut quelques mois de répit, et je suis

persuadée que, si la guerre n'avait pas été déclarée, si les émigrés

étaient rentrés, comme le roi paraissait le désirer, les excès de la

Révolution se seraient arrêtés. Mais le roi et la reine crurent à la

bonne foi des puissances. Chaque parti se trompa mutuellement, et la

France vit et trouva la gloire dans la défense de son territoire. Comme

Napoléon le disait à Sieyès: «Si j'avais été à la place de La Fayette,

le roi serait encore sur le trône, et»--ajoutait-il en lui frappant sur

l'épaule--«vous, l'abbé, vous seriez trop heureux de me dire la messe.»

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 80 / 105 题