Le lendemain nous arrivions à Sécheron où nous trouvâmes MM. de Lally et
Mounier. J'y reçus des lettres de mon mari, qui me sembla inquiet de la
révolte de plusieurs garnisons en Lorraine, en particulier de celle de
Nancy, dont faisait partie le régiment du Roi-Infanterie et celui de
Châteauvieux-Suisse. Cela n'éveilla pas alors ma sollicitude, M. Mounier
décida ma tante à faire une course à Chamonix. Nous partîmes le
lendemain et ne revînmes à Genève qu'au bout de cinq ou six jours.
De retour à Sécheron, je trouvai une lettre de mon mari qu'on me
renvoyait de Lausanne, où il croyait que j'étais avec ma tante. Il
m'annonçait son départ pour Nancy, porteur des ordres du roi à M. de
Bouillé. Leur teneur était de réunir quelques régiments français et
suisses, puis de marcher sur Nancy, où les régiments du Roi et de
Châteauvieux s'étaient enfermés après avoir pillé, leurs caisses et
arrêté M. de Malseigne, commandant de la ville. Un régiment de
cavalerie[131], appartenant à la garnison, s'était joint aux révoltés
contre lesquels on était résolu d'agir avec rigueur, à titre d'exemple,
des nouvelles me causèrent la plus vive inquiétude, et j'exprimai le
désir d'aller à Lausanne, où mes lettres étaient adressées. Ma tante,
qui partageait mon appréhension, consentit aisément à s'y rendre, et
nous partîmes avec des chevaux de louage, car il n'existait pas alors de
poste de Genève à Lausanne.
À Rolle, où nous nous arrêtâmes pour faire rafraîchir les chevaux, on
nous apprit, dans l'auberge, que M. Plantamour, de Genève, se trouvait
là et qu'il allait à Nancy. Ma tante demanda à lui parler en
particulier. Au bout d'un moment, elle rentra dans la chambre où j'étais
restée avec Pauline, et je lui trouvai l'air fort troublé, ce qui
augmenta mes anxiétés. Elle me raconta qu'on s'était battu à Nancy, mais
que les détails manquaient, que M. Plantamour se rendait dans cette
ville, porteur de la somme d'argent qui avait été pillée par le régiment
de Châteauvieux dans la caisse du corps, somme que le vieux général,
dont le régiment portait le nom, voulait remplacer de ses propres
deniers. Mais elle se garda bien de me rapporter que le bruit courait
que le fils du ministre de la Guerre avait été tué devant Nancy. La
chose lui paraissait invraisemblable. Elle pensait que si un tel malheur
était arrivé, on m'aurait envoyé un courrier. Néanmoins son agitation
était grande, et nous repartîmes pour Lausanne sans qu'elle m'eût fait
partager le tourment auquel elle était en proie. Plus tard elle m'avoua
que jamais de sa vie elle n'avait autant souffert que pendant la route
de Rolle à Lausanne.
En arrivant dans cette dernière ville, M. de Lally, qui nous avait
précédées, me remit plusieurs lettres écrites par mon mari, depuis son
retour à Paris. Il me racontait tout ce qui s'était passé à Nancy. Ces
détails sont du domaine de l'histoire. Je relaterai néanmoins ceux qui
ont rapport à M. de La Tour du Pin. Il était parti de Paris ayant reçu
du roi l'ordre d'agir avec la plus grande sévérité envers la garnison
révoltée, si, après avoir été sommée à plusieurs reprises de se
soumettre, elle persistait dans sa rébellion.
M. le marquis de Bouillé, qui avait acquis une grande réputation
militaire pendant la guerre d'Amérique, exerçait le commandement général
en Lorraine et en Alsace. On lui prescrivit d'assembler ceux des
régiments d'infanterie et de cavalerie sur lesquels il pouvait compter,
et de s'approcher de Nancy. M. de La Tour du Pin, envoyé par lui en
parlementaire dans la ville, se rendit chez M. de Malseigne, commandait
de la place, retenu prisonnier par les révoltés, ainsi que les officiers
restés fidèles à leurs devoirs. Mon mari, ayant épuisé tous les moyens
de conciliation, ressortit pour communiquer au général la mauvaise
nouvelle de la résistance obstinée des trois régiments. Ceux-ci
n'osèrent pas le retenir, soit qu'ils eussent été embarrassés de sa
personne, soit que, plus prudents, ils espérassent pouvoir obtenir plus
tard son intervention pour faire leur soumission, au cas où ils ne
seraient pas vainqueurs. M. de La Tour du Pin rejoignit M. de Bouillé à
Toul, et l'on se disposa à marcher sur Nancy. La détention de M. de
Malseigne dans cette ville donnait lieu à une vive appréhension. Je ne
me souviens plus comment il trouva le moyen de se procurer son cheval
tout sellé, sans que ses gardiens s'en aperçussent. Le fait est que
s'étant présenté à la porte, tranquillement, comme un paisible
promeneur, la sentinelle le laissa passer. Une fois dehors, il prit un
chemin de traverse qu'il connaissait et gagna la route de Nancy à
Lunéville, où se trouvait en garnison son ancien régiment de
cuirassiers. Cinq lieues de poste séparent Nancy de Lunéville. Il fit
les trois premières au petit galop, mais s'apercevant alors qu'on le
poursuivait, il mit les éperons dans le ventre de son cheval. Arrivé
près de Lunéville, la crainte lui vint d'être arrêté au passage du pont.
Découvrant à ce moment, de l'autre côté de la rivière qu'il côtoyait,
les cuirassiers sur le champ de manoeuvres, il poussa son cheval dans
l'eau et traversa la rivière à la nage. Ceux qui le poursuivaient
n'osèrent pas en faire autant et s'en retournèrent fort confus à Nancy.
M. de Bouillé, débarrassé de la crainte de compromettre la vie de M. de
Malseigne, marcha le lendemain sur Nancy. Un régiment
suisse--Salis-Samade--formait l'avant-garde. En approchant de la porte,
constituée par un simple arc avec une grille, la troupe de tête aperçut
une compagnie du régiment du Roi qui gardait une pièce de canon placée
au milieu de la porte. En avant se tenait un jeune officier criant aux
siens: «Ne tirez pas», et faisant signe qu'il voulait parler. M. de La
Tour du Pin s'avança. Mais, au même instant, les soldats insurgés
tirèrent, et les canonniers mirent le feu à leur pièce, chargée à
mitraille. La décharge, en prenant la colonne du régiment suisse dans sa
longueur, tua beaucoup de monde, principalement des officiers qui se
trouvaient presque tous en avant. M. de La Tour du Pin eut son cheval
tué et fit une chute terrible. Tout d'abord on le crut mort, jusqu'au
moment où son valet de chambre, qui était là en amateur, l'eut rejoint
dans le champ où son cheval l'avait emporté avant de tomber. Pendant ce
temps, le reste de la colonne forçait la porte et entrait dans la ville.
Le jeune officier, M. Desilles, qui cherchait à empêcher les mutinés de
tirer, fut criblé de coups par la décharge des siens. Il resta sur
place, atteint de dix-sept blessures. Cependant il ne mourut que six
semaines après, des suites d'une seule de ces blessures, dont on n'avait
pu extraire la balle.
Le régiment de Châteauvieux, soumis, demanda à se faire justice
lui-même, ainsi qu'il était spécifié dans les capitulations des
régiments suisses. Un conseil de guerre, composé d'officiers de trois de
ces corps, se tint en plein air le lendemain de l'affaire, et vingt-sept
des plus mutins furent condamnés et exécutés sans désemparer. Les deux
régiments français furent cassés et disséminés dans d'autres corps.
Quelques-uns des soldats révoltés furent fusillés, un plus grand nombre
envoyés aux galères, et tout cela n'arrêta pas le mouvement
insurrectionnel des troupes. L'armée fut perdue pour la royauté le jour
où la pensée de l'émigration entra dans la tête des officiers, et
lorsqu'ils crurent pouvoir, sans déshonneur, abandonner leurs drapeaux
au lieu de faire tête à l'orage. Les sous-officiers se trouvèrent là
tout prêts à prendre leurs places, et ainsi se constitua le noyau de
l'armée qui a conquis l'Europe.
Mon mari, aussitôt que la garnison de Nancy eut mis bas les armes,
revint en porter la nouvelle à Paris. Son père le mena tout crotté chez
le roi, et on dérogea, pour cette fois-là, à l'étiquette qui défendait
aux uniformes de se montrer à la cour.
V
Pendant ces événements, j'étais à Lausanne, où je passai quinze jours en
m'amusant beaucoup. Plusieurs de Mlle de Laborde, mais on reniait un peu
ses parents. Le prince de Poix, son beau-père, qui m'aimait beaucoup,
trouvait très agréable de m'avoir pour accompagner sa belle-fille, dont
les seize ans s'inclinaient avec une sorte de considération devant mes
vingt ans. La princesse de Poix, de son côté, me témoignait beaucoup
d'amitié et de bonté, et voyait avec plaisir la femme de son fils sortir
avec moi dans le monde. J'ai toujours été complètement étrangère à cette
petitesse d'âme qui rend jalouse du succès des autres jeunes femmes, et
je jouissais très sincèrement de celui de Mme de Noailles. Nathalie
était pour moi comme une jeune soeur, et nous étions souvent coiffées et
mises de même.
Je ne puis me rappeler, cependant, pourquoi je ne suis jamais allée à
Méréville, magnifique habitation de M. de Laborde, dans la Beauce. Mais
je soupais souvent à l'hôtel de Laborde, rue d'Artois, avec Mme de Poix.
On y entendait toujours de très bonne musique, exécutée par tous les
meilleurs artistes de Paris. Quant à mes amis de l'hôtel Rochechouart,
ils ne rentraient qu'assez tard à Paris de leur beau château de
Courteilles.
Mon beau-père se dégoûtait chaque jour davantage du ministère. Tous les
régiments de l'armée, à peu de chose près, s'étaient soulevés. La plus
grande partie des officiers, au lieu d'opposer une fermeté constante aux
efforts des révolutionnaires, envoyaient leur démission et sortaient de
France. L'émigration se transformait en un point d'honneur. Les
officiers restés dans leurs régiments ou dans leurs provinces recevaient
des officiers jeunes gens, après avoir accompagné M. le comte d'Artois à
Turin, déjà ennuyés du Piémont, étaient venus en Suisse. Parmi eux,
Archambauld de Périgord, passé subitement du pied de l'autel de la
Fédération à l'émigration; le prince de Léon, depuis duc de Rohan; MM.
de Courtivron. Les uns et les autres ayant apporté les airs et
l'impertinence de la haute société de Paris au milieu des moeurs suisses,
à cette époque bien plus simples qu'elles ne le sont actuellement; se
moquant de tout, toujours surpris qu'il existât autre chose au monde
qu'eux et leurs manières; disant «ces gens-là» en parlant des habitants
du pays qui leur offrait un sûr et honorable asile; persuadés qu'on
était trop heureux de les accueillir, et prenant en pitié ceux qui ne
s'empressaient pas de les imiter.
J'espère que personnellement je n'étais pas aussi ridicule, sans
pourtant pouvoir affirmer de n'être pas tombée parfois dans les mêmes
travers, qui étaient en somme ceux des personnes que je connaissais et
avec lesquelles je passais ma vie.
Heureusement je ne restai que trois ou quatre semaines à Genève ou, pour
mieux dire, aux Pâquis. Mon mari vint me chercher et me ramena à Paris.
Comme il était pressé et qu'il voulait passer par l'Alsace pour y
rencontrer M. de Bouillé, nous quittâmes Genève et traversâmes la
Suisse, en partant de grand matin, afin d'avoir quelques heures de jour
pour visiter Berne, Soleure et Bâle.
M. de Bouillé vint au-devant de nous entre Huningue et Neuf-Brisach, et
j'attendis patiemment dans la voiture pendant que mon mari s'entretenait
avec lui en se promenant sur la route. Après une matinée consacrée à
Strasbourg, nous allâmes coucher à Saverne, et de là à Nancy. En
parcourant cette ville au clair de lune, nous passâmes devant le logis
du malheureux M. Desilles, qui était mourant. On avait placé une
sentinelle à la porte pour empêcher qu'on parlât sous sa fenêtre.
Quelques jours après il succombait. Nous fîmes, sans nous arrêter, le
trajet de Nancy à Paris, où je retrouvai mon cher enfant très bien
portant et très embelli. Il avait une excellente nourrice, et ma bonne
Marguerite veillait sur celle-ci et sur l'enfant avec une sollicitude
incomparable, qui ne s'est jamais démentie chez cette brave fille.