IV

Le lendemain nous arrivions à Sécheron où nous trouvâmes MM. de Lally et

Mounier. J'y reçus des lettres de mon mari, qui me sembla inquiet de la

révolte de plusieurs garnisons en Lorraine, en particulier de celle de

Nancy, dont faisait partie le régiment du Roi-Infanterie et celui de

Châteauvieux-Suisse. Cela n'éveilla pas alors ma sollicitude, M. Mounier

décida ma tante à faire une course à Chamonix. Nous partîmes le

lendemain et ne revînmes à Genève qu'au bout de cinq ou six jours.

De retour à Sécheron, je trouvai une lettre de mon mari qu'on me

renvoyait de Lausanne, où il croyait que j'étais avec ma tante. Il

m'annonçait son départ pour Nancy, porteur des ordres du roi à M. de

Bouillé. Leur teneur était de réunir quelques régiments français et

suisses, puis de marcher sur Nancy, où les régiments du Roi et de

Châteauvieux s'étaient enfermés après avoir pillé, leurs caisses et

arrêté M. de Malseigne, commandant de la ville. Un régiment de

cavalerie[131], appartenant à la garnison, s'était joint aux révoltés

contre lesquels on était résolu d'agir avec rigueur, à titre d'exemple,

des nouvelles me causèrent la plus vive inquiétude, et j'exprimai le

désir d'aller à Lausanne, où mes lettres étaient adressées. Ma tante,

qui partageait mon appréhension, consentit aisément à s'y rendre, et

nous partîmes avec des chevaux de louage, car il n'existait pas alors de

poste de Genève à Lausanne.

À Rolle, où nous nous arrêtâmes pour faire rafraîchir les chevaux, on

nous apprit, dans l'auberge, que M. Plantamour, de Genève, se trouvait

là et qu'il allait à Nancy. Ma tante demanda à lui parler en

particulier. Au bout d'un moment, elle rentra dans la chambre où j'étais

restée avec Pauline, et je lui trouvai l'air fort troublé, ce qui

augmenta mes anxiétés. Elle me raconta qu'on s'était battu à Nancy, mais

que les détails manquaient, que M. Plantamour se rendait dans cette

ville, porteur de la somme d'argent qui avait été pillée par le régiment

de Châteauvieux dans la caisse du corps, somme que le vieux général,

dont le régiment portait le nom, voulait remplacer de ses propres

deniers. Mais elle se garda bien de me rapporter que le bruit courait

que le fils du ministre de la Guerre avait été tué devant Nancy. La

chose lui paraissait invraisemblable. Elle pensait que si un tel malheur

était arrivé, on m'aurait envoyé un courrier. Néanmoins son agitation

était grande, et nous repartîmes pour Lausanne sans qu'elle m'eût fait

partager le tourment auquel elle était en proie. Plus tard elle m'avoua

que jamais de sa vie elle n'avait autant souffert que pendant la route

de Rolle à Lausanne.

En arrivant dans cette dernière ville, M. de Lally, qui nous avait

précédées, me remit plusieurs lettres écrites par mon mari, depuis son

retour à Paris. Il me racontait tout ce qui s'était passé à Nancy. Ces

détails sont du domaine de l'histoire. Je relaterai néanmoins ceux qui

ont rapport à M. de La Tour du Pin. Il était parti de Paris ayant reçu

du roi l'ordre d'agir avec la plus grande sévérité envers la garnison

révoltée, si, après avoir été sommée à plusieurs reprises de se

soumettre, elle persistait dans sa rébellion.

M. le marquis de Bouillé, qui avait acquis une grande réputation

militaire pendant la guerre d'Amérique, exerçait le commandement général

en Lorraine et en Alsace. On lui prescrivit d'assembler ceux des

régiments d'infanterie et de cavalerie sur lesquels il pouvait compter,

et de s'approcher de Nancy. M. de La Tour du Pin, envoyé par lui en

parlementaire dans la ville, se rendit chez M. de Malseigne, commandait

de la place, retenu prisonnier par les révoltés, ainsi que les officiers

restés fidèles à leurs devoirs. Mon mari, ayant épuisé tous les moyens

de conciliation, ressortit pour communiquer au général la mauvaise

nouvelle de la résistance obstinée des trois régiments. Ceux-ci

n'osèrent pas le retenir, soit qu'ils eussent été embarrassés de sa

personne, soit que, plus prudents, ils espérassent pouvoir obtenir plus

tard son intervention pour faire leur soumission, au cas où ils ne

seraient pas vainqueurs. M. de La Tour du Pin rejoignit M. de Bouillé à

Toul, et l'on se disposa à marcher sur Nancy. La détention de M. de

Malseigne dans cette ville donnait lieu à une vive appréhension. Je ne

me souviens plus comment il trouva le moyen de se procurer son cheval

tout sellé, sans que ses gardiens s'en aperçussent. Le fait est que

s'étant présenté à la porte, tranquillement, comme un paisible

promeneur, la sentinelle le laissa passer. Une fois dehors, il prit un

chemin de traverse qu'il connaissait et gagna la route de Nancy à

Lunéville, où se trouvait en garnison son ancien régiment de

cuirassiers. Cinq lieues de poste séparent Nancy de Lunéville. Il fit

les trois premières au petit galop, mais s'apercevant alors qu'on le

poursuivait, il mit les éperons dans le ventre de son cheval. Arrivé

près de Lunéville, la crainte lui vint d'être arrêté au passage du pont.

Découvrant à ce moment, de l'autre côté de la rivière qu'il côtoyait,

les cuirassiers sur le champ de manoeuvres, il poussa son cheval dans

l'eau et traversa la rivière à la nage. Ceux qui le poursuivaient

n'osèrent pas en faire autant et s'en retournèrent fort confus à Nancy.

M. de Bouillé, débarrassé de la crainte de compromettre la vie de M. de

Malseigne, marcha le lendemain sur Nancy. Un régiment

suisse--Salis-Samade--formait l'avant-garde. En approchant de la porte,

constituée par un simple arc avec une grille, la troupe de tête aperçut

une compagnie du régiment du Roi qui gardait une pièce de canon placée

au milieu de la porte. En avant se tenait un jeune officier criant aux

siens: «Ne tirez pas», et faisant signe qu'il voulait parler. M. de La

Tour du Pin s'avança. Mais, au même instant, les soldats insurgés

tirèrent, et les canonniers mirent le feu à leur pièce, chargée à

mitraille. La décharge, en prenant la colonne du régiment suisse dans sa

longueur, tua beaucoup de monde, principalement des officiers qui se

trouvaient presque tous en avant. M. de La Tour du Pin eut son cheval

tué et fit une chute terrible. Tout d'abord on le crut mort, jusqu'au

moment où son valet de chambre, qui était là en amateur, l'eut rejoint

dans le champ où son cheval l'avait emporté avant de tomber. Pendant ce

temps, le reste de la colonne forçait la porte et entrait dans la ville.

Le jeune officier, M. Desilles, qui cherchait à empêcher les mutinés de

tirer, fut criblé de coups par la décharge des siens. Il resta sur

place, atteint de dix-sept blessures. Cependant il ne mourut que six

semaines après, des suites d'une seule de ces blessures, dont on n'avait

pu extraire la balle.

Le régiment de Châteauvieux, soumis, demanda à se faire justice

lui-même, ainsi qu'il était spécifié dans les capitulations des

régiments suisses. Un conseil de guerre, composé d'officiers de trois de

ces corps, se tint en plein air le lendemain de l'affaire, et vingt-sept

des plus mutins furent condamnés et exécutés sans désemparer. Les deux

régiments français furent cassés et disséminés dans d'autres corps.

Quelques-uns des soldats révoltés furent fusillés, un plus grand nombre

envoyés aux galères, et tout cela n'arrêta pas le mouvement

insurrectionnel des troupes. L'armée fut perdue pour la royauté le jour

où la pensée de l'émigration entra dans la tête des officiers, et

lorsqu'ils crurent pouvoir, sans déshonneur, abandonner leurs drapeaux

au lieu de faire tête à l'orage. Les sous-officiers se trouvèrent là

tout prêts à prendre leurs places, et ainsi se constitua le noyau de

l'armée qui a conquis l'Europe.

Mon mari, aussitôt que la garnison de Nancy eut mis bas les armes,

revint en porter la nouvelle à Paris. Son père le mena tout crotté chez

le roi, et on dérogea, pour cette fois-là, à l'étiquette qui défendait

aux uniformes de se montrer à la cour.

V

Pendant ces événements, j'étais à Lausanne, où je passai quinze jours en

m'amusant beaucoup. Plusieurs de Mlle de Laborde, mais on reniait un peu

ses parents. Le prince de Poix, son beau-père, qui m'aimait beaucoup,

trouvait très agréable de m'avoir pour accompagner sa belle-fille, dont

les seize ans s'inclinaient avec une sorte de considération devant mes

vingt ans. La princesse de Poix, de son côté, me témoignait beaucoup

d'amitié et de bonté, et voyait avec plaisir la femme de son fils sortir

avec moi dans le monde. J'ai toujours été complètement étrangère à cette

petitesse d'âme qui rend jalouse du succès des autres jeunes femmes, et

je jouissais très sincèrement de celui de Mme de Noailles. Nathalie

était pour moi comme une jeune soeur, et nous étions souvent coiffées et

mises de même.

Je ne puis me rappeler, cependant, pourquoi je ne suis jamais allée à

Méréville, magnifique habitation de M. de Laborde, dans la Beauce. Mais

je soupais souvent à l'hôtel de Laborde, rue d'Artois, avec Mme de Poix.

On y entendait toujours de très bonne musique, exécutée par tous les

meilleurs artistes de Paris. Quant à mes amis de l'hôtel Rochechouart,

ils ne rentraient qu'assez tard à Paris de leur beau château de

Courteilles.

Mon beau-père se dégoûtait chaque jour davantage du ministère. Tous les

régiments de l'armée, à peu de chose près, s'étaient soulevés. La plus

grande partie des officiers, au lieu d'opposer une fermeté constante aux

efforts des révolutionnaires, envoyaient leur démission et sortaient de

France. L'émigration se transformait en un point d'honneur. Les

officiers restés dans leurs régiments ou dans leurs provinces recevaient

des officiers jeunes gens, après avoir accompagné M. le comte d'Artois à

Turin, déjà ennuyés du Piémont, étaient venus en Suisse. Parmi eux,

Archambauld de Périgord, passé subitement du pied de l'autel de la

Fédération à l'émigration; le prince de Léon, depuis duc de Rohan; MM.

de Courtivron. Les uns et les autres ayant apporté les airs et

l'impertinence de la haute société de Paris au milieu des moeurs suisses,

à cette époque bien plus simples qu'elles ne le sont actuellement; se

moquant de tout, toujours surpris qu'il existât autre chose au monde

qu'eux et leurs manières; disant «ces gens-là» en parlant des habitants

du pays qui leur offrait un sûr et honorable asile; persuadés qu'on

était trop heureux de les accueillir, et prenant en pitié ceux qui ne

s'empressaient pas de les imiter.

J'espère que personnellement je n'étais pas aussi ridicule, sans

pourtant pouvoir affirmer de n'être pas tombée parfois dans les mêmes

travers, qui étaient en somme ceux des personnes que je connaissais et

avec lesquelles je passais ma vie.

Heureusement je ne restai que trois ou quatre semaines à Genève ou, pour

mieux dire, aux Pâquis. Mon mari vint me chercher et me ramena à Paris.

Comme il était pressé et qu'il voulait passer par l'Alsace pour y

rencontrer M. de Bouillé, nous quittâmes Genève et traversâmes la

Suisse, en partant de grand matin, afin d'avoir quelques heures de jour

pour visiter Berne, Soleure et Bâle.

M. de Bouillé vint au-devant de nous entre Huningue et Neuf-Brisach, et

j'attendis patiemment dans la voiture pendant que mon mari s'entretenait

avec lui en se promenant sur la route. Après une matinée consacrée à

Strasbourg, nous allâmes coucher à Saverne, et de là à Nancy. En

parcourant cette ville au clair de lune, nous passâmes devant le logis

du malheureux M. Desilles, qui était mourant. On avait placé une

sentinelle à la porte pour empêcher qu'on parlât sous sa fenêtre.

Quelques jours après il succombait. Nous fîmes, sans nous arrêter, le

trajet de Nancy à Paris, où je retrouvai mon cher enfant très bien

portant et très embelli. Il avait une excellente nourrice, et ma bonne

Marguerite veillait sur celle-ci et sur l'enfant avec une sollicitude

incomparable, qui ne s'est jamais démentie chez cette brave fille.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 79 / 105 题