CHAPITRE XI

I. Installation de Mme de La Tour du Pin à Paris.--M. de Lally et Mlle

Halkett.--Le ministère de la guerre à l'hôtel de Choiseul.--Indiscipline

dans l'armée.--Naissance d'Humbert-Frédéric de La Tour du Pin.--Mariage

de Charles de Noailles.--Bontés de la reine pour Mme de La Tour du

Pin.--II. La fête de la Fédération.--La garnison de Paris.--Les

députations.--Enthousiasme de la population parisienne.--La composition

de la garde nationale.--M. de La Fayette.--L'évêque d'Autun.--La

messe.--Le spectacle que présente le Champ-de-Mars.--La famille

royale.--III. Excursion en Suisse.--Pauline de Pully.--Une aventure à

Dole.--Chez M. de Malet, commandant de la garde nationale de cette

ville.--La commune de Dôle.--Quatre jours de captivité.--Intervention

des officiers de Royal-Étranger.--Le départ de Dôle.--Le lac de

Genève.--IV. Révolte de la garnison de Nancy.--M. de La Tour du Pin

envoyé en parlementaire.--M. de Malseigne, commandant de la ville,

s'échappe.--Répression de la révolte.--Danger couru par M. de La Tour du

Pin.--Conséquences de l'émigration des officiers.--V. Séjour à

Lausanne.--Les Pâquis.--L'auberge de Sécheron.--Retour à Paris par

l'Alsace.

I

Au bout de quinze jours je partis pour Paris, où je m'installai chez ma

tante, rue de Verneuil, en attendant que l'hôtel de Choiseul, affecté au

département de la guerre, fût prêt.

Mon beau-père était provisoirement campé dans une maison qui

appartenait, je crois, aux Menus plaisirs[119], près du Louvre. J'allais

tous les jours dîner chez lui et faire les honneurs de son salon. Mais

j'étais restée d'une pâleur si effrayante, quoique je ne souffrisse pas

beaucoup, qu'à ma vue bien des gens, qui ne me connaissaient pas,

prenaient un air épouvanté. J'avais entièrement perdu l'appétit. Mon

mari et mon beau-père se désolaient de voir que l'on ne pouvait rien

trouver que je voulusse manger. Cependant j'avançais dans ma grossesse,

qui ne paraissait pas et que tout le monde me contestait.

Ma tante avait décidée M. de Lally, sur qui elle exerçait un empire

absolu, à abandonner l'Assemblée nationale après la Révolution du 6

octobre. Elle le força également à quitter la France avec M. Mounier.

Tous deux se retirèrent en Suisse. Ce fut une très fausse mesure;

c'était déserter son poste au moment du combat, et quoique leurs deux

voix de plus n'eussent probablement rien empêché des événements qui

suivirent, ils ont dû se reprocher l'un et l'autre d'avoir, cédé à un

mouvement qu'on pouvait soupçonner avoir été inspiré par la crainte.

Quoi qu'il en soit, elle suivit M. de Lally en Suisse, et c'est à cette

époque qu'elle le détermina à épouser son ancienne maîtresse, Mlle

Halkett, nièce de lord Loughborough, alors grand chancelier en

Angleterre. Ce fut uniquement dans le but de reconnaître la fille qu'il

avait eue de cette femme plusieurs années auparavant qu'il se décida à

l'épouser, car il n'éprouvait pour elle ni estime, ni amour. Mais au

moment de partir de Lausanne pour rejoindre Mlle Halkett à Turin, il

tomba malade d'une affreuse petite vérole dont il faillit mourir et dont

l'habileté de M. Tissot seule le sauva. Le mariage fut donc ajourné et

ne se fit que l'année d'après.

Au commencement de l'hiver, nous allâmes nous établir à l'hôtel de

Choiseul, superbe charmant appartement, entièrement distinct de celui de

mon beau-père, avec lequel il communiquait cependant par une porte

donnant accès dans un des salons. Un joli escalier séparé ne menait que

chez moi. C'était comme une jolie maison à part, ayant vue sur des

jardins, aujourd'hui tous bâtis. Mon mari chargé par son père de

beaucoup d'affaires importantes, était très occupé. Je ne le voyais

guère qu'au déjeuner, que nous faisions tête à tête, et au dîner.

Mon beau-père cessa de donner de grands dîners quand on fut à Paris.

Mais il avait, tous les jours une table de douze à quinze personnes,

soit des députés, soit des étrangers, ou des personnages marquants. On

dînait à 4 heures. Une heure après le dîner et après s'être entretenu

dans le salon avec quelques personnes qui venaient _au café_ selon

l'usage de Versailles, mon beau-père rentrait dans son cabinet. Je

retournais alors chez moi ou je sortais pour aller dans le monde.

La reine avait rendu ses loges en arrivant à Paris, et ce mouvement de

dépit bien naturel, mais fort maladroit, avait encore plus indisposé les

Parisiens contre elle. Cette malheureuse princesse ne connaissait pas

les ménagements, ou ne voulait pas les employer. Elle témoignait

ouvertement de l'humeur à ceux dont la présence lui déplaisait. En se

laissant aller ainsi à des mouvements dont elle ne calculait pas les

conséquences, elle nuisait aux intérêts du roi. Douée d'un grand

courage, elle avait fort peu d'esprit, aucune adresse, et surtout une

défiance, toujours mal placée, envers ceux qui étaient le plus disposés

à la servir. Après le 6 octobre, ne voulant pas reconnaître que

l'affreux danger qui l'avait menacée était l'ouvrage d'un complot ourdi

par le duc d'Orléans, elle faisait peser son ressentiment sur tous les

habitants de Paris indistinctement et évitait toutes les occasions de

paraître en public.

Je regrettai beaucoup l'habitude d'aller dans les loges de la reine et,

craignant la foule, je n'assistai à aucun spectacle pendant l'hiver de

1789 à 1790. Souvent je réunissais huit ou dix personne» dans mon

appartement pour des petits soupers auxquels mon beau-père ne prenait

jamais part, car il se couchait de très bonne heure et se levait de

grand matin.

C'est pendant les premiers mois de 1790 que le parti démagogique employa

tous les moyens pour corrompre l'armée. Chaque jour, il arrivait quelque

fâcheuse nouvelle. Tel régiment avait pillé sa caisse, tel autre avait

refusé de changer de garnison. Ici les officiers avaient émigré; là une

ville envoyait un député à l'Assemblée pour demander le déplacement du

régiment qui s'y trouvait, sous prétexte que les officiers étaient

_aristocrates_ et ne fraternisaient pas avec les bourgeois. Mon pauvre

beau-père périssait sous l'accablant labeur provoqué par ces mauvaises

nouvelles. Beaucoup d'officiers partaient sans congé pour sortir de

France, et cet exemple d'indiscipline, dont les sous-officiers

profitaient, encourageait la révolte.

Le 19 mai, j'accouchai d'un garçon bien portant et qui a fait mon

bonheur pendant vingt-cinq ans. Mme d'Hénin, venue de Suisse pour mes

couches, en fut la marraine et mon beau-père le parrain. On le nomma

Humbert-Frédéric[120]. Les prêtres célébraient encore le culte sans

serment, et mon fils reçut le baptême dans la paroisse de

Saint-Eustache. On ne me permit pas de le nourrir, comme je le

souhaitais, ma santé ayant été trop éprouvée dans les premiers mois de

ma grossesse, et ma faiblesse étant encore très grande. Une bonne

nourrice venue de Villeneuve-Saint-Georges se chargea donc de lui, et

bientôt il prit un embonpoint qui lui manquait en naissant, car il

n'avait que la peau et les os.

Ma convalescence fut assez longue, ce qui m'empêcha d'assister au

mariage de Charles de Noailles, fils aîné de Mme de Poix, avec Nathalie

de Laborde, fille cadette du riche banquier. C'était une très grande

mésalliance et un mariage d'argent, que l'on cherchait à déguiser sous

l'apparence d'un mariage d'amour. Mais personne n'était dupe, et chacun

savait que les beaux yeux de Nathalie avaient été moins puissants que

les écus sonnants de la cassette de son père. M. de Laborde avait déjà

marié sa fille aînée à M. d'Escars--depuis duc de ce nom,--et il ne lui

restait plus que deux fils, les deux cadets ayant péri au commencement

de l'expédition de M. de La Pérouse[121].

Charles de Noailles était beau comme le jour. En relations de

fraternelle familiarité avec lui, il vint me montrer sa toilette de

marié un moment avant la cérémonie, en se rendant de l'hôtel de

Mouchy[122], sa résidence, à l'hôtel de Laborde, rue d'Artois[123], tout

près de la rue de la Grange-Batelière, où je demeurais[124]. Cette

toilette serait trouvée fort ridicule aujourd'hui. La voici: un habit

habillé, d'une riche étoffe de soie bleu barbeau, admirablement brodé en

soie plate d'une charmante guirlande de roses; les plus belles dentelles

pour jabot et pour manchettes; coiffé avec mille boucles, l'épée au côté

et le chapeau à trois cornes. Telle était alors, pour les cérémonies, la

tenue qu'on n'avait pas encore altérée.

La cour, à Paris, se tenait toujours selon la coutume de Versailles, à

l'exception de la messe, où l'on n'alla plus dès que le décret qui

ordonnait le serment aux prêtres fut promulgué. Le dîner avait lieu

comme à Versailles. Lorsque je relevai de couches, je me rendis chez la

reine, en grand habit. Elle m'accueillit avec la plus grande obligeance.

Mme d'Hénin avait donné sa démission en partant pour la Suisse, et il

fut question de moi pour la remplacer dans son service. Mais la reine

s'y opposa. On parlait déjà de nommer mon mari ministre en Hollande, et

comme je devais naturellement l'y accompagner, la reine émit l'avis

qu'il ne valait pas la peine de commencer mon service pour l'interrompre

aussitôt, D'ailleurs, ajouta-t-elle, qui sait si je ne l'exposerais pas

encore à des dangers comme ceux du 5 octobre?»

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 76 / 105 题