Je ne me souviens plus des causes qui inspirèrent l'idée de faire
_fraterniser_, comme on disait alors, tous les corps militaires de
l'État, en envoyant à Paris le plus ancien de chaque grade, pour s'y
trouver le 14 juillet, anniversaire de la prise de la Bastille. Le
_Moniteur_ rend compte de la séance où cette résolution fut prise.
Les gardes nationales, qui s'étaient organisées dans tout le royaume
pendant l'année qui venait de s'écouler envoyèrent aussi des députations
composées de leurs officiers les plus élevés en grade et des simples
gardes les plus âgés. On commença les travaux préparatoires dès la fin
de juin.
Le Champ de Mars, en face de l'École militaire, présentait à cette
époque l'aspect d'une pelouse bien nivelée, où s'exerçaient les élèves
de l'école et où le régiment des gardes françaises manoeuvrait.
Il n'y avait alors de garnison ni à Paris ni aux environs. Les gardes
françaises étaient la seule troupe qui fût dans la ville. Leur nombre se
montait, je crois, à 2.000 hommes tout au plus. Ils fournissaient un
détachement à Versailles, lequel se renouvelait toutes les semaines. À
Courbevoie était cantonné le régiment des gardes suisses, qu'on ne
voyait jamais à Paris. Les gardes du corps comprenaient quatre
compagnies. Une seule était de service à Versailles. Les autres
occupaient des villes voisines: Chartres, Beauvais, Saint-Germain.
Aucune autre troupe ne paraissait jamais ni à Versailles, ni à Paris, où
l'on ne voyait d'uniformes que ceux des sergents recruteurs de divers
régiments. Ces sergents se tenaient ordinairement soit au bas du
Pont-Neuf, soit sur le quai de la Ferraille, attendant l'occasion de
raccoler quelque jeune ouvrier mécontent ou quelque mauvais sujet dont
ils débarrassaient Paris.
Mon mari fut chargé par son père de passer en revue toutes les
députations et de s'occuper de leur logement, de leur nourriture et même
de leurs plaisirs; car tous les théâtres eurent ordres de réserver des
places gratis pour les vieux soldats et des loges pour les officiers. Un
grand nombre logèrent aux Invalides et à l'École militaire. Le peuple de
Paris s'employa avec transport aux travaux à entreprendre au Champ de
Mars. Tout fut terminé en quinze jours. Le grand cirque ou amphithéâtre
en terre qu'on y voit maintenant, fut élevé par deux cent mille
personnes de toute condition, et de tout âge, hommes et femmes. Un
spectacle aussi extraordinaire ne se reverra jamais. On commença par
tracer le cirque et à l'élever avec quatre pieds de terre prise au
milieu de l'arène. Mais cela n'ayant pas suffi, on en transporta de la
plaine de Grenelle, et des terrains, d'un relief assez élevé, compris
entre l'École militaire et les Invalides et qui furent aplanis. Des
milliers de brouettes étaient poussées par des gens de toutes qualités.
Il existait encore à Paris, plusieurs couvents de moines portant leur
habit. Aussi voyait-on des filles publiques, bien reconnaissables à leur
costume, attelées à de petits tombereaux à bras, nommés camions, avec
des capucins ou des récollets; à côté, des blanchisseuses avec des
chevaliers de Saint-Louis, et dans ce rassemblement de toutes les
classes de la société, pas le moindre désordre, pas la plus petite
dispute. Chacun était mû par une seule et même pensée de confraternité.
Tout possesseur de chevaux d'attelage les envoyait pendant quelques
heures de la journée pour transporter des terres. Il n'y avait pas un
garçon de boutique dans Paris qui ne fût au Champ de Mars. Tous les
travaux étaient suspendus, tous les ateliers vides. On travaillait
jusqu'à nuit, et à la pointe du jour l'ouvrage reprenait. Un grand
nombre des travailleurs bivouaquaient dans les allées latérales. Des
petits cabarets ambulants, des tables chargées de comestibles grossiers,
des tonneaux de vin remplissaient les grands fossés bâtis qui entourent
le Champ de Mars. Enfin, le 13 juillet au soir, nous allâmes, ma
belle-soeur, arrivée depuis peu à Paris, et moi, nous établir à l'École
militaire, dans un petit appartement qui donnait, sur le Champ de Mars,
afin d'être toutes portées le lendemain matin. Mon beau-père y avait
fait envoyer un beau repas et des vivres, pour offrir un copieux
déjeuner aux militaires qui pourraient avoir l'intention de venir nous
voir pendant la cérémonie. Cette précaution fut d'autant plus utile
qu'on avait oublié, aux Tuileries, de rien apporter pour les enfants du
roi, et, l'heure ordinaire de leur dîner étant arrivé avant la fin de
cette représentation mensongère destinée à unir à jamais le roi à son
peuple, M. le Dauphin fut fort heureux de profiter de notre collation.
Le pauvre prince avait un petit uniforme de garde national. En passant
devant un groupe d'officiers de ce corps, réunis au bas de l'escalier
pour recevoir le roi, la reine leur dit gracieusement, en montrant son
fils: «Il n'a pas encore le bonnet.»--«Non, madame, répondit l'un des
officiers, mais il en a beaucoup à son service.» Cette première garde
nationale, il est vrai, était composée de tous les éléments sages de la
population de Paris. On avait considéré que c'était le moyen d'élever
une digue contre l'esprit révolutionnaire. Tous les négociants, les gros
marchands, les banquiers, les propriétaires, les membres des hautes
classes qui n'avaient pas encore quitté la France, en faisaient partie.
Dans la société, tous les hommes au-dessous de cinquante ans y étaient
inscrits et faisaient très exactement leur service. M. de La Fayette
lui-même, que l'on a tant attaqué, ne songeait pas alors à la République
pour la France, quelles que fussent les idées qu'il avait rapportées
d'Amérique sur ce genre de gouvernement. Il désirait autant qu'aucun de
nous l'établissement d'une sage liberté et l'abolition des abus. Mais je
suis certaine qu'il n'avait pas alors la moindre pensée ni le désir de
renverser le trône et qu'il ne les a jamais eus. La haine sans bornes
que la reine lui portait et qu'elle lui témoignait chaque fois qu'elle
l'osait, l'aigrit cependant autant que le comportait son caractère doux
jusqu'à la niaiserie. Toutefois, il n'était pas faible, et sa conduite
sous l'Empire l'a bien prouvé. Il a résisté à toutes les démarches, les
offres, les cajoleries de Napoléon. La Restauration s'est montrée
injuste envers lui. Mme la Dauphine[125] avait hérité de la haine que
lui portait la reine. Elle avait accueilli tous les contes absurdes
inventés à son sujet, depuis le sommeil du 6 octobre 1789 jusqu'au
reproche d'avoir été le geôlier du roi après la fuite de la famille
royale à Varennes. Mais revenons à la fédération de 1790.
Un autel avait été élevé dans le Champ de Mars et une messe y fut
célébrée par le moins recommandable des prêtres français. L'abbé de
Périgord, depuis prince de Talleyrand, avait été nommé évêque d'Autun,
lorsque M. de Marboeuf avait passé au siège de Lyon. Quoiqu'il eût été
l'agent du clergé, ce qui assurait l'épiscopat après cinq ans d'exercice
de cette place, le roi, mécontent, à juste titre, de sa conduite
ecclésiastique, s'était refusé à lui conférer l'épiscopat. Ce prince
avait mis, à ce refus, une fermeté bien éloignée de son caractère
ordinaire, mais provoquée dans l'occasion par sa conscience religieuse.
Cependant, lorsque le comte de Talleyrand, père de l'abbé, aux
sollicitations de qui le roi avait résisté jusqu'alors, fut sur son lit
de mort et qu'il demanda cette faveur comme la dernière, le roi ne put
résister plus longtemps. Il nomma l'abbé de Périgord à l'évêché d'Autun.
Ce fut lui qui célébra la messe à la fédération de 1790. Son frère
Archambauld la servit, et quoiqu'il eût fortement nié le fait quand il
rejoignit les princes à Coblentz, je l'ai vu de mes yeux, en habit brodé
et l'épée au côté, au pied de l'autel.
Rien au monde ne peut donner l'idée de ce rassemblement. Les troupes
rangées en bon ordre au milieu de l'arène; cette multitude d'uniformes
différents se mêlant à celui de la garde nationale, brillant de
nouveauté; debout sur le talus du cirque une foule compacte, qui, au
moment d'une pluie assez abondante, déploya des milliers de parapluies
de toutes les couleurs imaginables; tout cela constituait le spectacle
le plus surprenant qu'on pût voir, et j'en jouissais des fenêtres de
l'Ecole militaire, où j'étais installée.
On avait construit, en avant dît balcon du milieu, une belle tribune
très ornée. Elle s'avançait jusqu'auprès de la coupure ménagée dans le
cirque, et rapprochait la famille royale de l'autel ainsi que des
spectateurs. L'infortunée famille royale comprenait ce jour-là le roi,
la reine, leurs deux enfants[126], Mme Elisabeth[127], Monsieur et
Madame[128]. Relevée de couches depuis deux mois seulement, j'étais
encore très faible. Je ne descendis pas sur la tribune. Je me trouvai
cependant sur le passage de la reine et, accoutumée depuis longtemps aux
impressions de son visage, je vis qu'elle se faisait grande violence
pour cacher sa mauvaise humeur, sans y parvenir néanmoins assez pour son
intérêt et pour celui du roi.