IV

Le 4 octobre, le pain manqua chez plusieurs boulangers du Paris, et il y

eut beaucoup de tumulte. Un de ces malheureux fut pendu, sur la place,

malgré les efforts de M. de La Fayette et de la garde nationale.

Cependant on ne s'alarma pas à Versailles. On crut que cette révolte

serait semblable à celles qui avaient déjà eu lieu, et que la garde

nationale, dont on se croyait sûr, suffirait pour contenir le peuple.

Plusieurs messages, venus au roi et au président de la Chambre, avaient

si bien rassuré, que le 5 octobre, à 10 heures du matin, le roi partit

pour la chasse dans les bois de Verrières, et que moi-même, après mon

déjeuner, je fus rejoindre Mme de Valence, qui s'était établie à

Versailles pour y accoucher. Nous allâmes nous promener en voiture au

jardin de Mme Elisabeth, au bout de la grande avenue. Comme nous

descendions de voiture, pour traverser la contre-allée, nous vîmes un

homme à cheval passer ventre à terre près de nous. C'était le duc de

Maillé, qui nous cria: «Paris marche ici avec du canon.» Cette nouvelle

nous effraya fort, et nous retournâmes aussitôt à Versailles, où déjà

l'alarme était donnée.

Mon mari s'était rendu à l'Assemblée sans rien savoir. On n'ignorait pas

qu'il y avait beaucoup de bruit dans Paris; mais on ne pouvait rien

apprendre de plus, puisque le peuple s'était porté aux barrières, tenait

les portes fermées et ne permettait à personne de sortir. M. de La Tour

du Pin, en cherchant dans les couloirs de la salle une personne à qui il

voulait parler, passa derrière un gros personnage qu'il ne reconnut pas

d'abord, et qui disait au prince Auguste d'Arenberg, que l'on nommait

alors le comte de La Marck: «Paris marche ici avec douze pièces de

canon.» Ce personnage était Mirabeau, alors fort lié avec le duc

d'Orléans. M. de La Tour du Pin courut chez son père, déjà en conférence

avec les autres ministres. La première chose que l'on fit, fut d'envoyer

dans toutes les directions où l'on pensait que la chasse avait pu

conduire le roi, pour l'avertir de revenir. Mon beau-père accepta les

services de plusieurs personnes venues à Versailles pour leurs affaires,

et qui s'offrirent comme aides de camp. Mon mari s'occupa d'assembler sa

garde nationale, à laquelle il était loin de se fier. On ordonna au

régiment de Flandre de prendre les armes et d'occuper la place d'Armes.

Les gardes du corps sellèrent leurs chevaux. Des courriers furent

expédiés pour appeler les Suisses de Courbevoie. À tous moments, on

envoyait sur la route pour avoir des nouvelles de ce qui se passait. On

apprenait qu'une tourbe innombrable d'hommes et beaucoup plus de femmes

marchaient sur Versailles; qu'après cette sorte d'avant-garde venait la

garde nationale de Paris avec ses canons, suivie d'une grande troupe

d'individus marchant sans ordre. Il n'était plus temps de défendre le

pont de Sèvres. La garde nationale de cette ville l'avait déjà livré aux

femmes pour aller fraterniser avec la garde de Paris. Mon beau-père

voulait que l'on envoyât le régiment de Flandre et des ouvriers pour

couper la route de Paris. Mais l'Assemblée nationale s'était déclarée en

permanence, le roi était absent, personne ne pouvait prendre

l'initiative d'une démarche hostile.

Mon beau-père, désespéré ainsi que M. de Saint-Priest, s'écriait: «Nous

allons nous laisser prendre ici et peut-être massacrer sans nous

défendre.» Pendant ce temps, le rappel battait pour rassembler la garde

nationale. Elle se réunissait sur la place d'Armes et se mettait en

bataille le dos à la grille de la cour royale. Le régiment de Flandre

avait sa gauche à la grande écurie et sa droite à la grille. Le poste de

l'intérieur de la cour royale et celui de la voûte de la Chapelle

étaient occupés par les Suisses, dont il y avait toujours un fort

détachement à Versailles. Les grilles furent partout fermées. On

barricada toutes les issues du château, et des portes qui n'avaient pas

tourné sur leurs gonds depuis Louis XIV se fermèrent pour la première

fois.

Enfin, vers 3 heures, arrivèrent au galop, par la grande avenue, le roi

et sa suite. Ce malheureux prince, au lieu de s'arrêter et d'adresser

quelque bonne parole à ce beau régiment de Flandre, devant lequel il

passa et qui criait: «Vive le roi!», ne lui dit pas un mot. Il alla

s'enfermer dans son appartement d'où il ne sortit plus. La garde

nationale de Versailles, qui faisait sa première campagne, commença à

murmurer et à dire qu'elle ne tirerait pas sur le peuple de Paris. Il

n'y avait pas de canon à Versailles.

L'avant-garde de trois à quatre cents femmes commença à arriver et à se

répandre dans l'avenue. Beaucoup entrèrent à l'Assemblée et dirent

qu'elles étaient venues chercher du pain et emmener les députés à Paris.

Un grand nombre d'entre elles, ivres et très fatiguées, s'emparèrent des

tribunes et de plusieurs des bancs dans l'intérieur de la salle. La nuit

arrivait, et plusieurs coups de fusil se firent entendre. Ils partaient

des rangs de la garde nationale et étaient dirigés sur mon mari, leur

chef, à qui elle refusait d'obéir en restant à son poste. Une balle

atteignit M. de Savonnières et lui cassa le bras au coude. Je vis

rapporter ce malheureux chez Mme de Montmorin[94], car je ne quittai pas

la fenêtre d'où j'assistais à tous ces événements. Mon mari échappa par

miracle, et, ayant constaté que sa troupe l'abandonnait, il alla prendre

place en avant des gardes du corps rangés en bataille près de la petite

écurie. Mais ils étaient si peu nombreux--ils comprenaient la compagnie

de Gramont seulement--que l'on jugea, au conseil, toute idée de défense

impossible. Sur le compte rendu fait par mon mari des mauvaises

dispositions de la garde nationale, on fut d'accord pour reconnaître

qu'elle fraterniserait avec celle de Paris dès que celle-ci paraîtrait,

et que le mieux, par conséquent, était de ne pas la rassembler de

nouveau.

À ce moment, mon beau-père et M. de Saint-Priest ouvrirent l'avis que le

roi se retirât à Rambouillet avec sa famille, et qu'il attendît là les

propositions qui lui seraient faites par les insurgés de Paris et par

l'Assemblée nationale. Le roi accepta tout d'abord ce projet. Vers 8 ou

9 heures, on appela donc la compagnie des gardes du corps dans la cour

royale, où elle pénétra par la grille de la rue de l'Orangerie[95]. Elle

passa ensuite sur la terrasse[96], traversa le petit parc[97] et gagna,

par la Ménagerie[98], la grande route de Saint-Cyr. Il ne resta de cette

troupe, à Versailles, que ce qui était nécessaire pour relever les

postes dans l'appartement du roi et dans celui de la reine. Les Suisses

et les Cent-Suisses conservèrent les leurs.

C'est alors que deux à trois cents femmes qui tournaient depuis une

heure autour des grilles, découvrirent une petite porte[99] donnant

accès à un escalier dérobé qui aboutissait, au-dessous du corps de logis

où nous demeurions, dans la cour royale[100]. Quelque affidé,

probablement, leur montra cette issue. Elles s'y précipitèrent en foule,

et renversant à l'improviste le garde suisse de faction au haut de

l'escalier, se répandirent dans la cour et entrèrent chez les quatre

ministres logés dans cette partie des bâtiments. Il en pénétra un si

grand nombre chez nous que le vestibule, les antichambres et l'escalier

en furent encombrés. Mon mari rentrait à ce moment pour nous apporter

des nouvelles, à sa soeur et à moi. Très inquiet de nous voir en si

mauvaise compagnie, il résolut de nous emmener dans le château. Ma

belle-soeur avait pris la précaution d'envoyer ses enfants chez un député

de nos amis qui logeait dans la ville. Guidées par M. de La Tour du Pin,

nous montâmes dans la galerie[101] où se trouvaient déjà réunies une

quantité de personnes habitant le château, qui, sous le coup d'une

inquiétude mortelle quant à la suite des événements, venaient dans les

appartements pour être plus près des nouvelles.

Pendant ce temps-là, le roi, toujours hésitant devant un parti à

prendre, ne voulait plus s'en aller à Rambouillet. Il consultait tout le

monde. La reine, tout aussi indécise, ne pouvait se résoudre à cette

fuite nocturne. Mon beau-père se mit aux genoux du roi pour le conjurer

de mettre sa personne et sa famille en sûreté. Les ministres seraient

restés pour traiter avec les insurgés et l'Assemblée. Mais ce bon

prince, répétant toujours: «_Je ne veux compromettre personne_», perdait

un temps précieux. À un moment, on crut qu'il allait céder, et l'ordre

fut donné de faire monter les voitures qui, attelées depuis deux heures,

attendaient à la grande écurie. On s'imaginera sans doute difficilement

que, de tous les écuyers du roi qui l'entouraient, aucun n'eut la pensée

que le peuple de Versailles pourrait s'opposer au départ de la famille

royale. Ce fut pourtant ce qui arriva. Au moment où la foule du peuple

de Paris et de Versailles, qui était rassemblée sur la place d'armes,

vit ouvrir la grille de la cour des grandes écuries, il s'éleva un cri

unanime de frayeur et de fureur: «Le roi s'en va!» En même temps on se

jette sur les voitures, on coupe les harnais, on emmène les chevaux, et

force fut de venir dire au château que le départ était impossible. Mon

beau-père et M. de Saint-Priest offrirent alors nos voitures, qui

étaient attelées hors de la grille de l'Orangerie. Mais le roi et la

reine repoussèrent cette proposition, et chacun, découragé, épouvanté,

et prévoyant les plus grands malheurs, resta dans le silence et dans

l'attente.

On se promenait de long en large, sans échanger une parole, dans cette

galerie témoin de toutes les splendeurs de la monarchie depuis Louis

XIV. La reine se tenait dans sa chambre avec Mme Elisabeth[102] et

Madame[103]. Le salon de jeu, à peine éclairé, était rempli de femmes

qui se parlaient bas, les unes assises sur les tabourets, les autres sur

les tables. Pour moi, mon agitation était si grande que je ne pouvais

rester un moment à la même place. À tout instant j'allais dans

l'oeil-de-boeuf, d'où l'on voyait entrer et sortir de chez le roi, dans

l'espoir de rencontrer mon mari ou mon beau-père, et d'apprendre par eux

quelque chose de nouveau. L'attente me semblait insupportable.

Enfin, à minuit, mon mari, qui était depuis longtemps dans la cour, vint

annoncer que M. de La Fayette, arrivé devant la grille de la cour

royale[104] avec la garde nationale de Paris, demandait à parler au roi;

que la partie de cette garde, composée de l'ancien régiment des gardes,

manifestait beaucoup d'impatience et que le moindre délai pouvait avoir

de l'inconvénient et même du danger.

Le roi dit alors: «Faites monter M. de La Fayette.» M. de La Tour du Pin

fut en un instant à la grille, et M. de La Fayette, descendant de cheval

et pouvant à peine se soutenir, tant il était fatigué, monta chez le

roi, accompagné de sept à huit personnes, tout au plus, de son

état-major. Très ému, il s'adressa au roi en ces termes: «Sire, j'ai

pensé qu'il valait mieux venir ici, mourir aux pieds de Votre Majesté,

que de périr inutilement sur la place de Grève.» Ce sont ses propres

paroles. Sur quoi le roi demanda: «Que veulent-ils donc?» M. de La

Fayette répondit: «Le peuple demande du pain, et la garde désire

reprendre ses anciens postes auprès de votre Majesté.» Le roi dit: «Eh!

bien, qu'ils les reprennent.»

Ces paroles me furent répétées au moment même. Mon mari redescendit avec

M. de La Fayette, et la garde nationale de Paris, pour ainsi dire

exclusivement composée de gardes françaises, reprit sur l'heure même ses

anciens postes. C'est ainsi qu'à chaque porte extérieure où il y avait

un factionnaire suisse, on en posa un de la garde de Paris, et le reste

composa une grand'garde de plusieurs centaines d'hommes qu'on envoya

bivouaquer, comme c'était l'usage, sur la place d'Armes, dans un long

bâtiment comprenant quelques grandes salles peintes et construites en

forme de tentes.

Pendant ce temps, le peuple de Paris quittait les abords du château et

s'écoulait dans la ville et dans les cabarets. Une multitude d'individus

harassés de fatigue et mouillés jusqu'aux os, avaient cherché un refuge

dans les écuries et les remises. Les femmes qui avaient envahi les

ministères, après avoir mangé ce qu'on avait pu leur procurer, dormaient

couchées par terre dans les cuisines. Un grand nombre pleuraient,

disaient qu'on les avait fait marcher de force et qu'elles ne savaient

pas pourquoi elles étaient venues. Il paraît que les chefs féminins

s'étaient réfugiées dans la salle de l'Assemblée nationale, où elles

restèrent toute la nuit pêle-mêle avec les députés qui se relayaient

pour établir la permanence.

Je crois que M. de La Fayette, après avoir posé ses postes de garde

nationale, alla un moment à l'Assemblée, d'où il revint au château chez

Mme de Poix, logée près de la chapelle dans la galerie de ce nom. Mon

mari, avec lequel il était redescendu, l'avait quitté hors de la cour.

Quant à M. d'Estaing, il n'avait pas paru de toute la soirée, et était

resté dans le cabinet du roi, ne s'embarrassant pas plus de la garde

nationale de Versailles que s'il n'en eût pas été le commandant en chef.

M. de La Tour du Pin avait réuni le peu d'officiers de son état-major

sur lesquels il pouvait compter, parmi lesquels se trouvait le major

Berthier. Mais la plupart, à cette heure avancée, s'étaient retirés soit

chez eux, soit chez les personnes de leur connaissance..

Le roi, à qui l'on rendit compte que le calme le plus absolu régnait

dans Versailles, comme c'était effectivement vrai, congédia toutes les

personnes encore présentes dans l'oeil-de-boeuf ou dans son cabinet. Les

huissiers vinrent dans la galerie dire aux dames qu'y étaient encore que

la reine était retirée. Les portes se fermèrent, les bougies

s'éteignirent, et mon mari nous reconduisit dans l'appartement de ma

tante[105], ne voulant pas nous ramener au ministère, à cause des femmes

couchées dans les antichambres et qui nous causaient un grand dégoût.

Après nous avoir mises en sûreté dans cet appartement, il redescendit

chez son père et le conjura de se coucher, disant qu'il veillerait toute

la nuit. En effet, il entra chez lui pour mettre une redingote

par-dessus son uniforme, car la nuit était froide et humide, puis,

prenant un chapeau rond, il descendit dans la cour et se mit à visiter

les postes, à parcourir les cours, les passages, le jardin, pour

s'assurer que le calme régnait bien partout. Il n'entendit pas le

moindre bruit, ni autour du château, ni dans les rues adjacentes. Les

différents postes se relevaient avec vigilance, et la garde, qui s'était

réinstallée dans la grande tente sur la place d'Armes et avait mis ses

canons en batterie devant la porte, faisait le service avec la même

régularité qu'avant le 14 juillet.

Telle est la relation exacte de ce qui se passa le 5 octobre à

Versailles. Le tort de M. de La Fayette, s'il en eut un, n'a pas été

dans cette heure de sommeil qu'il prit sur un canapé et tout habillé,

dans le salon de Mme de Poix, et qu'on lui a tant reproché, mais dans la

complète ignorance où il a été de la conspiration du duc d'Orléans, dont

les fauteurs se dirigeaient sur Versailles en même temps que lui, sans

qu'il s'en doutât. Ce misérable, prince, après avoir siégé dans

l'Assemblée, à plusieurs reprises, le 5 octobre, était reparti le soir

pour Paris, ou du moins il eut l'air d'y aller.

En effet, comme on le verra plus loin, j'acquis la certitude de sa

présence à Versailles pendant la tentative qui fut faite pour assassiner

la reine.

V

M. de La Tour du Pin, après la ronde nocturne qu'il venait de faire,

n'ayant rien entendu de nature à laisser craindre le moindre désordre,

revint au ministère[106]. Cependant, au lieu de se rendre dans son

cabinet ou dans sa chambre, donnant, ainsi que la mienne, sur la rue du

Grand-Commun[107], il resta dans la salle à manger et se mit à la

fenêtre, au grand air, de peur de s'endormir. Il est bon d'expliquer ici

que la cour des princes était alors fermée par une grille, près de

laquelle se tenait en faction un garde du corps, parce que c'était là

que commençait la garde de la personne du roi, service particulièrement

dévolu aux gardes du corps et aux Cent-Suisses. Dans l'intérieur de

cette petite cour existait un passage qui communiquait avec la cour

royale, afin d'éviter aux gardes du corps du poste installé près de la

voûte de la chapelle, dans la cour royale, au coin de la cour de marbre,

d'être obligés, lorsqu'ils allaient relever les factionnaires, de sortir

par la grille du milieu de la cour royale pour rentrer par celle de la

cour des princes. On verra tout à l'heure combien la connaissance de ce

passage était nécessaire aux assassins.

Le jour commençait à paraître. Il était plus de 6 heures, et le silence

le plus profond régnait dans la cour. M. de La Tour du Pin, appuyé sur

la fenêtre, crut entendre comme les pas de gens nombreux semblant monter

la rampe qui, de la rue de l'Orangerie[108], menait dans la grande

cour[109]. Puis quelle fut sa surprise de voir une foule de misérables

déguenillés entrer par la grille alors que celle-ci était fermée à clef.

Cette clef avait donc été livrée par trahison. Ils étaient armés de

haches et de sabres. Au même moment, mon mari entendit un coup de fusil.

Pendant le temps qu'il mit à descendre l'escalier et à se faire ouvrir

la porte du ministère, les assassins avaient tué M. de Vallori[110], le

garde au corps de faction à la grille de la cour des princes, et avaient

franchi le passage dont je viens de parler pour se diriger sur le corps

de garde de la cour royale. Une partie d'entre eux--ils n'étaient pas

deux cents--se précipita dans l'escalier de marbre, tandis que l'autre

se jette sur le garde du corps[111] de faction, que ses camarades

avaient abandonné sans défense en dehors du corps de garde, dans lequel

ils s'étaient enfermés, et que les assassins n'essayèrent pas de forcer.

Pourtant ces gardes du corps étaient là dix ou douze. Ils auraient pu

tirer, sabrer quelques-uns de ces misérables, secourir leur camarade.

Ils n'en firent rien. Aussi le malheureux factionnaire, après avoir tiré

son coup de mousqueton, dont il tua le plus rapproché de ses

assaillants, fut écharpé à l'instant par les autres. Puis, cette lâche

besogne accomplie, les envahisseurs coururent rejoindre l'autre partie

de la bande qui, à ce moment, avait forcé la garde des Cent-Suisses,

placée au haut de l'escalier de marbre. On a beaucoup blâmé ces colosses

de ne pas avoir défendu cet escalier avec leurs longues hallebardes.

Mais il est probable qu'il n'y en avait qu'un seul de garde à

l'escalier, comme de coutume, tant on était certain qu'il n'arriverait

rien, et que les fortes grilles, toutes hermétiquement fermées,

opposeraient une résistance assez longue pour qu'on pût se mettre en

défense.

La preuve que l'on n'avait pris aucune précaution extraordinaire, c'est

que les assassins, parvenus au haut de l'escalier de marbre, et conduits

certainement par quelqu'un qui connaissait le chemin à suivre,

tournèrent dans la salle des gardes de la reine, où ils tombèrent à

l'improviste sur le seul garde aposté en ce lieu. Ce garde se précipita

à la porte de la chambre à coucher, qui était fermée en dedans, et ayant

frappé à plusieurs reprises avec la crosse de son mousqueton, il cria:

«Madame, sauvez-vous, on vient vous tuer.» Puis, résolu à vendre

chèrement sa vie, il se mit le dos contre la porte; il décharge d'abord

son mousqueton, se défend ensuite avec son sabre, mais est bientôt

écharpé sur place par ces misérables qui, heureusement, n'avaient pas

d'armes à feu. Il tombe contre la porte, et son corps empêchant les

assassins de l'enfoncer, ceux-ci le poussèrent dans l'embrasure de la

fenêtre, ce qui le sauva. Abandonné là sans connaissance jusqu'après le

départ du roi pour Paris, il fut alors recueilli par des amis. Ce brave,

nommé Sainte-Marie[112], vivait encore à la Restauration.

Pendant ce temps, nous dormions, ma belle-soeur et moi, dans une chambre

de l'appartement de ma tante, Mme d'Hénin. Ma fatigue était très grande,

et ma belle-soeur eut de la peine à me réveiller pour me dire qu'elle

croyait entendre du bruit au dehors et pour me prier d'aller écouter à

la fenêtre, qui donnait sur les plombs, d'où il provenait. Je me

secouai, car j'étais très endormie, puis étant montée sur la fenêtre, je

m'avançai sur le plomb, dont la saillie trop grande m'empêchait de voir

la rue[113], et j'entendis distinctement un nombre de voix qui criaient:

«À mort! à mort! tue les gardes du corps!» Mon saisissement fut extrême.

Comme je ne m'étais déshabillée, non plus que ma belle-soeur, nous nous

précipitâmes toutes deux dans la chambre de ma tante, qui donnait sur le

parc[114], et d'où elle ne pouvait rien entendre. Sa frayeur fut égale à

la nôtre. Aussitôt nous appelâmes ses gens. Avant qu'ils ne soient

réveillés, nous voyons accourir ma bonne et dévouée Marguerite, pâle

comme la mort, qui, se laissant tomber sur la première chaise à sa

portée, s'écrie: «Ah! mon Dieu! nous allons tous être massacrés.» Cette

exclamation fut loin de nous rassurer. La pauvre femme était tellement

hors d'haleine qu'elle pouvait à peine parler. Au bout d'un instant,

cependant, elle nous dit «qu'elle était sortie de ma chambre, au

ministère, dans l'intention de venir me retrouver afin de savoir si je

n'avais pas besoin de ses services, mon mari lui ayant dit la veille que

je resterais dans le château; qu'en descendant les marches du perron,

elle avait découvert une troupe nombreuse de gens, de la lie du peuple,

dont un[115], avec une longue barbe--connu comme un modèle de

l'Académie--était occupé à couper la tête d'un garde du corps[116] qu'on

venait de massacrer; qu'en passant devant la grille de la rue de

l'Orangerie[117], elle avait vu arriver un _monsieur_, en bottes très

crottées et un fouet à la main, qui n'était autre que le duc d'Orléans,

qu'elle connaissait parfaitement pour l'avoir vu bien souvent; que,

d'ailleurs, les misérables qui l'entouraient témoignaient leur joie de

le voir en criant: «Vive notre roi d'Orléans!», tandis qu'il leur

faisait signe, avec la main, de se taire. Ma bonne Marguerite ajoutait

«qu'à la pensée que son tablier blanc et sa robe très propre, au milieu

de cette canaille, pouvaient la faire remarquer, elle s'était enfuie en

enjambant le corps d'un garde[118] tombé en travers de la grille de la

cour des princes».

À peine finissait-elle cet émotionnant récit, que mon mari arriva. Il

nous raconta qu'en voyant les assassins pénétrer dans la cour royale, il

avait aussitôt couru à la grand'garde, sur la place d'Armes, pour faire

battre le rappel. Nous apprîmes également par lui que la reine avait pu

se sauver chez le roi par le petit passage, ménagé sous la salle dite de

l'OEil-de-Boeuf, qui faisait communiquer sa chambre à coucher avec celle

du roi. Il nous décida à quitter l'appartement de ma tante, trop

rapproché, à son avis, de ceux du roi et de la reine et nous conseilla

de rejoindre Mme de Simiane, chez une de ses anciennes femmes de

chambre, qui demeurait près de l'Orangerie. M. l'abbé de Damas vint nous

chercher et nous y conduisit. Je m'en allai, désespérée, inquiète de

tous les dangers qui menaçaient mon mari. Il fallut qu'il m'ordonnât de

me rendre chez cette femme, en me promettant de me tenir au courant de

ce qui lui arriverait.

Au bout de deux heures, qui me parurent des siècles, tenant sa parole,

il m'envoya son valet de chambre pour m'apprendre que l'on emmenait le

roi et la reine à Paris, que les ministres, les administrations et

l'Assemblée nationale quittaient Versailles, où lui-même avait ordre de

rester pour empêcher le pillage du château, après le départ du roi;

qu'on lui laissait dans ce but un bataillon suisse, la garde nationale

de Versailles, dont le commandant en chef, M. d'Estaing, avait donné sa

démission, et un bataillon de la garde nationale de Paris. Pour

l'instant, il me défendait absolument de sortir de mon asile. J'y restai

seule pondant plusieurs heures, ma tante s'étant rendue chez Mme de

Poix, qui partait aussi pour Paris, et ma belle-soeur m'ayant quittée

pour aller chercher ses enfants et retrouver son mari. Il venait

d'arriver d'Hénencourt et voulait la faire partir tout de suite pour la

campagne. Je ne crois pas avoir passé de ma vie, ou du moins je n'avais

pas encore passé, des heures aussi cruelles que celles de cette matinée.

Les cris de mort par lesquels j'avais été réveillée résonnaient toujours

à mes oreilles. Le moindre bruit me faisait frémir. Mon imagination

suscitait tous les dangers que mon mari pouvait courir. Ma bonne

Marguerite elle-même me manquait pour me donner du courage. Elle était

retournée au ministère pour aider mes gens à emballer nos effets, qui

allaient partir pour Paris dans les fourgons de mon beau-père.

Je ne savais rien de Mme de Valence, sinon que la veille au soir elle

était en mal d'enfant. Aucun danger cependant ne devait la menacer, car

elle habitait aux écuries d'Orléans, dont la livrée était une

sauvegarde. Mais quelles frayeurs pouvait-elle avoir eues dans un pareil

moment! Mes pressentiments ne me trompaient pas. Un, garde du corps

avait été massacré sous sa fenêtre, celle d'un entresol fort bas; son

saisissement avait été tel que ses douleurs cessèrent, comme si elle

n'eût jamais dû accoucher. Elle se dirigea sur Paris en passant par

Marly, et accoucha trois jours après seulement de sa fille Rosamonde,

depuis Mme Gérard.

Vers 3 heures, Mme d'Hénin revint me chercher et m'annonça que le triste

cortège était parti pour Paris, la voiture du roi précédée des têtes des

gardes du corps que leurs assassins portaient au bout d'une pique. Les

gardes nationaux de Paris, entourant la voiture, et ayant échangé leurs

chapeaux et leurs baudriers avec ceux des gardes du corps et des

Suisses, marchaient pêle-mêle avec les femmes et le peuple. Cette

horrible mascarade alla au petit pas jusqu'aux Tuileries, suivie de tout

ce qu'on avait pu trouver de véhicules pour transporter l'Assemblée

nationale.

Cependant, en montant en Voiture, Louis XVI avait dit à M. de La Tour du

Pin: «Vous restez maître ici. Tâchez de me sauver mon pauvre

Versailles.» Cette injonction représentait un ordre auquel il était

fermement résolu d'obéir. Il se concerta avec le commandant du bataillon

du garde nationale de Paris qu'on lui avait laissé, homme très déterminé

et qui montra la meilleure volonté... c'était Santerre!

Je quittai mon asile avec ma tante et revins au ministère. Une affreuse

solitude régnait déjà à Versailles. On n'entendait d'autre bruit dans le

château que celui des portes, des volets, des contrevents que l'on

fermait et qui ne l'avaient plus été depuis Louis XIV. Mon mari

disposait toutes choses pour la défense du château, persuadé que, la

nuit venue, les figures étrangères et sinistres que l'on voyait errer

dans les rues et dans les cours, jusque-là encore ouvertes, se

réuniraient pour livrer le château au pillage. Effrayé pour moi du

désordre qu'il prévoyait, il exigea que je partisse avec ma tante.

Nous ne voulions pas aller à Paris, dans la crainte qu'on n'en fermât

les portes et que je ne me trouvasse séparée de mon mari sans pouvoir le

rejoindre. Mon désir eût été de rester à Versailles. Près de lui je

n'avais peur de rien. Mais il se préoccupait des conséquences funestes

que pourraient avoir pour mon état de grossesse de nouvelles frayeurs

semblables à celles que je venais d'éprouver. Ma présence paralyserait,

disait-il, les efforts qu'il était de son devoir de faire pour répondre

à la confiance du roi. Enfin il me décida à partir pour Saint-Germain et

à aller attendre les événements dans l'appartement de M. de Lally, au

château. C'était celui de ma famille, que ma grand'tante, Mme Dillon,

lui avait laissé tout meublé.

Nous fîmes la route dans une mauvaise cariole, ma tante et moi,

accompagnées d'une femme de chambre originaire de Saint-Germain. Les

chevaux et les voitures de mon beau-père étaient partis pour Paris, et

on n'aurait pas trouvé, pour quelque somme que ce fût, un moyen de

transport à Versailles. Le trajet dura trois longues heures. Les cahots

du pavé de la route, plus les 180 marches que je dus gravir pour arriver

au logement où la vieille concierge fut bien surprise de me voir,

achevèrent de m'épuiser. Je me trouvai très mal et, avant la fin de la

nuit, tous les symptômes d'une fausse couche devinrent menaçants. Une

terrible saignée que l'on me fit empêcha cet accident, mais me réduisit

à un état de faiblesse tel que je fus plusieurs mois à me rétablir.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 75 / 105 题