On avait appelé à Versailles le régiment de Flandre-Infanterie, dont le
marquis de Lusignan, député, était colonel. À la suite de la quête dont
j'ai parlé plus haut, les gardes du corps--c'était la compagnie du duc
de Gramont qui était de quartier--voulurent offrir un dîner de corps aux
officiers du régiment de Flandre et à ceux de la garde nationale. Ils
demandèrent qu'on leur prêtât à cet effet la grande salle du théâtre du
château[93], au bout de la galerie de la Chapelle. Cette salle superbe
se convertissait en salle de bal en mettant un plancher sur le parterre,
ce qui relevait au plain-pied des loges. Une magnifique décoration toute
dorée s'adaptait à la scène du théâtre et répétait la salle. Je l'avais
déjà vue lorsque les gardes du corps donnèrent un bal à la reine, à la
naissance du premier dauphin. On leur accorda la permission d'y dresser
leur table. Le dîner commença assez tard, et on illumina brillamment le
théâtre qui, d'ailleurs, aurait dû l'être de toute manière, puisqu'il
n'y avait pas de fenêtres.
Nous allâmes, ma belle-soeur et moi, vers la fin du dîner, pourvoir le
coup d'oeil, qui était magnifique. On portait des santés, et mon mari,
venu à notre rencontre pour nous faire entrer dans une des loges des
premières de face, eut le temps de nous dire tout bas qu'on était fort
échauffé et que des propos inconsidérés avaient été prononcés.
Tout à coup on annonça que le roi et la reine allaient se rendre au
banquet: démarche imprudente et qui fit le plus mauvais effet. Les
souverains parurent effectivement dans la loge du milieu avec le petit
dauphin, qui avait près de cinq ans. On poussa des cris enthousiastes
de: «Vive le roi!» Je n'en ai pas entendu proférer d'autres, au
contraire de ce qu'on a prétendu. Un officier suisse s'approcha de la
loge et demanda à la reine de lui confier le dauphin pour faire le tour
de la salle. Elle y consentit, et le pauvre petit n'eut pas la moindre
peur. L'officier mit l'enfant sur la table, et il en fit le tour, très
hardiment, en souriant, et nullement effrayé des cris qu'il entendait
autour de lui. La reine n'était pas si tranquille, et quand on le lui
rendit elle l'embrassa tendrement. Nous partîmes après que le roi et la
reine se furent retirés. Comme tout le monde sortait, mon mari,
craignant la foule pour moi, vint nous rejoindre. Le soir on nous
rapporta que quelques dames qui se trouvaient dans la galerie de la
Chapelle, entre autres la duchesse de Maillé, avaient distribué des
rubans blancs de leurs chapeaux à quelques officiers. Celait une grande
étourderie, car le lendemain les mauvais journaux, dont plusieurs
existaient déjà, ne manquèrent pas de faire une description de l'orgie
de Versailles, à la suite de laquelle, ajoutaient-ils, on avait
distribué des cocardes blanches à tous les convives. J'ai vu depuis ce
conte absurde répété dans de graves histoires, et cependant cette
plaisanterie irréfléchie s'est bornée à un noeud de ruban que Mme de
Maillé, jeune étourdie de dix-neuf ans, détacha de son chapeau.