III

On avait appelé à Versailles le régiment de Flandre-Infanterie, dont le

marquis de Lusignan, député, était colonel. À la suite de la quête dont

j'ai parlé plus haut, les gardes du corps--c'était la compagnie du duc

de Gramont qui était de quartier--voulurent offrir un dîner de corps aux

officiers du régiment de Flandre et à ceux de la garde nationale. Ils

demandèrent qu'on leur prêtât à cet effet la grande salle du théâtre du

château[93], au bout de la galerie de la Chapelle. Cette salle superbe

se convertissait en salle de bal en mettant un plancher sur le parterre,

ce qui relevait au plain-pied des loges. Une magnifique décoration toute

dorée s'adaptait à la scène du théâtre et répétait la salle. Je l'avais

déjà vue lorsque les gardes du corps donnèrent un bal à la reine, à la

naissance du premier dauphin. On leur accorda la permission d'y dresser

leur table. Le dîner commença assez tard, et on illumina brillamment le

théâtre qui, d'ailleurs, aurait dû l'être de toute manière, puisqu'il

n'y avait pas de fenêtres.

Nous allâmes, ma belle-soeur et moi, vers la fin du dîner, pourvoir le

coup d'oeil, qui était magnifique. On portait des santés, et mon mari,

venu à notre rencontre pour nous faire entrer dans une des loges des

premières de face, eut le temps de nous dire tout bas qu'on était fort

échauffé et que des propos inconsidérés avaient été prononcés.

Tout à coup on annonça que le roi et la reine allaient se rendre au

banquet: démarche imprudente et qui fit le plus mauvais effet. Les

souverains parurent effectivement dans la loge du milieu avec le petit

dauphin, qui avait près de cinq ans. On poussa des cris enthousiastes

de: «Vive le roi!» Je n'en ai pas entendu proférer d'autres, au

contraire de ce qu'on a prétendu. Un officier suisse s'approcha de la

loge et demanda à la reine de lui confier le dauphin pour faire le tour

de la salle. Elle y consentit, et le pauvre petit n'eut pas la moindre

peur. L'officier mit l'enfant sur la table, et il en fit le tour, très

hardiment, en souriant, et nullement effrayé des cris qu'il entendait

autour de lui. La reine n'était pas si tranquille, et quand on le lui

rendit elle l'embrassa tendrement. Nous partîmes après que le roi et la

reine se furent retirés. Comme tout le monde sortait, mon mari,

craignant la foule pour moi, vint nous rejoindre. Le soir on nous

rapporta que quelques dames qui se trouvaient dans la galerie de la

Chapelle, entre autres la duchesse de Maillé, avaient distribué des

rubans blancs de leurs chapeaux à quelques officiers. Celait une grande

étourderie, car le lendemain les mauvais journaux, dont plusieurs

existaient déjà, ne manquèrent pas de faire une description de l'orgie

de Versailles, à la suite de laquelle, ajoutaient-ils, on avait

distribué des cocardes blanches à tous les convives. J'ai vu depuis ce

conte absurde répété dans de graves histoires, et cependant cette

plaisanterie irréfléchie s'est bornée à un noeud de ruban que Mme de

Maillé, jeune étourdie de dix-neuf ans, détacha de son chapeau.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 74 / 105 题