II

Les gardes nationales s'organisèrent dans tout le royaume à l'instar de

celle de Paris, dont M. de La Fayette était le généralissime. Le roi

lui-même désira que celle de Versailles se formât et que tous les commis

et employés des ministères y entrassent, espérait que l'esprit en

deviendrait meilleur, et que toutes ces personnes, dont l'existence

dépendait de la cour, se montreraient disposées à ne pas l'abandonner.

On fit un mauvais choix pour la commander. Le comte d'Estaing, qui avait

acquis une sorte de réputation qu'il était loin de mériter, fut appelé à

sa tête. Je savais par mon père ce qu'il fallait en penser. M. Dillon

avait servi sous ses ordres au commencement de la guerre d'Amérique et

avait eu les preuves les plus positives que M. d'Estaing manquait, non

seulement d'habileté, mais aussi de courage. Cependant, à son retour, on

le combla de faveurs, tandis que mon père, auquel il devait son premier

succès, puisque ce fut le régiment de Dillon qui prit la Grenade, n'eut,

après la guerre, que des dégoûts et des passe-droits. C'est grâce aux

sollicitations de la reine que M. d'Estaing fut nommé commandant en chef

de la garde nationale de Versailles. Mais mon beau-père, espérant qu'on

pourrait conserver de l'ascendant sur cette troupe, ce qu'il désirait,

désigna son fils pour en être le commandant en second. Cela équivalait à

en avoir le commandement réel, car M. d'Estaing, dont la morgue et la

hauteur répugnaient à se mêler à cette troupe de bourgeois, ne s'en

occupait jamais que les jours où il ne pouvait s'en dispenser. Aussi

n'eut-il aucune part à l'organisation, ni à la nomination des officiers.

Berthier, depuis prince de Wagram, officier d'état-major très distingué,

en fut nommé major[92]. C'était un brave homme, qui avait du talent

comme organisateur; mais la faiblesse de son caractère le laissa en

butte à toutes les intrigues. Il proposa, comme officiers, des marchands

de Versailles déjà enrôlés dans le parti révolutionnaire et qui semèrent

la discorde dans la troupe.

On commençait déjà, avant la fin d'août, à découvrir des menées

coupables pour faire naître une disette dans les subsistances, et

plusieurs agents furent surpris et arrêtés. Deux d'entre eux furent

jugés et condamnés, sur leurs propres aveux, à être pendus. Le jour de

l'exécution, le peuple s'assembla sur la place. La maréchaussée,

insuffisante pour maintenir l'ordre et empêcher que la populace ne

délivrât les condamnés, crut prudent de les faire rentrer dans la

prison, et l'exécution fut remise au lendemain. Le peuple brisa la

potence et pilla les boulangers, qu'on accusa d'avoir dénoncé ceux qui

avaient voulu les séduire. Cependant, force devait rester à la loi, et

le jour désigné pour l'exécution des condamnés, M. de La Tour du Pin, à

défaut de M. d'Estaing, qui n'avait pas voulu se rendre à Versailles,

assembla la garde nationale et lui ordonna de prêter main-forte pour

l'exécution des coupables. De violents murmures s'élevèrent, mais sa

fermeté inébranlable en imposa. Sur sa déclaration aux gardes que tous

ceux qui refuseraient de marcher seraient à l'instant rayés des

contrôles, et que lui-même allait se mettre à leur tête, ils n'osèrent

pas résister. Le peuple ainsi averti que le chef de la garde nationale

n'était pas homme à se laisser épouvanter par des clameurs, ne s'opposa

plus à l'exécution. Les hommes furent pendus, et la garde nationale crut

avoir fait une campagne appelée à la couvrir de gloire. M. de La Tour du

Pin, qui n'avait jamais fait office d'exécuteur des hautes oeuvres,

revint chez lui très affecté du triste spectacle dont il venait d'être

témoin.

Le jour de la Saint-Louis, il était d'usage que les échevins et les

officiers de la ville de Paris vinssent souhaiter la bonne fête au roi.

Cette année, la garde nationale voulut aussi être admise à cette

distinction, et le généralissime, M. de La Fayette, se rendit à

Versailles avec tout son état-major, en même temps que M. Bailly, maire

de Paris, et toute la municipalité. Les poissardes vinrent aussi, comme

c'était la coutume, porter un bouquet au roi. La reine les reçut, les

uns et les autres, en cérémonie, dans le salon vert, attenant à sa

chambre à coucher. L'étiquette de ces sortes de réceptions fut suivie

comme à l'ordinaire. La reine était en robe ordinaire, très parée et

couverte de diamants. Elle était assise sur un grand fauteuil à dos,

avec une sorte de petit tabouret sous ses pieds. À droite et à gauche,

quelques duchesses étaient en grand habit sur des tabourets, et

derrière, toute la maison, femmes et hommes.

Je m'étais placée assez en avant pour voir et entendre. L'huissier

annonça: «La ville de Paris!» La reine s'attendait à ce que le maire mît

un genou en terre, comme il l'eût fait les années précédentes; mais M.

Bailly, en entrant, ne fit qu'une très profonde révérence, à laquelle la

reine répondit par un signe de tête qui n'était pas assez aimable. Il

prononça un petit discours fort bien écrit, où il parla de dévouement,

d'attachement, et aussi un peu des craintes du peuple sur le défaut de

subsistances dont on était tous les jours menacé.

M. de La Fayette s'avança ensuite et présenta son état-major de la garde

nationale. La reine rougit, et je vis que son émotion était extrême.

Elle balbutia quelques mots d'une voix tremblante et leur fit le signe

de tête qui les congédiait. Ils s'en allèrent fort mécontents d'elle,

comme je le sus depuis, car cette malheureuse princesse ne mesurait

jamais l'importance de la circonstance où elle se trouvait; elle se

laissait aller au mouvement qu'elle éprouvait sans en calculer la

conséquence. Ces officiers de la garde nationale, qu'un mot gracieux eût

gagnés, se retirèrent de mauvaise humeur et répandirent leur

mécontentement dans Paris, ce qui augmenta la malveillance que l'on

attisait contre la reine, et dont le duc d'Orléans était le premier

auteur.

Les poissardes aussi furent mal accueillies et résolurent de s'en

venger.

La garde nationale de Versailles, comme toutes celles du royaume, voulut

avoir des drapeaux, et il fut décidé qu'on les bénirait solennellement à

Notre-Dame-de-Versailles. Une députation des principaux officiers, avec

M. d'Estaing à leur tête, vint me demander de quêter à la cérémonie de

cette bénédiction. Il avait été convenu que je me rendrais gracieusement

à leurs voeux. Mais ma gravité faillit succomber, au milieu de mon

compliment d'acceptation, lorsque j'aperçus, derrière M. d'Estaing, le

garçon du château, armé jusqu'aux dents, Simon, qui avait soin de

l'appartement de ma tante et qui nous avait fait bien souvent à souper.

Ces disparates étaient encore nouvelles et ne paraissaient que

plaisantes aux jeunes personnes. Si l'on m'avait dit que le modeste

major de la garde nationale, Berthier, dont le père était intendant du

département de la guerre, serait prince souverain de Neufchâtel et qu'il

épouserait une princesse d'Allemagne, j'aurais ri d'une semblable fable;

mais nous en avons vu bien d'autres plus singulières!

J'allai donc à cette cérémonie très brillante et très solennelle, où se

trouvaient des députations de tous les corps militaires présents à

Versailles. Combien je fis de réflexions, pendant cette grand'messe qui

fut fort longue, sur la marche des événements! Quatorze mois à peine

auparavant, j'avais quêté, le jour de la Pentecôte, dans la chapelle de

Versailles, à un chapitre des cordons bleus, devant le roi et tous les

princes du sang, dont plusieurs avaient déjà quitté la France.

Au-devant de moi s'avança, pour me donner la main, un beau jeune homme

qui m'était inconnu, fort confus de son rôle; peut-être était-ce bien,

comme Simon, un garçon du château ou quelque marchand de Versailles. Je

ne m'informai pas de son nom. La quête, dont le curé et ses pauvres se

montrèrent très satisfaits, fut bonne. Je n'en demandai pas davantage.

Mes idées aristocratiques étaient bien un peu dérangées par cette sorte

de rôle, que l'on me faisait jouer. Mais mon beau-père l'avait voulu et

le roi l'avait désiré. Cela suffisait pour que j'acceptasse la chose de

bonne grâce. J'avais revêtu une jolie toilette qui me valut beaucoup de

compliments, et il nous fallut encore donner à dîner à l'état-major de

cette garde de Versailles, que je ne pouvais souffrir par une sorte de

pressentiment.

Enfin l'été s'avançait. Je commençais une grossesse qui semblait devoir

être heureuse. Je me portais bien, et comme mon beau-père avait douze

chevaux de carrosse dont il ne faisait pas usage, nous nous en servions,

ma belle-soeur et moi, pour nous promener dans les beaux bois qui

entourent Versailles.

On parlait tous les jours de petites émeutes dans Paris à l'occasion des

subsistances, qui devenaient de plus en plus rares, sans que personne

pût assigner de raison à cette disette. Elle était certainement causée

par les menées des révolutionnaires.

La cour, atteinte d'un prodigieux aveuglement, ne prévoyait aucun

événement funeste. La garde nationale de Paris ne se conduisait pas mal.

Le régiment des gardes françaises, moins les officiers, en avait formé

le noyau et avait, pour ainsi dire, inoculé aux bourgeois qui étaient

entrés dans sa composition quelques habitudes militaires. Les sergents

et les caporaux des gardes françaises, appelés aux emplois d'officiers,

en avaient été les instructeurs, et cette garde fut tout de suite

constituée. M. de La Fayette se pavanait sur son cheval blanc, et ne se

doutait pas, dans sa niaiserie, que le duc d'Orléans conspirait et

rêvait de monter sur le trône. C'est une absurde injustice de croire que

M. de La Fayette ait été l'auteur des affaires des 5 et 6 octobre 1789.

Il croyait régner à Paris, et son règne cessa le jour où le roi et

l'Assemblée y vinrent résider. On le chargea alors d'une responsabilité

qu'il ne désirait pas. Il fut débordé par les révolutionnaires et

entraîné par eux malgré lui. Je relaterai plus loin mes souvenirs sur

ces journées où la faiblesse du roi fit tout le mal.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 73 / 105 题