Les gardes nationales s'organisèrent dans tout le royaume à l'instar de
celle de Paris, dont M. de La Fayette était le généralissime. Le roi
lui-même désira que celle de Versailles se formât et que tous les commis
et employés des ministères y entrassent, espérait que l'esprit en
deviendrait meilleur, et que toutes ces personnes, dont l'existence
dépendait de la cour, se montreraient disposées à ne pas l'abandonner.
On fit un mauvais choix pour la commander. Le comte d'Estaing, qui avait
acquis une sorte de réputation qu'il était loin de mériter, fut appelé à
sa tête. Je savais par mon père ce qu'il fallait en penser. M. Dillon
avait servi sous ses ordres au commencement de la guerre d'Amérique et
avait eu les preuves les plus positives que M. d'Estaing manquait, non
seulement d'habileté, mais aussi de courage. Cependant, à son retour, on
le combla de faveurs, tandis que mon père, auquel il devait son premier
succès, puisque ce fut le régiment de Dillon qui prit la Grenade, n'eut,
après la guerre, que des dégoûts et des passe-droits. C'est grâce aux
sollicitations de la reine que M. d'Estaing fut nommé commandant en chef
de la garde nationale de Versailles. Mais mon beau-père, espérant qu'on
pourrait conserver de l'ascendant sur cette troupe, ce qu'il désirait,
désigna son fils pour en être le commandant en second. Cela équivalait à
en avoir le commandement réel, car M. d'Estaing, dont la morgue et la
hauteur répugnaient à se mêler à cette troupe de bourgeois, ne s'en
occupait jamais que les jours où il ne pouvait s'en dispenser. Aussi
n'eut-il aucune part à l'organisation, ni à la nomination des officiers.
Berthier, depuis prince de Wagram, officier d'état-major très distingué,
en fut nommé major[92]. C'était un brave homme, qui avait du talent
comme organisateur; mais la faiblesse de son caractère le laissa en
butte à toutes les intrigues. Il proposa, comme officiers, des marchands
de Versailles déjà enrôlés dans le parti révolutionnaire et qui semèrent
la discorde dans la troupe.
On commençait déjà, avant la fin d'août, à découvrir des menées
coupables pour faire naître une disette dans les subsistances, et
plusieurs agents furent surpris et arrêtés. Deux d'entre eux furent
jugés et condamnés, sur leurs propres aveux, à être pendus. Le jour de
l'exécution, le peuple s'assembla sur la place. La maréchaussée,
insuffisante pour maintenir l'ordre et empêcher que la populace ne
délivrât les condamnés, crut prudent de les faire rentrer dans la
prison, et l'exécution fut remise au lendemain. Le peuple brisa la
potence et pilla les boulangers, qu'on accusa d'avoir dénoncé ceux qui
avaient voulu les séduire. Cependant, force devait rester à la loi, et
le jour désigné pour l'exécution des condamnés, M. de La Tour du Pin, à
défaut de M. d'Estaing, qui n'avait pas voulu se rendre à Versailles,
assembla la garde nationale et lui ordonna de prêter main-forte pour
l'exécution des coupables. De violents murmures s'élevèrent, mais sa
fermeté inébranlable en imposa. Sur sa déclaration aux gardes que tous
ceux qui refuseraient de marcher seraient à l'instant rayés des
contrôles, et que lui-même allait se mettre à leur tête, ils n'osèrent
pas résister. Le peuple ainsi averti que le chef de la garde nationale
n'était pas homme à se laisser épouvanter par des clameurs, ne s'opposa
plus à l'exécution. Les hommes furent pendus, et la garde nationale crut
avoir fait une campagne appelée à la couvrir de gloire. M. de La Tour du
Pin, qui n'avait jamais fait office d'exécuteur des hautes oeuvres,
revint chez lui très affecté du triste spectacle dont il venait d'être
témoin.
Le jour de la Saint-Louis, il était d'usage que les échevins et les
officiers de la ville de Paris vinssent souhaiter la bonne fête au roi.
Cette année, la garde nationale voulut aussi être admise à cette
distinction, et le généralissime, M. de La Fayette, se rendit à
Versailles avec tout son état-major, en même temps que M. Bailly, maire
de Paris, et toute la municipalité. Les poissardes vinrent aussi, comme
c'était la coutume, porter un bouquet au roi. La reine les reçut, les
uns et les autres, en cérémonie, dans le salon vert, attenant à sa
chambre à coucher. L'étiquette de ces sortes de réceptions fut suivie
comme à l'ordinaire. La reine était en robe ordinaire, très parée et
couverte de diamants. Elle était assise sur un grand fauteuil à dos,
avec une sorte de petit tabouret sous ses pieds. À droite et à gauche,
quelques duchesses étaient en grand habit sur des tabourets, et
derrière, toute la maison, femmes et hommes.
Je m'étais placée assez en avant pour voir et entendre. L'huissier
annonça: «La ville de Paris!» La reine s'attendait à ce que le maire mît
un genou en terre, comme il l'eût fait les années précédentes; mais M.
Bailly, en entrant, ne fit qu'une très profonde révérence, à laquelle la
reine répondit par un signe de tête qui n'était pas assez aimable. Il
prononça un petit discours fort bien écrit, où il parla de dévouement,
d'attachement, et aussi un peu des craintes du peuple sur le défaut de
subsistances dont on était tous les jours menacé.
M. de La Fayette s'avança ensuite et présenta son état-major de la garde
nationale. La reine rougit, et je vis que son émotion était extrême.
Elle balbutia quelques mots d'une voix tremblante et leur fit le signe
de tête qui les congédiait. Ils s'en allèrent fort mécontents d'elle,
comme je le sus depuis, car cette malheureuse princesse ne mesurait
jamais l'importance de la circonstance où elle se trouvait; elle se
laissait aller au mouvement qu'elle éprouvait sans en calculer la
conséquence. Ces officiers de la garde nationale, qu'un mot gracieux eût
gagnés, se retirèrent de mauvaise humeur et répandirent leur
mécontentement dans Paris, ce qui augmenta la malveillance que l'on
attisait contre la reine, et dont le duc d'Orléans était le premier
auteur.
Les poissardes aussi furent mal accueillies et résolurent de s'en
venger.
La garde nationale de Versailles, comme toutes celles du royaume, voulut
avoir des drapeaux, et il fut décidé qu'on les bénirait solennellement à
Notre-Dame-de-Versailles. Une députation des principaux officiers, avec
M. d'Estaing à leur tête, vint me demander de quêter à la cérémonie de
cette bénédiction. Il avait été convenu que je me rendrais gracieusement
à leurs voeux. Mais ma gravité faillit succomber, au milieu de mon
compliment d'acceptation, lorsque j'aperçus, derrière M. d'Estaing, le
garçon du château, armé jusqu'aux dents, Simon, qui avait soin de
l'appartement de ma tante et qui nous avait fait bien souvent à souper.
Ces disparates étaient encore nouvelles et ne paraissaient que
plaisantes aux jeunes personnes. Si l'on m'avait dit que le modeste
major de la garde nationale, Berthier, dont le père était intendant du
département de la guerre, serait prince souverain de Neufchâtel et qu'il
épouserait une princesse d'Allemagne, j'aurais ri d'une semblable fable;
mais nous en avons vu bien d'autres plus singulières!
J'allai donc à cette cérémonie très brillante et très solennelle, où se
trouvaient des députations de tous les corps militaires présents à
Versailles. Combien je fis de réflexions, pendant cette grand'messe qui
fut fort longue, sur la marche des événements! Quatorze mois à peine
auparavant, j'avais quêté, le jour de la Pentecôte, dans la chapelle de
Versailles, à un chapitre des cordons bleus, devant le roi et tous les
princes du sang, dont plusieurs avaient déjà quitté la France.
Au-devant de moi s'avança, pour me donner la main, un beau jeune homme
qui m'était inconnu, fort confus de son rôle; peut-être était-ce bien,
comme Simon, un garçon du château ou quelque marchand de Versailles. Je
ne m'informai pas de son nom. La quête, dont le curé et ses pauvres se
montrèrent très satisfaits, fut bonne. Je n'en demandai pas davantage.
Mes idées aristocratiques étaient bien un peu dérangées par cette sorte
de rôle, que l'on me faisait jouer. Mais mon beau-père l'avait voulu et
le roi l'avait désiré. Cela suffisait pour que j'acceptasse la chose de
bonne grâce. J'avais revêtu une jolie toilette qui me valut beaucoup de
compliments, et il nous fallut encore donner à dîner à l'état-major de
cette garde de Versailles, que je ne pouvais souffrir par une sorte de
pressentiment.
Enfin l'été s'avançait. Je commençais une grossesse qui semblait devoir
être heureuse. Je me portais bien, et comme mon beau-père avait douze
chevaux de carrosse dont il ne faisait pas usage, nous nous en servions,
ma belle-soeur et moi, pour nous promener dans les beaux bois qui
entourent Versailles.
On parlait tous les jours de petites émeutes dans Paris à l'occasion des
subsistances, qui devenaient de plus en plus rares, sans que personne
pût assigner de raison à cette disette. Elle était certainement causée
par les menées des révolutionnaires.
La cour, atteinte d'un prodigieux aveuglement, ne prévoyait aucun
événement funeste. La garde nationale de Paris ne se conduisait pas mal.
Le régiment des gardes françaises, moins les officiers, en avait formé
le noyau et avait, pour ainsi dire, inoculé aux bourgeois qui étaient
entrés dans sa composition quelques habitudes militaires. Les sergents
et les caporaux des gardes françaises, appelés aux emplois d'officiers,
en avaient été les instructeurs, et cette garde fut tout de suite
constituée. M. de La Fayette se pavanait sur son cheval blanc, et ne se
doutait pas, dans sa niaiserie, que le duc d'Orléans conspirait et
rêvait de monter sur le trône. C'est une absurde injustice de croire que
M. de La Fayette ait été l'auteur des affaires des 5 et 6 octobre 1789.
Il croyait régner à Paris, et son règne cessa le jour où le roi et
l'Assemblée y vinrent résider. On le chargea alors d'une responsabilité
qu'il ne désirait pas. Il fut débordé par les révolutionnaires et
entraîné par eux malgré lui. Je relaterai plus loin mes souvenirs sur
ces journées où la faiblesse du roi fit tout le mal.