I. M. de La Tour pu Pin père au ministère de la guerre.--Dîners
officiels.--Commencement de l'émigration.--La nuit du 4 août.--Ruine de
la famille de La Tour du Pin.--Train de maison du ministre de la
guerre.--Mmes de Montmorin et de Saint-Priest.--Le contrôle général et
Mme de Staël.--II. Organisation de la garde nationale de Versailles: son
commandant en chef, M. d'Estaing; son commandant en second, M. de La
Tour du Pin; son major, M. Berthier.--Une exécution publique.--La
Saint-Louis en 1789.--La bénédiction des drapeaux de la garde nationale
à Notre-Dame de Versailles.--La garde nationale de Paris et M. de
Lafayette.--III. Le banquet des gardes du corps au château.--Le Dauphin
parcourt les tables.--Le bout de ruban de Mme de Maillé.--IV. Journée du
5 octobre.--Le roi à la chasse.--Paris marche sur
Versailles.--Dispositions de défense.--Les femmes de Paris à Versailles
le 5 octobre.--Révolte de la garde nationale de Versailles.--Projets de
départ de la famille royale pour Rambouillet.--Envahissement des
ministères.--Hésitation du roi.--M. de Lafayette chez le roi.--Le calme
se rétablit.--V. Journée du 6 octobre.--Une bande armée envahit le
château.--Massacre des gardes du corps.--Tentative d'assassinat contre
la reine.--Présence du duc d'Orléans au milieu des insurgés.--Départ de
la famille royale pour Paris.--Le roi confie la garde du palais de
Versailles à M. de La Tour du Pin.--Santerre.--M. de La Tour du Pin se
réfugie à Saint-Germain.
I
Quelques jours après les événements que je viens de raconter, mon mari
reçut un courrier lui annonçant la nomination de son père au ministère
de la guerre. Nous repartîmes aussitôt pour Versailles. Alors commença
ma vie publique. Mon beau-père m'installa au département de la
Guerre[87] et me mit à la tête de sa maison pour en faire les honneurs,
de concert avec ma belle-soeur, également logée au ministère, mais qui,
au bout de deux mois, devait nous quitter. J'occupai le bel appartement
du premier avec mon mari. J'avais été si accoutumée, à Montpellier et à
Paris, aux grands dîners, que ma nouvelle situation ne m'embarrassait
aucunement. D'ailleurs, je ne me mêlais de rien que de faire les
honneurs. Il y avait par semaine deux dîners de vingt-quatre couverts,
auxquels l'on priait tous les membres de l'Assemblée constituante, à
tour de rôle. Les femmes n'étaient jamais invitées. Mme de Lameth et moi
étions assises vis-à-vis l'une de l'autre, et nous prenions à côté de
nous les quatre personnages les plus considérables de la société, en
observant de les choisir toujours dans tous les partis. Tant qu'on a été
à Versailles, les hommes assistaient sans exception à ces dîners en
habit habillé, et j'ai souvenir de M. de Robespierre en habit vert pomme
et supérieurement coiffé avec une forêt de cheveux blancs. Mirabeau seul
ne vint pas chez nous et ne fut jamais invité. J'allais souvent souper
dehors, soit chez mes collègues, soit chez les personnes établies à
Versailles pendant le temps de l'Assemblée nationale, comme on la
nommait.
Le jour même du 14 juillet[88], M. le comte d'Artois quitta la France
avec ses enfants et se rendit à Turin chez son beau-père[89]. Plusieurs
personnes de sa maison l'accompagnèrent, entre autres M. d'Hénin, son
capitaine des gardes. La reine, craignant que quelque émotion populaire
ne compromît la sûreté de la famille de Polignac, les engagea à quitter
aussi la France. Mme de Polignac donna donc sa démission de gouvernante
des enfants de France et emmena avec elle la duchesse de Gramont, sa
fille. Je vis cette pauvre jeune femme la veille de son départ. Il y
avait quinze jours seulement qu'elle était accouchée de son fils Agénor.
Elle le laissa à son mari, qui était de quartier comme capitaine des
gardes. J'ignore au juste pourquoi elle ne resta pas auprès de lui. Ne
l'aimant pas, elle préféra sans doute suivre sa mère et emmener ses deux
filles. Elle avait épousé le duc de Gramont à douze ans et un jour, et à
vingt-deux ans elle était mère déjà de trois enfants. Je la quittai
alors pour ne plus la revoir, et son souvenir m'a toujours été très
doux, car son caractère était aussi angélique que sa figure. Son visage
était divin, mais elle n'avait pas de taille, quoiqu'elle fût très
droite. Aussi Mme de Bouillon avait coutume de dire qu'elle lui voyait
des ailes sous le menton, comme aux chérubins.
Tout est de mode en France; celle de l'émigration commença alors. On se
mit à lever de l'argent sur ses terres pour emporter une grosse somme.
Ceux, en grand nombre, qui avaient des créanciers, envisagèrent ce moyen
de leur échapper. Les plus jeunes y voyaient un motif de voyage tout
trouvé, ou bien un prétexte d'aller rejoindre leurs amis et leur
société. Personne ne se doutait encore des conséquences que cette
résolution pouvait avoir.
Cependant la nuit du 4 août, qui détruisit les droits féodaux sur la
motion du vicomte de Noailles, aurait dû prouver aux plus incrédules que
l'Assemblée nationale n'en resterait pas à ce commencement de
spoliation. Mon beau-père y fut ruiné, et nous ne nous sommes jamais
relevés du coup porté à notre fortune dans cette séance de nuit, qui fut
une véritable orgie d'iniquités. La terre de La Roche-Chalais, près de
Coutras, était tout entière en cens et rentes ou en moulins; elle avait
un passage de rivière, et le tout rapportait annuellement 30.000 francs,
avec la seule charge de payer un régisseur pour recevoir les grains, qui
se remettaient à jour marqué, ou que l'on pouvait payer en argent
d'après la cote du marché. Cette espèce de propriété, qui instituait
deux propriétaires pour le même fond, était fort en usage dans la partie
sud-ouest de la France. On ne décréta pas d'abord la spoliation entière,
on arrêta seulement à quel taux on pourrait se racheter. Mais, avant
l'expiration du délai fixé pour le versement de la somme due, on décida
que l'on ne payerait pas. En sorte que tout fut perdu.
Outre ces 30.000 francs de rentes de La Roche-Chalais, nous perdîmes le
passage de Cubzac, sur la Dordogne, 12.000 francs; les rentes du Bouilh,
d'Ambleville, de Tesson, de Cénevières, belle terre dans le Quercey,
dont mon beau-père fut obligé de vendre le domaine l'année suivante.
Voilà comment un trait de plume nous ruina. Depuis nous n'avons plus
vécu que d'expédients, du produit de la vente de ce qui restait, du
d'emplois dont les charges ont presque toujours été plus fortes que le
revenu qu'ils procuraient. Et c'est ainsi que nous sommes descendus
pendant de longues années, pas à pas, dans le fond de l'abîme où nous
resterons jusqu'à la fin de notre vie.
À ce moment, je ne me doutais pas encore que ma grand'mère, retirée à
Hautefontaine depuis six mois avec mon oncle l'archevêque, dût aussi me
dépouiller entièrement de sa fortune, sur laquelle j'avais toute raison
de compter. Je ne pouvais prévoir que mon oncle, qui n'avait pas été
nommé aux États-Généraux, et dont le décret spoliateur n'entamait les
revenus que de 5.000 ou 6.000 francs, qui jouissait encore de 420.000
francs de rentes sur les biens du clergé, dont il ne devait pas dépenser
le quart, dans la retraite où il vivait, dût laisser, quand il sortirait
de France l'année suivante, 1.800.000 francs de dettes, dans lesquelles
la fortune de ma grand'mère se trouva compromise.
Toutes les conséquences de la ruine qui venait de nous atteindre ne se
firent pas sentir tout d'abord. Mon beau-père, au ministère, touchait
300.000 francs de traitement, outre celui de lieutenant général et de
commandant de province. À vrai dire, il était tenu à un grand état, et,
outre les deux dîners de vingt-quatre couverts par semaine, nous avions
encore deux beaux et élégants soupers où j'invitais vingt-cinq ou trente
femmes vieilles et jeunes, réunions dont nous jouissions uniquement ma
belle-soeur et moi; car, le plus souvent, mon beau-père, qui se levait de
très bonne heure, allait se coucher en sortant du conseil. Cela
n'empêchait toutefois pas ses collègues et leurs femmes de venir chez
nous.
Malgré ma jeunesse, toutes ces dames me traitaient très bien. Mme la
comtesse de Montmorin, femme du ministre des affaires étrangères, se
montrait particulièrement bonne et aimable à mon égard, et j'étais liée
avec la baronne de Beaumont, sa fille. La comtesse de Saint-Priest et
son excellent mari, ministre de la maison du roi, m'avaient adoptée
comme une vieille connaissance, se souvenant m'avoir vue en Languedoc,
dans ma première jeunesse, et même à Paris, chez mon oncle, dans mon
enfance. J'en dirai autant de l'archevêque de Bordeaux, M. de Cicé, qui
était garde des sceaux.
Mme de Saint-Priest était Grecque par sa mère. Fille du ministre de
Prusse à Constantinople et d'une dame du Fanar[90], elle n'en était
sortie que pour épouser M. de Saint-Priest, alors ambassadeur de France
auprès de la Porte. Quoique vivant dans son salon comme une dame
française, elle conservait dans son intérieur toutes les manies et
souvent le vêtement d'une Grecque, ce qui m'amusait beaucoup. Elle avait
plusieurs enfants et était de nouveau grosse au moment dont je parle.
Arrivée de Constantinople depuis un an au plus, elle avait encore tout
le charme de la nouveauté et des surprises que lui causait
l'indépendance des femmes, tant soit peu libres, de France.
Je ne voyais presque pas Mme de La Luzerne, dont le mari[91] était
ministre de la marine. Elle était fille de M. Angran d'Alleray,
lieutenant civil, et se trouvait très déplacée à Versailles, où la
noblesse de robe ne venait jamais. Il ne m'est resté aucun souvenir de
cette maison, si ce n'est que c'étaient des gens très respectables et
généralement estimés.
Mme Necker, femme du contrôleur général, ou, pour mieux dire, du premier
ministre, tenait un état à peu près semblable au nôtre. Mais, comme elle
ne sortait presque pas, elle recevait tous les jours à souper des
députés, des savants, mêlés aux admirateurs de sa fille, qui tenait
bureau d'esprit dans le salon de sa mère et était alors dans toute la
fougue de sa jeunesse, menant de front la politique, la science,
l'esprit, l'intrigue et l'amour. Mme de Staël vivait chez son père, au
contrôle général, à Versailles, et ne faisait sa cour que le mardi, jour
de l'audience des ambassadeurs. Elle était alors plus que liée avec
Alexandre de Lameth, encore ami de mon mari à cette époque. Cette
amitié, qui datait de leur jeunesse, m'inquiétait. J'avais une très
mauvaise opinion de la moralité de ce jeune homme; je craignais surtout
son ascendant en politique. Ma belle-soeur partageait mon sentiment à
l'égard de son beau-frère, et, lorsque, quelques mois plus tard, mon
mari se sépara ouvertement de lui et de son frère Charles, nous en fûmes
charmées.
N'ayant jamais eu la moindre prétention à l'esprit, je me bornais à user
avec prudence du bon sens dont la Providence m'avait douée. J'étais sur
le pied de relations intimes avec Mme de Staël, mais elles n'allaient
pas jusqu'à la confidence. Mon mari, en qui elle avait assez de
confiance pour lui tout dire, m'avait donné les plus grands détails sur
sa vie. J'en fis mon profit en me tenant en familiarité avec elle, mais
non pas en amitié.
Nous avions quelquefois des conversations qui seraient amusantes à
rappeler. Elle ne pouvait pas comprendre que je ne fusse pas
enthousiasmée de ma figure, de mon teint, de ma taille, et quand je lui
avouais que je n'attachais pas à ces avantages personnels plus de prix
qu'ils n'en méritent, puisqu'ils passeraient avec l'âge, elle s'écriait
naïvement que, si elle les avait possédés, elle aurait voulu bouleverser
le monde. Son grand et singulier plaisir était de supposer des
circonstances qui semblaient encore fabuleuses alors, puis de me
demander: «Feriez-vous telle ou telle chose?» Et comme, dans mes
réponses, je me montrais toujours disposée à mettre en pratique, avec
joie, les idées de dévouement, de sacrifice, d'abnégation et de courage
que sa riche imagination lui inspirait, elle affirmait que j'avais une
raison romantique. Ce qu'elle concevait le moins, c'est que ce fût pour
son mari que l'on se sentît disposée à tous les sacrifices possibles, et
elle ne pouvait le comprendre qu'en disant: «Apparemment que vous
l'aimez comme votre amant.»
C'était un singulier mélange que cette femme-là, et j'ai souvent cherché
à m'expliquer l'alliance de ses qualités et de ses vices. Mais le mot
_vice_ est trop sévère. Ses grandes qualités étaient seulement ternies
par des passions auxquelles elle s'abandonnait d'autant plus facilement
qu'elle éprouvait toujours une sorte d'agréable surprise, lorsqu'un
homme recherchait auprès d'elle des jouissances dont sa figure
disgraciée semblait devoir bannir à jamais l'espoir. Aussi, j'ai tout
lieu de penser qu'elle se livrait sans combat au premier homme qui se
montrait plus sensible à la beauté de ses bras qu'aux charmes de son
esprit. Et cependant on aurait tort de croire que je la considérasse
comme une véritable dévergondée, car malgré tout elle exigeait une
certaine délicatesse de sentiment, et elle a été susceptible de
passions, très vives et très dévouées tant qu'elles duraient. C'est
ainsi qu'elle a aimé passionnément M. de Narbonne, qui l'a abandonnée,
autant qu'il m'en souvient, d'une manière indigne.