IV

Je fis donc partir, le 13 juillet, mes chevaux de selle avec mon

palefrenier anglais qui parlait à peine français, et lui ordonnai de

passer par Paris pour se procurer quelques objets qui lui étaient

nécessaires. Je cite cette petite circonstance comme preuve que l'on

n'avait pas la moindre idée de ce qui devait arriver à Paris le

lendemain. On parlait seulement de troubles partiels à la porte de

quelques boulangers accusés par le peuple de falsifier la farine. La

petite armée qui était rassemblée dans la plaine de Grenelle et au Champ

de Marc rassurait la cour, et quoique la désertion y fût journalière, on

ne s'en inquiétait pas.

Si l'on réfléchit que ma position personnelle me mettait à portée de

tout savoir; que M. de Lally, membre influent de l'Assemblée, demeurait,

avec ma tante et moi, dans la petite maison de la Ménagerie; que

j'allais tous les jours souper à Versailles, chez Mme de Poix, dont le

mari, capitaine des gardes, et membre de l'Assemblée, voyait le roi tous

les soirs à son coucher ou à l'ordre, on sera bien surpris de ce que je

vais conter.

Notre sécurité était si profonde que le 14 juillet à midi, ou même à une

heure plus avancée de la journée, nous ne nous doutions, ni ma tante ni

moi, qu'il y eût le moindre tumulte à Paris, et je montai dans ma

voiture, avec une femme de chambre et un domestique sur le siège, pour

m'en aller à Berny par la grande route de Sceaux qui traverse les bois

de Verrières. Il est vrai que cette route,--celle de Versailles à

Choisy-le-Roi,--ne rencontre aucun village et est fort solitaire. Je me

rappelle encore que j'avais dîné de bonne heure à Versailles, de manière

à arriver à Berny assez à temps pour être établie dans mon appartement

avant le souper, servi à 9 heures à la campagne. Cette réflexion rend

l'ignorance où nous étions encore plus extraordinaire. En arrivant à

Berny, je fus surprise, après avoir pénétré dans la première cour, de ne

voir aucun mouvement, de trouver les écuries désertes, les portes

fermées; même solitude dans la cour du château. La concierge, qui me

connaissait bien, entendant une voiture, s'avança sur le perron et

s'écria d'un air troublé et effaré: «Eh! mon Dieu, madame! Madame n'est

pas ici. Personne n'est sorti de Paris. On a tiré le canon de la

Bastille. Il y a eu un massacre. Quitter la ville est impossible. Les

portes sont barricadées et gardées par les gardes françaises, qui se

sont révoltés avec le peuple.» L'on conçoit mon étonnement, plus grand

encore que mon inquiétude. Mais comme, malgré mes dix-neuf ans les

choses imprévues ne me déconcertaient guère, j'ordonnai, à la voiture de

rebrousser chemin et me fis conduire à la poste aux chevaux de Berny,

dont je connaissais le maître comme un brave homme, fort dévoué à Mme de

Montesson et à ses amis. Je lui témoignai le désir de retourner à

l'instant à Versailles. Il me confirma le récit de la concierge, qui

n'était composé que de suppositions, puisque personne n'était sorti de

Paris. Seulement on distinguait les couleurs de la ville arborées sur

les barrières, et les sentinelles que l'on apercevait dans l'intérieur

criaient: «Vive la nation!» et avaient une cocarde aux trois couleurs à

leur chapeau.

Mon cocher de remise déclara qu'il ne retournerait à Versailles pour

rien au monde. Je fis alors atteler quatre chevaux de poste menés par

deux postillons dont le maître me répondit, comme étant des garçons

déterminés, puis je reparti? pour Versailles au grand galop. J'y arrivai

vers 11 heures. Ma tante avait eu la migraine. Elle était couchée. Elle

n'avait pas été chez Mme de Poix. M. de Lally n'était pas revenu. Elle

ne savait rien. En me voyant près de son lit, elle crut qu'elle, faisait

un mauvais rêve ou que la tête m'avait tourné. Pour moi, j'avoue que le

sort de mon palefrenier anglais et de mes trois chevaux m'inquiétait

surtout. J'avais une crainte mortelle qu'ils n'eussent été offerts en

holocauste à la nation.

Le lendemain matin, nous étions de bonne heure à Versailles. Ma tante

alla aux nouvelles. Je me rendis, dans le même but, chez mon beau-père,

où j'appris tout ce qui s'était passé: la prise de la Bastille; la

révolte du régiment des gardes françaises; la mort de MM. de Launay et

Flesselles, et de tant d'autres plus obscurs; la charge intempestive et

inutile d'un escadron de Royal-Allemand, commandé par le prince de

Lambesc, sur la place Louis XV. Le lendemain, une députation du peuple

força M. de La Fayette de se mettre à la tête de la _garde nationale,_

qui s'était instituée. Puis, peu de jours après, la nouvelle arriva que

MM. Foulon et Bertier avaient également été massacrés. Le régiment des

gardes chassa tous ceux de ses officiers qui ne voulurent pas adhérer à

sa nouvelle organisation. Les sous-officiers prirent leurs places, et

cette coupable insubordination, dont l'exemple fut depuis suivi par

toute l'armée française, présenta néanmoins cet avantage pour Paris,

qu'il y eut, au premier moment de l'insurrection, un corps organisé qui

empêcha la lie du peuple de se livrer aux excès qui se seraient produits

sans son intervention.

La petite armée de la plaine de Grenelle fut dissoute, les régiments,

dont la désertion avait éclairci les rangs, importèrent dans les

provinces où on les envoya en garnison le funeste esprit d'indiscipline

qui leur avait été inculqué à Paris, et rien dans la suite ne put

l'effacer.

V

Sept ou huit jours après le 14 juillet, M. de La Tour du Pin arriva en

secret de sa garnison à Versailles, tant il était inquiet de son père et

de moi. À Valenciennes, où son régiment était renfermé, les récits les

plus mensongers et les plus contradictoires s'étaient succédé toutes les

heures. Le ministre de la guerre, comte de Puységur[84], et le duc de

Guines, son inspecteur, ne désapprouvèrent pas cette légère infraction,

et un congé lui fut délivré, à la demande de son père, qui, dans ce

temps où il prévoyait déjà une élévation que sa modestie l'empêchait de

désirer, était bien aise de conserver son fils auprès de lui. Néanmoins,

après la visite du roi à Paris, exigée par la Commune, et le retour de

M. Necker, rappelé dans l'espoir de calmer les esprits, mon mari, qui

n'était pas d'avis que son père acceptât le ministère de la guerre qu'on

lui offrait, voulut s'éloigner de Versailles pour ne pas influer sur sa

détermination.

On m'avait ordonné les eaux de Forges, en Normandie, pour me fortifier,

car ma dernière couche, où j'avais été si malade, m'avait laissé une

grande faiblesse dans les reins, et l'on craignait même que je n'eusse

plus d'enfants, ce qui me mettait au désespoir. Nous allâmes donc à

Forges, et le séjour d'un mois que nous y fîmes est un des moments de ma

vie que je me rappelle avec le plus de bonheur. Ayant envoyé là-bas nos

chevaux de selle, nous faisions, tous les jours, de longues promenades

dans les beaux bois et le joli pays qui entourent cette petite ville.

Nous avions emporté des livres en grande variété, et mon mari, lecteur

infatigable, me lisait, tandis que je travaillais avec cette assiduité

et ce goût pour les ouvrages des mains qui ne m'ont pas abandonnée

encore, à l'âge avancé où je tâche de rassembler ces souvenirs. Il n'y

avait pas de société à Forges, si ce n'est une femme agréable dont j'ai

oublié le nom. Elle soupirait bien douloureusement en voyant l'union et

le charme de notre ménage, tandis que son mari, qu'elle aimait à la

passion, était dans sa garnison, au bout de la France, sans espoir

d'obtenir de semestre avant dix-huit mois. Nous rencontrions souvent

aussi, à cheval, un officier de je ne sais quel régiment. Il était du

pays et, tout en nous indiquant les belles promenades à faire, nous

racontait que sa grande ambition serait d'entrer dans les gardes du

corps, sans se douter que ce désir devait être bientôt satisfait.

Le 28 juillet est l'un des jours de la Révolution où il arriva la chose

la plus extraordinaire et qui a été la moins expliquée, puisque, pour la

comprendre, il faudrait supposer qu'un immense réseau ait couvert la

France, de manière qu'au même moment et par l'effet d'une même action,

le trouble et la terreur fussent répandus dans chaque commune du

royaume. Voici ce qui arriva à Forges ce jour-là, comme partout

ailleurs, et ce dont j'ai été témoin oculaire. Nous occupions un modeste

appartement à un premier étage très bas, donnant sur une petite place

traversée par la grande route qui conduit à Neufchâtel et à Dieppe. Sept

heures du matin sonnaient, et j'étais habillée et prête à monter à

cheval, attendant mon mari, parti seul pour la fontaine ce jour-là,

parce que, à la suite de je ne sais quelle circonstance, je n'avais pas

voulu l'accompagner. Je me tenais debout devant la fenêtre, et je

regardais la grande route, par laquelle il devait revenir, lorsque

j'entendis arriver du côté opposé une foule de gens qui couraient et qui

débouchèrent sur la place au-dessous de ma fenêtre--notre maison était

située à un coin--en donnant des signes de crainte désespérés. Des

femmes se lamentaient et pleuraient, des hommes en fureur, juraient,

menaçaient, d'autres levaient les mains au ciel en criant: «Nous sommes

perdus!» Au milieu d'eux, un homme à cheval les haranguait. Il était

vêtu d'un mauvais habit vert, à l'apparence déchiré, et n'avait pas de

chapeau. Son cheval gris-pommelé était couvert de sueur et portait sur

la croupe plusieurs coupures qui saignaient un peu. S'arrêtant sous ma

fenêtre, il recommença une sorte de discours sur le ton des charlatans

parlant sur les places publiques, et disait «Ils seront ici dans trois

heures, ils pillent tout à Gaillefontaine[85], ils mettent le feu aux

granges, etc., etc.» Et, après ces deux ou trois phrases, il mit les

éperons dans le ventre de son cheval et s'en alla du côté de Neufchâtel

au grand galop.

Comme je ne suis pas peureuse, je descendis; je montai à cheval, et je

me mis à parcourir au pas cette rue où affluaient peu à peu des gens qui

croyaient que leur dernier jour était arrivé, leur parlant, tâchant de

leur persuader qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans tout ce qu'on

leur avait dit; qu'il était impossible que les Autrichiens, dont cet

imposteur venait de leur parler, et avec qui nous n'étions pas en

guerre, fussent arrivés jusqu'au milieu de la Normandie sans que

personne eût entendu parler de leur marche. Parvenue devant l'église, je

trouvai le curé qui s'y rendait pour faire sonner le tocsin. À ce moment

arriva à cheval M. de La Tour du Pin, que mon palefrenier avait été

chercher à la fontaine, avec l'officier dont j'ai parlé plus haut. Ils

me trouvèrent tenant, de dessus mon cheval, le collet de la soutane du

curé, et lui représentant la folie d'effrayer son troupeau par le

tocsin, au lieu de lui prouver, en unissant ses efforts aux miens, que

ses craintes étaient chimériques. Alors mon mari, prenant la parole, dit

à tous ces gens rassemblés que rien de ce qui leur avait été annoncé

n'avait le moindre fondement; que, pour les rassurer, nous allions aller

à Gaillefontaine et leur en apporter des nouvelles, mais qu'en attendant

ils ne sonnassent pas le tocsin et rentrassent dans leurs maisons. Nous

partîmes, en effet, au petit galop tous trois, suivis de mon palefrenier

qui, depuis le 14 juillet où il s'était trouvé à Paris, croyait que les

Français, dont il n'entendait pas la langue, étaient tous fous. Il

s'approchait respectueusement de moi en soulevant son chapeau, et me

disait: «_Please, milady, what are they all about?_[86]»

Au bout d'une heure, nous arrivâmes au bourg où nous devions trouver les

Autrichiens. En descendant un chemin creux qui conduisait à la place, un

homme armé d'un mauvais pistolet rouillé nous arrêta par les mots: «Qui

vive!» puis, s'étant avancé au-devant de nous, il nous demanda si les

Autrichiens n'étaient pas à Forges. Sur notre réponse négative, il nous

mena sur la place en criant à toute la population qui y était

rassemblée: «Ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai!» À ce moment un gros

homme, espèce de bourgeois, s'étant approché de moi, poussa

l'exclamation: «Eh! citoyen, c'est la reine!» Alors, de toutes parts, on

s'écria qu'il fallait me mener à la commune, et quoique je ne fusse pas

du tout effrayée de cette conjoncture, je l'étais beaucoup du danger que

couraient une foule de femmes et d'enfants qui se jetaient dans les

jambes de mon cheval, animal très vif. Heureusement, un garçon

serrurier, étant sorti de sa boutique, vint me regarder, puis il se mit

à rire comme un fou, en leur disant que la reine avait au moins deux

fois l'âge de la jeune demoiselle et était deux fois aussi grosse, qu'il

l'avait vue deux mois auparavant et que ce n'était pas elle. Cette

assurance me rendit la liberté, et nous repartîmes aussitôt pour

retourner à Forges, où déjà se répandait, le bruit que nous étions pris

par l'ennemi. Nous retrouvâmes les hommes armés de tout ce qu'ils

avaient pu se procurer et la garde nationale organisée. C'était là le

but que l'on s'était proposé d'atteindre, et dans toute la France, au

même jour et presque à la même heure, la population se trouva armée.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 71 / 105 题