III

Les élections terminées, chacun prit ses dispositions pour s'établir à

Versailles. Tous les membres des États-Généraux cherchèrent des

appartements dans la ville. Ceux d'entre eux qui étaient attachés à la

cour transportèrent leurs maisons et leurs ménages dans les locaux qui

leur étaient réservés au château. Ma tante y avait alors le sien, où je

logeais avec elle. Il était situé très haut au-dessus de la galerie des

Princes[80]. La chambre que j'occupais avait jour sur les toits, mais

celle de ma tante donnait sur la terrasse et avait une très belle vue.

Nous ne couchions dans ce logement que le samedi soir. M. de Poix, comme

gouverneur de Versailles, disposait, à la Ménagerie[81], d'une charmante

petite maison attenant à un joli jardin. Il la prêta à ma tante, qui s'y

installa avec tous ses gens, son cuisinier, ses chevaux et les miens,

c'est-à-dire mes chevaux de selle, et mon palefrenier anglais. Cette

habitation était très agréable. Tout ce que l'on connaissait

s'établissait à Versailles, et l'on attendait avec gaieté et sans

inquiétude, du moins apparente, l'ouverture de cette assemblée qui

devait régénérer la France. Quand je réfléchis maintenant à cet

aveuglement, je ne le conçois possible que pour les gens jeunes comme je

l'étais. Mais que les hommes d'affaires, que les ministres, que le roi

lui-même en fussent atteints, la chose est inexplicable.

Je n'ai pas conservé le souvenir du motif pour lequel je n'accompagnai

pas la reine avec toute sa maison à la procession qui eut lieu après la

messe du Saint-Esprit. J'allai voir passer cette procession, qui

traversa, comme c'était l'usage, la place d'Armes, pour se rendre d'une

des paroisses de Versailles à l'autre[82]. Nous occupions, avec Mme de

Poix, l'une des fenêtres de la grande écurie. La reine avait l'air

triste et irrité. Etait-ce un pressentiment? M. de La Tour du Pin était

si contrarié de n'avoir pas été élu député aux États-Généraux qu'il ne

voulut même pas assister à la séance d'ouverture. Le spectacle était

magnifique, et a été si souvent décrit dans les mémoires du temps que je

n'en ferai pas le récit. Le roi portait le costume des cordons bleus

tous les princes de même, avec cette différence que le sien était plus

richement orné et très chargé de diamants. Ce bon prince n'avait aucune

dignité dans la tournure. Il se tenait mal, se dandinait; ses mouvements

étaient brusques et disgracieux, et sa vue, extrêmement basse, alors

qu'il n'était pas d'usage de porter des lunettes, le faisait grimacer.

Son discours, fort court, fut débité d'un ton assez résolu. La reine se

faisait remarquer par sa grande dignité, mais on pouvait voir, au

mouvement presque convulsif de son éventail, qu'elle était fort émue.

Elle jetait souvent les yeux sur le côté de la salle où le tiers-état

était assis, et avait l'air de chercher à démêler une figure parmi ce

nombre d'hommes où elle avait déjà tant d'ennemis. Quelques minutes

avant l'entrée du roi, il s'était passé une circonstance que j'ai vue de

mes propres yeux avec tous ceux qui étaient présents, mais que je ne me

rappelle pas avoir lue dans aucune des relations de cette mémorable

séance.

Tout le monde sait que le marquis de Mirabeau, n'ayant pu se faire élire

par l'assemblée de la noblesse de Provence, à cause de l'épouvantable

réputation qu'il s'était justement acquise, avait été élu par le

tiers-état. Il entra seul dans la salle et alla se placer vers le milieu

des rangs de banquettes dépourvues de dossiers et disposées les unes

derrière les autres. Un murmure fort bas--_un susurro_--mais général se

fit entendre. Les députés déjà assis devant lui s'avancèrent d'un rang,

ceux de derrière se reculèrent, ceux de côté s'écartèrent, et il resta

seul au centre d'un vide très marqué. Un sourire de mépris passa sur son

visage et il s'assit. Cette situation se prolongea pendant quelques

minutes, puis, la foule des membres de l'assemblée augmentant, ce vide

se combla peu à peu par le rapprochement forcé de ceux qui s'étaient

d'abord écartés. La reine avait été probablement instruite de cet

incident, qui a peut-être eu plus d'influence sur sa destinée qu'elle ne

le soupçonnait alors, et c'est ce qui motivait les regards curieux

qu'elle dirigeait du côté des députés du tiers-état.

Le discours de M. Necker, ministre des finances, me parut accablant

d'ennui. Il dura plus de deux heures. Mes dix-neuf ans le trouvèrent

éternel. Les femmes étaient assises sur des gradins assez larges. On

n'avait aucun moyen de s'appuyer, si ce n'était sur les genoux de la

personne placée au-dessus et derrière soi. La première travée avait été

naturellement réservée aux femmes attachées à la cour et qui n'étaient

pas de service. Cela les obligeait à conserver un maintien irréprochable

et qui était très fatigant. Je crois n'avoir jamais éprouvé autant de

lassitude que pendant ce discours de M. Necker, que ses partisans

portèrent aux nues.

Toutes les phases du commencement de l'Assemblée constituante sont

connues. L'histoire les rapporte, et je n'écris pas l'histoire. Mon mari

rejoignit, le 1er juin, son régiment, ainsi que les autres colonels. Il

était en garnison à Valenciennes, et, par conséquent, il ne fit pas

partie des troupes qu'on rassembla aux portes de Paris, sous le

commandement du maréchal de Broglie, et dont on ne se servit pas en

temps opportun, par suite de cette fatale faiblesse qui se manifestait

toujours au moment où la fermeté eût été nécessaire. La reine ne savait

que montrer de l'humeur, sans jamais se décider à agir. Elle reculait.

Il est vrai de dire aussi que ces empiétements sur l'autorité royale

apparaissaient comme une chose si nouvelle que ni le roi ni la reine

n'en discernaient le symptôme alarmant. La petite révolte pour les

subsistances qui s'était produite au début du règne, et qu'on avait

nommée la _guerre des farines_, leur paraissait le plus grand excès

auquel le peuple pût se livrer.

On commençait bien à prévoir que l'Assemblée constituante entraînerait

plus loin qu'on ne l'avait pensé d'abord, mais on croyait encore à la

possibilité de réprimer facilement l'esprit d'innovation qui pénétrait

partout, et lorsque le roi alla à l'Assemblée[83], le 23 juin, il ne

doutait pas, pauvre prince! que sa présence ne fît rentrer sous terre

les innovateurs. Quelqu'un serait-il venu lui dire que l'on corrompait

son armée, que le régiment des gardes françaises tout entier était

gagné, que l'on arrêtait à dessein les subsistances pour affamer Paris

et pousser la population à la révolte, cette personne aurait passé pour

un fou. Ah! il est bien aisé maintenant, cinquante ans après ces

événements, et quand on a vu les conséquences de la faiblesse de la

cour, de dire comment il aurait fallu agir! Mais à cette époque, alors

qu'on ignorait même ce qu'était une révolution, prendre un parti ne

paraissait pas chose s facile. Tel qui s'applaudissait, en juin 1789,

d'avoir les idées d'un bon patriote, en a eu horreur trois mois plus

vautier Rien n'était matériellement dérangé dans le réseau d'étiquettes

qui enveloppait la cour. On discutait dans les salons, on commençait à

échanger des mots piquants, mais c'était tout, et, pour ma part, je

ressentais un grand ennui des conversations politiques. Chaque jour

j'écrivais à mon mari les propos que j'avais recueillis. Ces lettres qui

m'auraient été bien utiles pour rédiger mes souvenirs, je ne les ai pas

conservées. Je trouverais sans doute aujourd'hui, si je les avais sous

les yeux, qu'elles reproduisaient les caquets de la société qui

m'entourait et où les femmes se faisaient l'écho des propos de leurs

amis. Le premier événement qui commença à me paraître sérieux fut la

sortie de M. Necker du ministère. Ce sont les conditions extraordinaires

de ce départ, plutôt que ses conséquences, qui me frappèrent. J'avais

été faire une visite au contrôle général la veille du jour où nous

devions partir, ma tante et moi, pour aller chez M. le maréchal de

Beauvau, dans sa maison de campagne du Val, au bout de la terrasse de

Saint-Germain. Mme de Poix, sa fille, se trouvait là avec quelques

personnes de la plus haute compagnie, tous de la _secte des

philosophes_. Cette partie de plaisir ne souriait guère à mes dix-neuf

ans. Mme la maréchale de Beauvau, sérieuse, pédante et peu indulgente,

m'intimidait affreusement. Il fallait absolument lui plaire en tout,

depuis la toilette jusqu'à la conversation. Charles de Noailles, fils de

Mme de Poix, Amédée de Duras, son cousin, tous deux mes aînés d'un an,

et moi, aurions aimé à aller un peu rire dans le jardin; mais la

répartition des heures et des mouvements, la sévérité des convenances ne

toléraient pas une telle infraction à la règle. Cependant, le soir, nous

faisions de la musique, accompagnés par Mme de Poix, qui était

excellente musicienne, et Mme la maréchale s'amusait à me voir faire

tableau avec sa petite négresse Ourika. Je la prenais sur mes genoux,

elle me passait les bras autour du col et appuyait son petit visage noir

comme l'ébène, sur ma joue blanche. Mme de Beauvau ne se lassait pas de

cette représentation, qui m'ennuyait extrêmement, parce que j'ai

toujours eu horreur des choses factices.

Comme nous déjeunions dans un pavillon du jardin, un valet de chambre

arriva fort troublé et demanda à M. le maréchal s'il savait où était M.

Necker. Il ajoutait que la veille, en revenant du conseil, le ministre

était monté en voiture avec Mme Necker, disant qu'ils allaient souper au

Val; que depuis on ne l'avait pas revu et qu'on ne savait où le trouver;

que cette nouvelle commençait à se répandre et qu'il se formait des

groupes devant les fenêtres du contrôle général, à Versailles. Un

palefrenier à cheval avait été envoyé dans tous les lieux où l'on

supposait que M. et Mme Necker auraient pu se rendre, mais nulle part on

ne signalait leur présence. Cette disparition inquiéta fort, et ma tante

voulut retourner à Versailles, pour mieux dire, à la Ménagerie, où nous

étions établies. En y arrivant, le mystère nous fut dévoilé. Les chevaux

de M. Necker étaient rentrés à Versailles après avoir conduit leurs

maîtres au Bourget. Là ceux-ci avaient pris la poste pour se rendre en

Suisse en passant par les Pays-Bas. Son dessein, en quittant ainsi le

ministère, était de se dérober aux témoignages de popularité que son

départ n'aurait pas manqué de provoquer. J'ai entendu depuis blâmer

cette démarche comme entachée d'un excès d'amour-propre;

personnellement, je crois que M. Necker était de très bonne foi et que,

prévoyant déjà d'ailleurs qu'on courait à une catastrophe, il ne voulait

pas exciter le peuple, qui commençait à se faire craindre.

Mme de Montesson était à Paris et se proposait de partir pour Berny, où

elle devait passer l'été. Aimant le monde comme elle l'aimait, elle eût

sans doute préféré s'établir pour cette saison, à Versailles, alors le

centre de la société et des affaires, et dont tendaient à se rapprocher

tous ceux qui le pouvaient. Mais sa position envers la cour ne le lui

permettait pas. D'un autre côté, le séjour de Paris, où l'on cherchait à

provoquer de l'inquiétude pour les subsistances, un des moyens employés

par les révolutionnaires pour soulever le peuple, n'était plus tenable.

Berny étant peu éloigné de Versailles, où elle pouvait se rendre en deux

heures par la route de Sceaux, elle prit le parti de s'y établir avec

Mme de Valence, et m'engagea à y venir passer un mois ou six semaines.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 70 / 105 题