Les élections terminées, chacun prit ses dispositions pour s'établir à
Versailles. Tous les membres des États-Généraux cherchèrent des
appartements dans la ville. Ceux d'entre eux qui étaient attachés à la
cour transportèrent leurs maisons et leurs ménages dans les locaux qui
leur étaient réservés au château. Ma tante y avait alors le sien, où je
logeais avec elle. Il était situé très haut au-dessus de la galerie des
Princes[80]. La chambre que j'occupais avait jour sur les toits, mais
celle de ma tante donnait sur la terrasse et avait une très belle vue.
Nous ne couchions dans ce logement que le samedi soir. M. de Poix, comme
gouverneur de Versailles, disposait, à la Ménagerie[81], d'une charmante
petite maison attenant à un joli jardin. Il la prêta à ma tante, qui s'y
installa avec tous ses gens, son cuisinier, ses chevaux et les miens,
c'est-à-dire mes chevaux de selle, et mon palefrenier anglais. Cette
habitation était très agréable. Tout ce que l'on connaissait
s'établissait à Versailles, et l'on attendait avec gaieté et sans
inquiétude, du moins apparente, l'ouverture de cette assemblée qui
devait régénérer la France. Quand je réfléchis maintenant à cet
aveuglement, je ne le conçois possible que pour les gens jeunes comme je
l'étais. Mais que les hommes d'affaires, que les ministres, que le roi
lui-même en fussent atteints, la chose est inexplicable.
Je n'ai pas conservé le souvenir du motif pour lequel je n'accompagnai
pas la reine avec toute sa maison à la procession qui eut lieu après la
messe du Saint-Esprit. J'allai voir passer cette procession, qui
traversa, comme c'était l'usage, la place d'Armes, pour se rendre d'une
des paroisses de Versailles à l'autre[82]. Nous occupions, avec Mme de
Poix, l'une des fenêtres de la grande écurie. La reine avait l'air
triste et irrité. Etait-ce un pressentiment? M. de La Tour du Pin était
si contrarié de n'avoir pas été élu député aux États-Généraux qu'il ne
voulut même pas assister à la séance d'ouverture. Le spectacle était
magnifique, et a été si souvent décrit dans les mémoires du temps que je
n'en ferai pas le récit. Le roi portait le costume des cordons bleus
tous les princes de même, avec cette différence que le sien était plus
richement orné et très chargé de diamants. Ce bon prince n'avait aucune
dignité dans la tournure. Il se tenait mal, se dandinait; ses mouvements
étaient brusques et disgracieux, et sa vue, extrêmement basse, alors
qu'il n'était pas d'usage de porter des lunettes, le faisait grimacer.
Son discours, fort court, fut débité d'un ton assez résolu. La reine se
faisait remarquer par sa grande dignité, mais on pouvait voir, au
mouvement presque convulsif de son éventail, qu'elle était fort émue.
Elle jetait souvent les yeux sur le côté de la salle où le tiers-état
était assis, et avait l'air de chercher à démêler une figure parmi ce
nombre d'hommes où elle avait déjà tant d'ennemis. Quelques minutes
avant l'entrée du roi, il s'était passé une circonstance que j'ai vue de
mes propres yeux avec tous ceux qui étaient présents, mais que je ne me
rappelle pas avoir lue dans aucune des relations de cette mémorable
séance.
Tout le monde sait que le marquis de Mirabeau, n'ayant pu se faire élire
par l'assemblée de la noblesse de Provence, à cause de l'épouvantable
réputation qu'il s'était justement acquise, avait été élu par le
tiers-état. Il entra seul dans la salle et alla se placer vers le milieu
des rangs de banquettes dépourvues de dossiers et disposées les unes
derrière les autres. Un murmure fort bas--_un susurro_--mais général se
fit entendre. Les députés déjà assis devant lui s'avancèrent d'un rang,
ceux de derrière se reculèrent, ceux de côté s'écartèrent, et il resta
seul au centre d'un vide très marqué. Un sourire de mépris passa sur son
visage et il s'assit. Cette situation se prolongea pendant quelques
minutes, puis, la foule des membres de l'assemblée augmentant, ce vide
se combla peu à peu par le rapprochement forcé de ceux qui s'étaient
d'abord écartés. La reine avait été probablement instruite de cet
incident, qui a peut-être eu plus d'influence sur sa destinée qu'elle ne
le soupçonnait alors, et c'est ce qui motivait les regards curieux
qu'elle dirigeait du côté des députés du tiers-état.
Le discours de M. Necker, ministre des finances, me parut accablant
d'ennui. Il dura plus de deux heures. Mes dix-neuf ans le trouvèrent
éternel. Les femmes étaient assises sur des gradins assez larges. On
n'avait aucun moyen de s'appuyer, si ce n'était sur les genoux de la
personne placée au-dessus et derrière soi. La première travée avait été
naturellement réservée aux femmes attachées à la cour et qui n'étaient
pas de service. Cela les obligeait à conserver un maintien irréprochable
et qui était très fatigant. Je crois n'avoir jamais éprouvé autant de
lassitude que pendant ce discours de M. Necker, que ses partisans
portèrent aux nues.
Toutes les phases du commencement de l'Assemblée constituante sont
connues. L'histoire les rapporte, et je n'écris pas l'histoire. Mon mari
rejoignit, le 1er juin, son régiment, ainsi que les autres colonels. Il
était en garnison à Valenciennes, et, par conséquent, il ne fit pas
partie des troupes qu'on rassembla aux portes de Paris, sous le
commandement du maréchal de Broglie, et dont on ne se servit pas en
temps opportun, par suite de cette fatale faiblesse qui se manifestait
toujours au moment où la fermeté eût été nécessaire. La reine ne savait
que montrer de l'humeur, sans jamais se décider à agir. Elle reculait.
Il est vrai de dire aussi que ces empiétements sur l'autorité royale
apparaissaient comme une chose si nouvelle que ni le roi ni la reine
n'en discernaient le symptôme alarmant. La petite révolte pour les
subsistances qui s'était produite au début du règne, et qu'on avait
nommée la _guerre des farines_, leur paraissait le plus grand excès
auquel le peuple pût se livrer.
On commençait bien à prévoir que l'Assemblée constituante entraînerait
plus loin qu'on ne l'avait pensé d'abord, mais on croyait encore à la
possibilité de réprimer facilement l'esprit d'innovation qui pénétrait
partout, et lorsque le roi alla à l'Assemblée[83], le 23 juin, il ne
doutait pas, pauvre prince! que sa présence ne fît rentrer sous terre
les innovateurs. Quelqu'un serait-il venu lui dire que l'on corrompait
son armée, que le régiment des gardes françaises tout entier était
gagné, que l'on arrêtait à dessein les subsistances pour affamer Paris
et pousser la population à la révolte, cette personne aurait passé pour
un fou. Ah! il est bien aisé maintenant, cinquante ans après ces
événements, et quand on a vu les conséquences de la faiblesse de la
cour, de dire comment il aurait fallu agir! Mais à cette époque, alors
qu'on ignorait même ce qu'était une révolution, prendre un parti ne
paraissait pas chose s facile. Tel qui s'applaudissait, en juin 1789,
d'avoir les idées d'un bon patriote, en a eu horreur trois mois plus
vautier Rien n'était matériellement dérangé dans le réseau d'étiquettes
qui enveloppait la cour. On discutait dans les salons, on commençait à
échanger des mots piquants, mais c'était tout, et, pour ma part, je
ressentais un grand ennui des conversations politiques. Chaque jour
j'écrivais à mon mari les propos que j'avais recueillis. Ces lettres qui
m'auraient été bien utiles pour rédiger mes souvenirs, je ne les ai pas
conservées. Je trouverais sans doute aujourd'hui, si je les avais sous
les yeux, qu'elles reproduisaient les caquets de la société qui
m'entourait et où les femmes se faisaient l'écho des propos de leurs
amis. Le premier événement qui commença à me paraître sérieux fut la
sortie de M. Necker du ministère. Ce sont les conditions extraordinaires
de ce départ, plutôt que ses conséquences, qui me frappèrent. J'avais
été faire une visite au contrôle général la veille du jour où nous
devions partir, ma tante et moi, pour aller chez M. le maréchal de
Beauvau, dans sa maison de campagne du Val, au bout de la terrasse de
Saint-Germain. Mme de Poix, sa fille, se trouvait là avec quelques
personnes de la plus haute compagnie, tous de la _secte des
philosophes_. Cette partie de plaisir ne souriait guère à mes dix-neuf
ans. Mme la maréchale de Beauvau, sérieuse, pédante et peu indulgente,
m'intimidait affreusement. Il fallait absolument lui plaire en tout,
depuis la toilette jusqu'à la conversation. Charles de Noailles, fils de
Mme de Poix, Amédée de Duras, son cousin, tous deux mes aînés d'un an,
et moi, aurions aimé à aller un peu rire dans le jardin; mais la
répartition des heures et des mouvements, la sévérité des convenances ne
toléraient pas une telle infraction à la règle. Cependant, le soir, nous
faisions de la musique, accompagnés par Mme de Poix, qui était
excellente musicienne, et Mme la maréchale s'amusait à me voir faire
tableau avec sa petite négresse Ourika. Je la prenais sur mes genoux,
elle me passait les bras autour du col et appuyait son petit visage noir
comme l'ébène, sur ma joue blanche. Mme de Beauvau ne se lassait pas de
cette représentation, qui m'ennuyait extrêmement, parce que j'ai
toujours eu horreur des choses factices.
Comme nous déjeunions dans un pavillon du jardin, un valet de chambre
arriva fort troublé et demanda à M. le maréchal s'il savait où était M.
Necker. Il ajoutait que la veille, en revenant du conseil, le ministre
était monté en voiture avec Mme Necker, disant qu'ils allaient souper au
Val; que depuis on ne l'avait pas revu et qu'on ne savait où le trouver;
que cette nouvelle commençait à se répandre et qu'il se formait des
groupes devant les fenêtres du contrôle général, à Versailles. Un
palefrenier à cheval avait été envoyé dans tous les lieux où l'on
supposait que M. et Mme Necker auraient pu se rendre, mais nulle part on
ne signalait leur présence. Cette disparition inquiéta fort, et ma tante
voulut retourner à Versailles, pour mieux dire, à la Ménagerie, où nous
étions établies. En y arrivant, le mystère nous fut dévoilé. Les chevaux
de M. Necker étaient rentrés à Versailles après avoir conduit leurs
maîtres au Bourget. Là ceux-ci avaient pris la poste pour se rendre en
Suisse en passant par les Pays-Bas. Son dessein, en quittant ainsi le
ministère, était de se dérober aux témoignages de popularité que son
départ n'aurait pas manqué de provoquer. J'ai entendu depuis blâmer
cette démarche comme entachée d'un excès d'amour-propre;
personnellement, je crois que M. Necker était de très bonne foi et que,
prévoyant déjà d'ailleurs qu'on courait à une catastrophe, il ne voulait
pas exciter le peuple, qui commençait à se faire craindre.
Mme de Montesson était à Paris et se proposait de partir pour Berny, où
elle devait passer l'été. Aimant le monde comme elle l'aimait, elle eût
sans doute préféré s'établir pour cette saison, à Versailles, alors le
centre de la société et des affaires, et dont tendaient à se rapprocher
tous ceux qui le pouvaient. Mais sa position envers la cour ne le lui
permettait pas. D'un autre côté, le séjour de Paris, où l'on cherchait à
provoquer de l'inquiétude pour les subsistances, un des moyens employés
par les révolutionnaires pour soulever le peuple, n'était plus tenable.
Berny étant peu éloigné de Versailles, où elle pouvait se rendre en deux
heures par la route de Sceaux, elle prit le parti de s'y établir avec
Mme de Valence, et m'engagea à y venir passer un mois ou six semaines.