Au printemps de 1789, après un hiver qui avait été si cruel pour les
pauvres et avant l'ouverture des États-Généraux, jamais on ne s'était
montré aussi disposé à s'amuser, sans s'embarrasser autrement de la
misère publique. Des courses eurent lieu à Vincennes, où les chevaux du
duc d'Orléans coururent contre ceux du comte d'Artois. C'est en revenant
de la dernière de ces courses avec Mme de Valence et dans sa voiture
que, passant rue Saint-Antoine, nous tombâmes au milieu du premier
rassemblement populaire de cette époque: celui où fut détruit
l'établissement de papiers de tenture du respectable manufacturier
Réveillon. J'eus longtemps après seulement l'explication de cette
émeute, qui avait été payée.
Comme nous traversions le groupe de quatre cents ou cinq cents personnes
qui encombraient la rue, la vue de la livrée d'Orléans portée par les
gens de Mme de Valence, M. de Valence occupant l'emploi de premier
écuyer de M. le duc d'Orléans, excita l'enthousiasme de cette canaille.
Ils nous arrêtèrent un moment en criant: «Vive notre père! vive notre
roi d'Orléans!» Je fis peu d'attention alors à ces exclamations. Elles
me revinrent à l'esprit quelques mois plus tard, lorsque j'eus acquis la
certitude des projets de ce misérable duc d'Orléans. Le mouvement
populaire qui ruina Réveillon avait été combiné, je n'en doute pas, pour
se défaire de ce brave homme, qui employait trois à quatre cents
ouvriers et jouissait d'un grand crédit dans le faubourg Saint-Antoine.
Voici son histoire, comme, il la racontait lui-même. Etant très jeune,
il travaillait, je ne sais plus à quel métier, dans ce faubourg où il
avait toujours habité. Un jour, en se rendant à sa journée, il rencontra
un pauvre père de famille, ouvrier comme lui, que l'on conduisait en
prison pour mois de nourrice. Il se désespérait de laisser sa femme et
ses enfants dans une affreuse misère, que sa détention allait aggraver.
Réveillon, animé par le sentiment que la Providence lui avait procuré
cette rencontre à dessein, court chez un brocanteur, vend ses outils,
ses habits, tout ce qu'il possède, paye la dette et rend ce père à sa
famille. «Depuis ce moment, disait-il, tout m'a réussi. J'ai fait
fortune, je dirige quatre cents ouvriers et je puis faire la charité à
mon aise.» C'était un homme simple, juste, adoré de ses ouvriers. Depuis
le soir de ce jour funeste, où l'on brûla et détruisit toutes ses
planches, ses machines et ses magasins, je ne sais ce qu'il est devenu.