CHAPITRE IX

1789.--I. Mme de Genlis et le pavillon du couvent de

Belle-Chasse.--L'éducation des jeunes princes

d'Orléans.--Paméla.--Henriette de Sercey.--Une fille de Mme de

Genlis.--Curieuse origine de Mme Lafarge.--II. Courses de chevaux à

Vincennes.--Premiers rassemblements populaires.--Incendie des magasins

de Réveillon.--Une action charitable.--III. Installation à

Versailles.--Séance d'ouverture des États-Généraux: attitude du roi et

de la reine.--Mirabeau.--Le discours de M. Necker.--La faiblesse de la

Cour.--Le départ de M. Necker.--IV. Le 14 juillet 1789: comment Mme de

La Tour du Pin apprend la nouvelle de l'insurrection; ses premières

conséquences.--V. Retour de Mme de La Tour du Pin à Paris.--Les eaux de

Forges.--Le 28 juillet: effroi jeté ce jour-là dans toutes les

populations.--M. et Mme de La Tour du Pin rassurent celle de

Forges.--Mme de La Tour du Pin est prise pour la reine à

Gaillefontaine.--La population armée.

I

1789.--L'hiver de 1789, froid et désastreux pour le peuple, n'en fut pas

moins animé de plaisirs, de spectacles et de bals.

Dans ce temps-là, les circonstances m'amenèrent à faire une connaissance

assez curieuse. Mme de Genlis, _gouverneur_[73] des jeunes princes

d'Orléans[74] et de Mademoiselle[75], habitait avec celle-ci, au couvent

de Belle-Chasse, un pavillon bâti à cet effet et qui donnait, au bout de

la rue de Belle-Chasse, dans la rue Saint-Dominique. Ce pavillon, fort

petit; se composait d'un rez-de-chaussée où l'on accédait immédiatement

de la rue, après avoir monté quelques marches couvertes par un auvent

sous lequel les voitures pouvaient pénétrer quand le cocher n'était pas

maladroit. Au pied de l'escalier on trouvait une tourière ou portière

qui ouvrait la grille. Un vestibule où restaient les domestiques servait

d'antichambre. On était censé alors être dans le couvent. Mme de Genlis

occupait ce pavillon, qui n'était pas si grand que la maison de

Sainte-Luce[76], à Lausanne, avec Mlle d'Orléans, alors âgée de treize

ans. Elle avait avec elle Paméla, depuis lady Edward Fitz-Gerald dont je

parlerai plus bas, et Henriette de Sercey, toutes deux élevées avec la

princesse. Les princes, dont l'éducation lui était également confiée, ne

couchaient pas dans le pavillon. Ils y venaient le matin de très bonne

heure, s'en allaient le soir après le souper avec leur sous-gouverneur

et couchaient au Palais-Royal. Comme je les avais souvent rencontrés et

que j'étais fort amie de Mme de Valence, fille de Mme de Genlis, Mme de

Montesson m'invitait à venir chez elle quand les jeunes princes y

étaient. Mme de Genlis se prit pour moi d'une belle passion et voulut

que je fisse partie des petites soirées dansantes qui eurent lieu, une

fois la semaine, pendant cet hiver. Elles se terminaient toujours avant

11 heures et n'étaient pas suivies d'un souper.

Le duc de Chartres commençait à aller dans le monde, c'est-à-dire qu'il

assistait quelquefois aux soupers du Palais-Royal. Il était entré au

service militaire et avait le cordon bleu. C'était un gros garçon,

parfaitement gauche et disgracieux, avec des joues pâles et pendantes,

l'air sournois, sérieux et timide. On le disait instruit et même savant.

Mais, dans ce temps de frivolité et d'insouciance, il suffisait de peu

de chose pour jeter de la poudre aux yeux. Il serait injuste de

prétendre, cependant, que le système d'éducation de Mme de Genlis, tout

singulier qu'il pût paraître au monde d'alors, n'eût pas, au milieu de

beaucoup de choses affectées et ridicules, un bon côté, surtout quand on

le comparait à celui adopté par le duc de Sérent[77], gouverneur des

enfants de M. le comte d'Artois, pour ses deux élèves, que l'on ne

voyait jamais et qui demeuraient aussi étrangers à la France que s'ils

devaient régner en Chine. Les princes d'Orléans, au contraire,

consacraient leurs promenades et leurs récréations à tout ce qui pouvait

les instruire. Métiers, machines, bibliothèques, cabinets particuliers,

monuments publics, arts, rien ne leur était étranger. Ils

s'instruisaient en s'amusant. On les rendait populaires, et les

événements ont montré que celui des trois qui a survécu en a tiré

profit. Dans le temps dont je parle, les deux cadets étaient encore des

enfants. J'ai assisté plusieurs fois à leur souper, les jours de petite

soirée dansante. Quant aux autres invités, ils allaient souper chez eux

ou chez des amis, car il n'était jamais question de manger, à

Belle-Chasse, ou de boire autre chose qu'un verre d'eau. Ce repas des

princes était d'une frugalité extrême, on peut même dire exagérée. Mme

de Genlis n'y participait pas, et Henriette de Sercey et Paméla

trouvaient charmant d'étendre leur soupe d'un grand verre d'eau, puis

d'y casser des morceaux de pain sec.

À un bal que Mme de Montesson donna aux jeunes princes et où j'étais

particulièrement bien mise et fort admirée, elle proposa au jeune duc de

Chartres de danser avec moi. Il s'en défendit fort; on dit même qu'il

pleura. Il n'a pas fait tant de façons pour prendre la couronne.

Puisque j'ai cité le nom de Paméla, parlons un peu de son origine. Mme

de Genlis laissait entendre qu'elle avait recueilli l'enfant en

Angleterre, mais personne ne doutait qu'elle ne fût sa fille et celle de

M. le duc d'Orléans--Égalité.--Chose singulière, cependant, j'ai des

raisons de croire que l'assertion de Mme de Genlis était la vérité. Ma

tante, lady Jerningham, avait connu intimement, dans le Shropshire, où

son mari avait de grandes terres, un _clergyman_[78], également en

relation avec Mme de Genlis. Un jour, ce _clergyman_, étant à sa cure,

reçut de Mme de Genlis une lettre dans laquelle elle lui disait: «que,

pour des raisons particulières et extrêmement importantes, elle désirait

se charger de l'éducation d'une enfant de cinq à six ans, d'une petite

fille, dont elle lui faisait la description et lui donnait le

signalement le plus détaillé. Une grosse somme était destinée aux

parents de l'enfant, à condition du secret le plus absolu. Ils ne

devaient pas même savoir le nom de la personne à qui l'on confiait

l'éducation de cette enfant, qui en recevrait une entièrement supérieure

à son état, et était destinée à une fortune élevée.»

Le curé trouva l'enfant telle que Mme de Genlis en avait donné la

description et l'envoya dans le lieu qui lui avait été indiqué, à

Londres. Lady Jerningham ne doutait pas que cette enfant ne fût Paméla.

On ne pouvait rien voir de plus délicieux que sa figure, à quinze ans

qu'elle avait lorsque je la connus. Son visage n'avait pas un défaut, ou

même une imperfection. On eût dit celui de la plus jeune des filles de

Niobé. Tous ses mouvements étaient gracieux, son sourire angélique, ses

dents d'un blanc perlé. À dix-huit ans, en 1792, elle tourna la tête à

lord Edward Fitz-Gerald, cinquième fils du duc de Leinster, qui l'épousa

et la mena en Irlande, où il était à la tête des insurgés--_United Irish

Men_[79]. À la mort de son mari, elle revint sur le continent et

s'établit à Hambourg, où elle épousa le consul américain, M. Pitcairn.

Je reparlerai d'elle plus tard.

Sa compagne d'éducation, Henriette de Sercey, nièce de Mme de Genlis,

était une grosse fille non dépourvue d'esprit et douée du mérite de

n'être aucunement jalouse de Paméla. Elle ne l'aimait cependant pas, je

crois, et prenait en pitié les petits soins dont l'entourait Mme de

Genlis. Profitant avec assiduité de l'éducation qu'on lui donnait

l'occasion d'acquérir, elle eut des connaissances et des talents

distingués. Je tiens de Mme de Valence que Louis-Philippe, à dix-huit

ans, en avait été amoureux, et qu'après la mort de son père, Égalité, il

aurait voulu l'épouser; mais elle s'y refusa et épousa, à Hambourg en

1793, un négociant, M. Mathiesen. Après un an de mariage, ayant

rencontré un jeune Suisse du nom de Finguerlin, qui faisait le commerce

dans cette ville, ils provoquèrent assez de scandale pour que le vieux

Mathiesen divorçât. Elle épousa alors son amant, Finguerlin, avec lequel

elle a toujours bien vécu et dont elle eut plusieurs enfants. Mme de

Genlis parle d'elle et de ses filles dans ses mémoires.

La singularité de cet intérieur, c'est que Mme de Genlis, qui avait

réellement une fille d'Égalité, l'avait prise en haine dès son enfance,

et lorsque sa fille légitime épousa M. de Valence, elle lui confia cette

enfant, alors âgée de huit ou dix ans, sous le prétexte que son

éducation servirait d'apprentissage à Mme de Valence pour celle qu'elle

aurait à donner plus tard à ses propres enfants. Cette petite fille, qui

passait pour une enfant trouvée, était, par conséquent soeur de Mme de

Valence par sa mère, et soeur de Louis-Philippe par son père. Chaque jour

je la rencontrais chez Mme de Valence. Elle était fort raisonnable et

très taciturne. Je ne lui ai pas connu d'autre nom que celui d'Hermine.

Mme de Valence la maria à un agent de change nommé Collard, qui avait

acquis, on ne sait trop comment, une assez bonne fortune. Plusieurs

filles naquirent de ce mariage. Toutes se sont bien établies. Une

d'elles, Mme Cappelle, a eu pour fille la trop célèbre Mme Lafarge.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 68 / 105 题