Puisque j'ai parlé de M. de Lally au moment où il devint un homme
marquant, il est bon que je fasse connaître son origine, ainsi que la
singularité de cette bâtardise de père en fils, qui ne s'est peut-être
jamais rencontrée dans aucune autre famille.
Gérard Lally, arrière-grand-père du Lally dont je parle, était un pauvre
petit gentilhomme irlandais, qui s'était rangé dans le parti de Jacques
II. Je crois qu'il était originaire des terrés de mon
arrière-grand-oncle, lord Dillon[68], père du Dillon[69] mort sans
héritiers mâles et dont la fille unique[70] épousa mon grand-oncle
Charles[71]. Ceux-ci moururent sans enfants en laissant à mon
grand-père[72] leur héritage.
La fille de mon arrière-grand-oncle lord Dillon se laissa séduire par
Gérard Lally, qui était probablement aimable et beau. Un fils étant né
de leurs relations, lord Dillon exigea que Gérard Lally épousât sa fille
et légitimât l'enfant: premier cas de bâtardise.
Le fils naturel de Gérard Lally se distingua dans les troubles et les
guerres de Jacques II, qui le fit baronet et lui permit de lever des
troupes dans les terres de son aïeul. Il accompagna Jacques II en France
et mourut, si je ne me trompe, à Saint-Germain. Quoiqu'il ne se fût
jamais marié, il laissa cependant, lui aussi, un fils naturel qu'il eut
d'une dame de Normandie dont je n'ai jamais su le nom: second cas de
bâtardise.
La force prodigieuse de ce Lally, créé baronet par Jacques II sous le
nom de sir Gérard Lally, était légendaire, et j'ai entendu citer de lui
des prouesses extraordinaires. Un jour, à l'armée, son régiment refusa
le pain de munition comme étant de mauvaise qualité. Sir Gérard Lally le
fait ranger en bataille, puis il se présente seul devant la compagnie de
grenadiers, un morceau de pain dans une main, un pistolet dans l'autre.
Il commence par mordre dans le pain, dont il avale une bouchée, et le
tend ensuite au premier grenadier. Celui-ci le refuse. Lally le vise au
coeur, tire et l'étend mort à ses pieds. Il présente alors le morceau de
pain au second grenadier. Le soldat, atterré, le prend, et depuis il ne
fut plus question de mutinerie.
L'enfant naturel de sir Gérard Lally devint le général de Lally,
condamné à la peine de mort et exécuté en 1766, réhabilité en 1781.
À douze ans, il commença à faire la guerre, se distingua dans toutes
celles du règne de Louis XV, et accompagna le prince Charles-Édouard
dans sa glorieuse campagne de 1745, qui devait aboutir à la malheureuse
défaite de Culloden, en 1746.
On disait qu'à son retour en France, il était tombé très amoureux de ma
grand'mère. Ce qui est certain, c'est que la plus tendre amitié le liait
à Mlle Mary Dillon, soeur aînée de mon grand-oncle, l'archevêque de
Narbonne. Mlle Mary Dillon ne s'est pas mariée et mourut, très âgée, à
Saint-Germain-en-Laye, en 1786.
Elle resta brouillée pendant très longtemps avec son frère l'archevêque.
Cette brouille, provoquée à l'origine, par des dissentiments d'intérêts,
s'était perpétuée à la suite de la fâcheuse intervention de Mme de
Rothe, ma grand'mère, qui craignait l'influence de Mlle Dillon, qu'elle
détestait, sur l'archevêque. Aussi n'ai-je vu Mlle Dillon que l'année
avant sa mort. Elle s'était alors réconciliée avec mon grand-oncle, et
nous allâmes souvent la voir à Saint-Germain.
Mais revenons aux Lally et au troisième cas de bâtardise, à laquelle ils
semblaient être condamnés. Avant l'envoi du général de Lally dans l'Inde
comme gouverneur des possessions françaises, il avait eu une intrigue
amoureuse avec une comtesse de Maulde, née Saluces, femme d'un seigneur
flamand des environs d'Arras ou de Saint-Omer et tante des Saluces avec
lesquels nous fûmes en relation à Bordeaux. Il en avait eu un garçon et
le faisait élever sous un nom supposé au collège des jésuites, à Paris.
Un événement dramatique, appelé à exercer une influence déterminante sur
les destinées de l'enfant, devait être la conséquence de son séjour dans
cet établissement.
Mlle Mary Dillon, grande amie, comme je viens de le dire, du général de
Lally, était dans la confidence de son intrigue avec la comtesse de
Maulde et s'occupait de l'enfant, qui ignorait son origine et le nom de
son père. Après l'exécution du général de Lally, un officier irlandais,
nommé Drumgold, chargé par Mlle Dillon des détails pécuniaires de la
pension du jeune homme, alla le voir. Les jésuites avaient joué un très
funeste rôle dans le procès et la condamnation de M. de Lally. Aussi M.
Drumgold, qui avait partagé, avec tous les Irlandais au service de
France, la parfaite conviction qu'il avait été condamné injustement,
arriva au collège profondément ému et troublé par une répugnance extrême
à dire au jeune garçon, qui ignorait sa naissance, qu'on allait le
transférer dans une autre institution. Mais il ne se trouva pas plutôt
seul avec lui, que cet enfant de douze ans se mit à lui parler de
l'exécution de M. de Lally, qui avait eu lieu la veille, l'approuvant et
développant avec une éloquence précoce tous les arguments qu'on avait
fait valoir autour de lui, dans son collège, pour la justifier. M.
Drumgold, impuissant à se contenir en entendant un pareil langage sortir
de la bouche du fils même de celui qui avait été exécuté, s'écria:
«Malheureux, il était ton père!» À ces mots, le jeune de Lally
s'affaissa évanoui et resta plusieurs heures sans connaissance. Une
maladie grave dont il fut à la mort se déclara, et c'est pendant sa
convalescence qu'il résolut de faire casser l'arrêt et de se consacrer à
la réhabilitation de la mémoire de son père. Depuis ce moment, toutes
ses lectures, toutes ses études, toutes ses pensées tendirent à ce but.
Le général de Lally avait reconnu son fils dans son testament. Celui-ci
prit son nom et, à dix-huit ans, il commença ses plaidoiries et composa
des mémoires qui passer, à juste titre, comme des modèles de
raisonnement et d'éloquence en ce genre pour réhabiliter son père.
Pendant vingt ans ce fut son unique occupation, sa seule pensée. Ayant
recueilli très peu de fortune de l'héritage de son père, il demeurait
avec Mlle Dillon à Saint-Germain, et était fort protégé par le maréchal
de Noailles et le maréchal de Beauvau, tous deux amis de Mlle Dillon.
Lorsqu'en 1785 mon grand-oncle se réconcilia avec sa soeur, nous vîmes
chez elle, à Saint-Germain, M. de Lally, que je ne connaissais pas. Il
était alors âgé de trente-cinq ans, avait une très belle figure, mais un
air efféminé qui ne me plaisait pas. Après avoir plaidé lui-même dans
trois parlements, il venait de gagner son procès, au cours duquel il
avait acquis une grande renommée d'éloquence et une considération bien
méritée pour la constance qu'il avait mise à poursuivre le succès sa
cause. Il ne serait que juste d'attribuer une grande partie de l'honneur
de sa conduite à Mlle Dillon. Personne d'un esprit distingué, d'un
caractère très supérieur, elle avait pris sur M. de Lally un empire
absolu et s'était entièrement dévouée à ses intérêts dans la solitude où
vivait à Saint-Germain. Il la perdit en 1786, et elle lui laissa tout ce
dont elle put disposer et qui n'était que du mobilier. De plus, elle
avait fait en sorte qu'il eût la survivance de l'appartement qu'elle
occupait à Saint-Germain et qui était celui que Louis XIV avait donné à
son père, lorsqu'il arriva dans ce château avec Jacques II. Elle y était
née, ainsi que dix frères ou soeurs, dont l'archevêque de Narbonne était
le cadet. Mon père regretta vivement, quand il revint des Iles, qu'on
eût disposé de ce logement, berceau de sa famille en France. M. de Lally
eût montré plus de délicatesse en n'acceptant pas, parmi les objets qui
lui furent laissés, beaucoup de souvenirs de famille sans valeur pour
lui, mais que nous estimions à un haut prix, mon père et moi, en raison
de leur provenance.