VI

Au milieu de ces plaisirs, on approchait du mois de mai 1789, et nous

aurions pu dire, comme dans _Tancrède:_

... Tous ces cris d'allégresse

Vont bientôt se changer en des cris de tristesse[65].

On marchait vers le précipice en riant, en dansant. Les gens graves se

contentaient de parler de la destruction de tous les abus. La France,

disaient-ils, allait se régénérer. Le mot de _Révolution_ n'était pas

proféré. Celui assez osé pour le prononcer aurait passé pour un fou.

Dans la haute société, cette sécurité mensongère séduisait les esprits

sages, désireux de voir le terme des abus et la fin de la dilapidation

des deniers publics. C'est ce qui explique comment tant de gens honnêtes

et purs, et parmi eux le roi lui-même, le premier à partager leurs

illusions, espéraient, à ce moment, qu'on allait entrer dans un âge

d'or.

Maintenant qu'une longue vie a permis que je visse se dérouler devant

moi tous ces événements, je reste confondue du profond aveuglement du

malheureux roi et de ses ministres. Il est certain que le duc d'Orléans

avait commencé ses menées ténébreuses bien avant les États-Généraux.

Cependant le cahier qu'il avait envoyé dans les différents bailliages où

il avait des propriétés, semblait inspiré par le patriotisme et

témoignait de bonnes intentions. Le cahier fut porté par plusieurs

personnes de la société, chargées de le représenter dans les assemblées

de la noblesse des bailliages. Ces représentants pouvaient être nommés

députés aux États-Généraux. M. de La Tour du Pin alla à Nemours avec le

vicomte de Noailles, frère du prince de Poix; mais M. de Noailles

l'emporta sur mon mari, qui échoua aussi à Grenoble, où il avait été

représenter son père. Ce dernier fut élu en Saintonge.

Je me rappelle que, par une sorte de pressentiment, je fus très

satisfaite que M. de La Tour du Pin n'eût pas été nommé membre d'une

Assemblée qui nous a été si funeste. Ma satisfaction provenait tout

simplement du profond ennui que me causaient les interminables

conversations politiques auxquelles j'assistais tous les jours. Les

habitués de la société de ma tante, ma tante elle-même, ne tarissaient

pas sur les moyens à employer pour réformer les abus, amener une

meilleure répartition des impôts. On insistait surtout sur la nécessité

de calquer la nouvelle constitution de la France sur celle de

l'Angleterre, que bien peu de personnes connaissaient. M. de Lally[66]

lui-même, malgré sa prétention de la savoir à fond, en ignorait les

détails; et cependant il passait pour un oracle. La puissance de sa

parole charmait les dames, qui l'écoutaient avec délices. Ma tante en

avait la tête tournée, et ne doutait pas de ses succès aux

États-Généraux.

Il venait d'être élu député à l'Assemblée de la noblesse à Paris.

J'avais assisté à une des premières réunions de cette Assemblée. Nous

étions vingt ou trente femmes cachées derrière les rideaux des tribunes

ménagées dans les fenêtres de la salle. Un incident remarquable attira

l'attention sur M. de Lally. À la nomination du bureau, les deux

premiers noms qui sortirent de l'urne du scrutin, pour être sociétaires

de l'Assemblée, furent ceux de M. de Lally et de M. d'Eprémesnil,

président au parlement de Paris. Or, ce M. d'Eprémesnil avait été le

rapporteur de la funeste affaire qui avait fait monter le général de

Lally[67] sur l'échafaud en 1766. Devant les différentes cours où M. de

Lally, son fils, s'était présenté pour obtenir la réhabilitation de la

mémoire de son père et la cassation de l'arrêt, M. d'Eprémesnil avait

plaidé contre lui et agi de toutes façons pour faire maintenir la

condamnation, et cela avec un acharnement si furieux qu'une haine

profonde s'était déclarée entre les deux hommes. C'était le feu et

l'eau. Aussi, lorsqu'on proclama ces deux secrétaires et qu'ils

quittèrent leurs places au fond de la salle pour aller s'asseoir côte à

côte au bureau, un murmure d'intérêt très marqué pour M. de Lally se fit

entendre. On l'applaudit avec transport quand, dans quelques brèves

paroles adressées à l'Assemblée pour la remercier de sa nomination, il

indiqua que tous les dissentiments particuliers devaient disparaître

devant l'intérêt public.

La nomination du président fit aussi grande sensation. À cette haute

fonction fut appelé M. de Clermont-Tonnerre, jeune homme aussi distingué

par sa charmante figure et son éloquence que par les rares qualités de

son esprit et de son caractère. Il prononça un beau discours,

certainement improvisé, puisqu'il ne devait pas s'attendre à être appelé

à la présidence d'une Assemblée dont il était le plus jeune membre. Sa

belle figure, son discours, son éloquence produisirent sur la jeune et

belle princesse Lubomirska, assise à côté de moi, un effet qui devait

lui être fatal. Dès ce moment, naquit en elle une passion folle pour M.

de Clermont-Tonnerre. Elle ne voulut plus quitter Paris et devint ainsi

une des premières victimes de la Terreur.

Vers le commencement du printemps de 1789, succédant au terrible hiver

qui avait été si dur aux pauvres, le duc d'Orléans--Égalité--était très

populaire à Paris. Il avait vendu, l'année précédente, une grande partie

des tableaux de la belle galerie du palais, et on rapportait

généralement que les 8 millions provenant de cette vente avaient été

consacrés à soulager les misères du peuple pendant l'hiver rigoureux qui

venait de s'écouler. Par contre, on ne disait rien, à tort ou à raison,

des charités des princes de la famille royale, de celles du roi et de la

reine. Cette malheureuse princesse était tout entière livrée à la

famille Polignac. Elle ne venait plus au spectacle à Paris. Le peuple ne

voyait jamais ni elle, ni ses enfants. Le roi, de son côté, ne se

laissait jamais apercevoir. Enfermé à Versailles ou chassant dans les

bois environnants, il ne soupçonnait rien, ne prévoyait rien, ne croyait

à rien.

La reine détestait le duc d'Orléans, qui avait mal parlé d'elle. Il

souhaitait le mariage de son fils, le duc de Chartres, avec Madame

Royale. Mais le comte d'Artois, depuis Charles X, prétendait aussi à la

main de cette princesse pour son fils, le duc d'Angoulême, parti que

préférait la reine. La demande du duc d'Orléans fut donc écartée, et il

en conçut un dépit mortel. Ses séjours à Versailles étaient peu

fréquents, et je ne me rappelle pas l'avoir jamais rencontré chez la

reine à l'heure où les princes y venaient, c'est-à-dire un moment avant

la messe. Comme, d'un autre côté, on ne le trouvait jamais dans son

appartement à Versailles, je ne lui avais pas été présentée

officiellement. Aussi était-ce sa plaisanterie habituelle avec Mme

d'Hénin, quand il me rencontrait avec elle chez Mme de Montesson, de lui

demander mon nom. Cela ne m'empêchait pas d'assister aux soupers du

Palais-Royal, qui furent assez brillants cet hiver.

J'étais à celui qui fut donné pour inaugurer la belle argenterie que le

duc d'Orléans avait commandée à Arthur, le grand orfèvre de l'époque. Si

je m'en rapporte à mes souvenirs, elle me parut trop légère et trop

anglaise de forme, mais c'était la mode. Il fallait que tout fût copié

sur nos voisins, depuis la Constitution jusqu'aux chevaux et aux

voitures. Certains jeunes gens même, tels que Charles de Noailles et

autres affectaient l'accent anglais en parlant français et étudiaient,

pour les adopter, les façons gauches, la manière de marcher, toutes les

apparences extérieures d'un Anglais. Ils m'enviaient comme un bonheur de

provoquer souvent, dans les lieux publics, cette exclamation: «Voilà une

Anglaise!»

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 66 / 105 题