N'écrivant pas l'histoire de la Révolution, je ne parlerai, pas de
toutes les conversations, des contestations, des disputes même que la
différence des opinions occasionnaient dans la société. Pour mes
dix-huit ans, ces discussions étaient fort ennuyeuses, et je tâchais de
m'en distraire en allant le plus souvent possible dans une charmante
maison, où m'attiraient des liaisons d'enfance qui avaient repris une
grande intimité, à dater surtout du jour où j'avais dû quitter mes
parents. L'hôtel de Rochechouart était une de ces maisons patriarcales
que l'on ne verra plus et où se mêlaient sans gêne, sans ennui, sans
exigence, plusieurs générations.
Mme de Courteille, veuve très riche, avait marié sa fille unique au
comte de Rochechouart. Elle habitait avec sa fille, son gendre et leurs
deux filles, une belle et vaste maison bâtie par eux dans la rue de
Grenelle. Mme de Rochechouart était l'amie intime de ma mère, et j'avais
passé mon enfance avec ses deux filles, plus âgées que moi de deux à
quatre ans. L'aînée avait épousé, à quinze ans, le duc de Piennes,
depuis duc d'Aumont. C'était une aimable personne, agréable de figure
sans être précisément jolie. M. de Piennes, amant avoué et déclaré,
selon l'usage de la haute société d'alors, de Mme de Reuilly, rendait sa
femme très malheureuse. Elle l'aimait et se consumait du chagrin causé
par ses mauvais procédés, tout en essayant de le cacher soigneusement et
sans jamais proférer une plainte. Il possédait les plus beaux chevaux de
Paris, mais jamais elle ne pouvait s'en servir. Bien souvent je la
menais dans ma voiture de remise, et, en nous promenant aux
Champs-Élysées, nous rencontrions dans son phaéton le duc de Piennes
avec Mme de Reuilly. La pauvre duchesse détournait les yeux, et nous
n'aurions eu garde de parler de ce que nous avions bien vu toutes les
deux. Cependant ce ménage si mal assorti avait deux enfants, deux
garçons, dont le cadet, le seul qui soit encore en vie, était albinos.
Ses cheveux, ses sourcils et ses cils étaient comme de la soie blanche;
ses yeux, bleu clair et rouges, pareils à ceux d'un lapin angora. Il ne
pouvait supporter la lumière, et on lui mettait une petite visière de
taffetas vert, qu'il n'a cessé de porter pendant son enfance. L'aîné
avait une charmante figure et était fort spirituel. Il a été tué en
Crimée.
C'est avec la seconde soeur Rochechouart, Rosalie, que j'étais le plus
liée. On l'avait mariée à douze ans et un jour avec le petit-fils du
maréchal de Richelieu, le comte de Chinon, qui n'en avait que quinze. À
cette époque, elle était encore petite fille, gentille, mais maigre et
fort délicate; lui, un jeune garçon désagréable, pédant, et que, dans
nos bals d'enfants, nous ne pouvions souffrir. Le mariage avait été
célébré avant la mort de ma mère, et j'y avais assiste. Aussitôt après
le dîner, qui eut lieu à l'hôtel de Richelieu, et où toutes les
générations étaient représentées, depuis celle du maréchal, dont le
premier mariage datait du règne de Louis XIV, jusqu'à celle des amies de
la mariée, petites filles de mon âge, le marié s'en fut avec son
gouverneur voyager dans toute l'Europe. Parti ainsi en 1782, au
commencement de l'année, il ne revint en France que dans l'hiver de 1788
à 1789. Il était devenu alors un beau et grand jeune homme, et un
excellent sujet.
On se réjouissait de son arrivée à l'hôtel de Rochechouart; mais sa
pauvre femme était loin de partager cette joie. Devenue complètement
bossue à quatorze ans en se formant, elle se doutait, hélas! que son
mari aurait horreur de cette difformité. Elle ne s'illusionna pas au
point de croire que son talent de musicienne, sa voix angélique, son
instruction étendue, son caractère adorable et son esprit élevé
pourraient faire oublier à ce mari, un inconnu presque, une telle
infirmité. Elle comprit que son visage agréable, sa physionomie
spirituelle, ses beaux cheveux, ses dents nacrées comme des perles ne
suffiraient pas à compenser une taille contrefaite.
Le pauvre jeune homme, pour comble d'infortune, devait trouver, à son
retour, deux soeurs, nées du second mariage de son père, toutes deux
aussi disgraciées de la nature que sa femme. L'une est devenue depuis
Mme de Montcalm, l'autre Mme de Jumilhac. Ce trio de bossues lui fit
prendre la France en horreur.
Aux premiers indices de la Révolution naissante il émigra, se rendit en
Russie et s'acquit beaucoup de gloire dans la guerre des Russes contre
les Turcs, au cours de laquelle il servit comme volontaire dans l'armée
de l'impératrice Catherine II, avec MM. de Damas et de Langeron. Il
assista à la prise d'Ismaïl et s'y distingua fort. Après la mort de son
grand-père et de son père, il fut nommé premier gentilhomme de la
Chambre.
Rentré en Fiance sous le Consulat, il repartit bientôt pour la Russie,
dont il n'est revenu qu'à la Restauration, après avoir été plusieurs
années durant gouverneur d'Odessa.
M. de Richelieu passa près d'un an à Paris, et pendant cet hiver de 1788
à 1789, l'hôtel de Rochechouart fut une des plus agréables maisons de
Paris. On y donna très souvent des soirées musicales qui nécessitaient
des répétitions plus agréables que la soirée elle-même.
V
Au mois de décembre, j'eus une couche affreuse, dont je fus sur le point
de mourir. Après vingt-quatre heures de grandes douleurs, je mis au
monde un enfant, mort étranglé en naissant. Je ne le sus pas sur le
moment, car j'avais perdu connaissance, et deux heures après la fièvre
puerpérale, qui régnait alors à Paris sur les femmes accouchées, me
mettait à l'agonie.
Quoique soignée par les premières célébrités médicales de cette époque,
M. Baudelocque, accoucheur, et M. Barthez, médecin, leur science ne
m'eût pas sauvée de la mort. Ma bonne Marguerite les entendit se dire
l'un à l'autre: «Il ne vaudra pas la peine de revenir, puisqu'elle sera
morte avant deux heures.» Effrayée, elle en avertit un chirurgien nommé
Couad, qui était fort attaché à M. de La Tour du Pin. Ce chirurgien
proposa à mon mari d'essayer de me sauver par un remède violent, que mes
dix-huit ans me donneraient la force de supporter; mais, ajouta-t-il, il
n'y avait pas un moment à perdre. M. de La Tour du Pin, désespéré,
consentit à tout. On m'administra d'abord une forte dose d'ipécacuana,
dont l'effet me fit reprendre connaissance. Puis d'autres remèdes que
j'ignore me furent donnés, et le soir, j'étais hors de danger. Et cela
malgré la condamnation des grands médecins qui, après s'être retirés, se
vantèrent de m'avoir sauvée. Je restai longtemps très faible et accablée
par la tristesse d'avoir perdu mon enfant, une petite fille. Aucun soin
ne me manqua. Auprès de moi se relayaient, pour me tenir compagnie, soit
mes amies, soit les amies de ma tante, et, vers la fin de l'hiver, je
reprenais ma vie dans le monde et retournai faire de la musique à
l'hôtel de Rochechouart.
Ces séances musicales étaient fort distinguées. Elles avaient lieu une
fois la semaine, mais les morceaux d'ensemble étaient répétés plusieurs
fois auparavant. Au piano se tenait Mme Mongeroux, célèbre pianiste du
temps; un chanteur de l'Opéra italien avait l'emploi de ténor; Mandini,
autre Italien, celui de _basso_; Mme de Richelieu était la _prima
donna_; moi, le contralto; M. de Duras, le baryton; les choeurs étaient
chantés par d'autres bons amateurs. Viotti accompagnait de son violon.
Nous exécutions ainsi les finales les plus difficiles. Personne
n'épargnait sa peine, et Viotti était d'une sévérité excessive. Nous
avions encore pour juge, les jours de répétition, M. de Rochechouart,
musicien dans l'âme, et qui ne laissait passer aucune faute sans la
relever.
L'heure du dîner nous surprenait souvent au milieu d'un finale. Au son
de la cloche, chacun prenait son chapeau; alors entrait Mme de
Rochechouart en disant qu'il y avait assez à dîner pour tout le monde.
On restait, et après le dîner la répétition reprenait. Ce n'était plus
une matinée, mais à proprement parler une journée musicale.
À la soirée du jour de l'exécution, assistaient toujours cinquante
personnes de tous les âges. Mme de Courteille se tenait dans son cabinet
jouant au trictrac avec ses vieilles amies. De temps en temps, elles
venaient dans le salon de musique voir ce qu'on nommait la belle
jeunesse.
Eloignée maintenant du monde, je ne puis juger par moi-même de la
société actuelle. Si j'en crois ce qu'on raconte, j'ai lieu de douter
qu'il existe aujourd'hui, dans les relations, cette aisance, cette
harmonie, ce bon ton, cette absence de toute prétention qui régnaient
alors dans les grandes maisons de Paris. Là se mêlaient, la plupart du
temps, trois générations, sans se gêner, sans se nuire. À l'époque où
j'écris, ces réunions, où tous les âges se confondaient, sont choses du
passé, paraît-il, et, comme le regrettait M. de Talleyrand, les vieilles
dames ne vont plus dans le monde.
Il me semble que ce fut vers le printemps de cette année que le duc de
Dorset, ambassadeur d'Angleterre, fit place à lord Gower et à sa
charmante femme, lady Sutherland. Avant de quitter Paris, il donna un
beau bal. Le souper, organisé par petites tables, eut lieu dans une
galerie tout entière garnie de feuillages. Au bas des billets
d'invitation, il avait mis fort cavalièrement ces mots: Les dames seront
en blanc. Cette sorte d'ordre me déplut. Je protestai en me commandant
une charmante robe de crêpe bleu, ornée de fleurs de la même couleur.
Mes gants étaient garnis de rubans bleus, mon éventail de nuance
semblable. Dans ma coiffure, arrangée par Léonard, se trouvaient des
plumes bleues. Cette petite folie eut son succès. On ne manqua pas de me
répéter à satiété: Oiseau bleu, couleur du temps. Le duc de Dorset
lui-même s'amusa de la plaisanterie en disant que les Irlandais avaient
mauvaise tête.