Pendant que ces choses se passaient à Saint-Omer, je vivais très
agréablement à Passy avec ma tante et une ou deux de ses amies. J'allais
souvent à Paris, et aussi passer quelque temps à Berny, chez Mme de
Montesson, toujours pleine de bontés pour moi. J'y rencontrais très
fréquemment le vieux prince Henri de Prusse, frère du grand Frédéric.
C'était un homme de beaucoup de capacité militaire et littéraire, grand
admirateur de tous les philosophes que son frère avait attirés à sa
cour, et particulièrement de Voltaire. Il connaissait notre littérature
mieux qu'aucun Français. Il savait par coeur toutes nos pièces de
théâtre, et en répétait les tirades avec le plus effroyable accent
allemand qu'on pût entendre, et une fausseté d'intonation si ridicule
que nous avions bien de la peine à nous empêcher de rire.
Un jour, dans l'automne, Mme de Montesson ayant mis la conversation sur
Zaïre[63], le prince aussitôt de proposer d'en jouer les principales
scènes, ayant étudié, dit-il, de façon toute particulière, le personnage
d'Orosmane. Aussitôt on distribue les rôles. Le prince Henri fera le
sultan[64]; Mme de Montesson, avec, ses cinquante-cinq ans, représentera
Zaïre; M. de La Tour du Pin, qui disait les vers comme le meilleur
acteur, sera Nérestan; et l'on commence. Les fauteuils sont disposés
comme les sièges au théâtre et tous les flambeaux du château sont
rassemblés pour former la rampe. J'étais la seule spectatrice avec
quelques jeunes personnes, parentes ou protégées de Mme de Montesson,
car Mme de Valence jouait le rôle de Fatime, et M. de Valence celui de
Lusignan. Le prince ne nous fit pas grâce d'un vers. Au dénouement,
n'ayant sous la main aucun objet pour se tuer, on lui passa un couteau à
couper les brochures, et on avança un canapé sur lequel il se laissa
tomber pour mourir. Jamais je n'ai rien vu d'aussi ridicule que cette
représentation, dont le prince fut néanmoins parfaitement satisfait.
On réunissait pour lui plaire des littérateurs distingués: Suard,
Marmontel, Delille, qui lisait les différents épisodes de son poème de
l'Imagination, encore à l'état de manuscrit; Elzéar de Sabran, âgé de
douze ans seulement, qui récitait déjà des fables de sa composition.
Tout cela charmait ce bon prince. Il n'avait contre lui que son laid
visage et son accent allemand, chose d'autant plus singulière qu'il
ignorait complètement sa langue et parlait parfaitement le français.