M. de La Tour du Pin venait d'être nommé colonel du régiment de
Royal-Vaisseaux. Ce corps était très indiscipliné, non pas par la
conduite des soldats et des sous-officiers, qui était excellente, mais
par l'attitude des officiers, gâtés par leur précédent colonel, M.
d'Ossun, mari de la dame d'atours de la reine. Lorsque mon mari, d'une
grande sévérité sur la discipline, arriva à son régiment, il trouva que
ces messieurs, quoiqu'ils se vantassent d'avoir vingt-deux chevaliers de
Malte parmi eux, ne faisaient pas leur service. Ayant constaté qu'aux
exercices journaliers le régiment était commandé par les sous-officiers
et par le lieutenant-colonel, M. de Kergaradec, M. de La Tour du Pin
déclara, qu'allant lui-même chaque jour à l'exercice, au soleil levant,
il entendait que tous les officiers y fussent aussi présents. Cet ordre
déchaîna des fureurs inouïes. Un camp devait être formé cette année à
Saint-Omer sous le commandement de M. le prince de Condé. On désigna le
régiment de Royal-Vaisseaux comme régiment de modèle, afin de mettre à
exécution de nouvelles ordonnances de tactique qui venaient de paraître.
Cette distinction, loin de flatter les officiers, comme cela aurait dû
être, les mécontenta, parce qu'elle les obligeait à renoncer aux
habitudes de paresse et de négligence qu'on leur avait laissé prendre.
Ils ne craignirent pas la honte de se coaliser pour résister à toutes
les objurgations de leur chef. Punitions, arrêts, prison, rien ne put
les déterminer à remplir leurs devoirs. La résolution fut même prise par
les officiers de ne voir leur colonel que lorsqu'ils ne pourraient s'en
dispenser officiellement. Toutes les invitations à dîner qu'il leur
envoya furent déclinées. C'était presque une révolte ouverte. L'été se
passa ainsi. Le camp se forma, et le régiment s'y rendit. La première
manoeuvre, qu'il devait exécuter comme modèle, alla mal. M. de La Tour du
Pin était furieux. Il rendit compte à M. le prince de Condé du mauvais
esprit du régiment, ou plutôt du corps d'officiers. Le prince déclara
que si, à la première manoeuvre, les officiers ne faisaient pas mieux, il
les enverrait tous aux arrêts, pour tout le temps de la durée du camp,
et que les sous-officiers commanderaient les compagnies. Cette menace
fit effet. De plus, à la sortie du camp, l'inspecteur, le duc de Guines,
laissa savoir qu'il n'y aurait pour les officiers de Royal-Vaisseaux
aucune récompense, ni croix de Saint-Louis, ni semestre, et que le
colonel resterait l'hiver à la garnison. Ces messieurs se soumirent
alors, firent des excuses à M. de La Tour du Pin, et depuis ce temps se
conduisirent bien. Malheureusement ils avaient donné un mauvais exemple,
qui ne fut que trop suivi un an après.