II

M. de La Tour du Pin venait d'être nommé colonel du régiment de

Royal-Vaisseaux. Ce corps était très indiscipliné, non pas par la

conduite des soldats et des sous-officiers, qui était excellente, mais

par l'attitude des officiers, gâtés par leur précédent colonel, M.

d'Ossun, mari de la dame d'atours de la reine. Lorsque mon mari, d'une

grande sévérité sur la discipline, arriva à son régiment, il trouva que

ces messieurs, quoiqu'ils se vantassent d'avoir vingt-deux chevaliers de

Malte parmi eux, ne faisaient pas leur service. Ayant constaté qu'aux

exercices journaliers le régiment était commandé par les sous-officiers

et par le lieutenant-colonel, M. de Kergaradec, M. de La Tour du Pin

déclara, qu'allant lui-même chaque jour à l'exercice, au soleil levant,

il entendait que tous les officiers y fussent aussi présents. Cet ordre

déchaîna des fureurs inouïes. Un camp devait être formé cette année à

Saint-Omer sous le commandement de M. le prince de Condé. On désigna le

régiment de Royal-Vaisseaux comme régiment de modèle, afin de mettre à

exécution de nouvelles ordonnances de tactique qui venaient de paraître.

Cette distinction, loin de flatter les officiers, comme cela aurait dû

être, les mécontenta, parce qu'elle les obligeait à renoncer aux

habitudes de paresse et de négligence qu'on leur avait laissé prendre.

Ils ne craignirent pas la honte de se coaliser pour résister à toutes

les objurgations de leur chef. Punitions, arrêts, prison, rien ne put

les déterminer à remplir leurs devoirs. La résolution fut même prise par

les officiers de ne voir leur colonel que lorsqu'ils ne pourraient s'en

dispenser officiellement. Toutes les invitations à dîner qu'il leur

envoya furent déclinées. C'était presque une révolte ouverte. L'été se

passa ainsi. Le camp se forma, et le régiment s'y rendit. La première

manoeuvre, qu'il devait exécuter comme modèle, alla mal. M. de La Tour du

Pin était furieux. Il rendit compte à M. le prince de Condé du mauvais

esprit du régiment, ou plutôt du corps d'officiers. Le prince déclara

que si, à la première manoeuvre, les officiers ne faisaient pas mieux, il

les enverrait tous aux arrêts, pour tout le temps de la durée du camp,

et que les sous-officiers commanderaient les compagnies. Cette menace

fit effet. De plus, à la sortie du camp, l'inspecteur, le duc de Guines,

laissa savoir qu'il n'y aurait pour les officiers de Royal-Vaisseaux

aucune récompense, ni croix de Saint-Louis, ni semestre, et que le

colonel resterait l'hiver à la garnison. Ces messieurs se soumirent

alors, firent des excuses à M. de La Tour du Pin, et depuis ce temps se

conduisirent bien. Malheureusement ils avaient donné un mauvais exemple,

qui ne fut que trop suivi un an après.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 63 / 105 题