1788.--I. Installation chez Mme d'Hénin.--L'été de 1788 à
Passy.--Attentions de la reine pour Mme de La Tour du Pin.--La toilette
de la chambre de la reine.--Les ambassadeurs de Tippoo-Saïb.--II. M. de
La Tour du Pin, colonel de Royal-Vaisseaux.--Indiscipline des officiers
de ce régiment.--III. Le prince Henri de Prusse.--Son goût pour la
littérature française.--Une représentation de Zaïre.--IV. L'hôtel de
Rochechouart.--M. de Piennes et Mme de Reuilly.--Le comte de Chinon,
depuis duc de Richelieu.--V. Couches malheureuses de Mme de la Tour du
Pin.--Deux grands médecins.--Le chirurgien Couad.--Les concerts de
l'hôtel de Rochechouart.--Un bal chez lord Dorset.--VI. Approche de la
catastrophe révolutionnaire.--Sécurité de beaucoup d'honnêtes
gens.--Échec de M. de La Tour du Pin à la représentation aux
États-Généraux.--M. de Lally et M. d'Eprémesnil, secrétaires de
l'Assemblée de la noblesse.--Le président, M. de Clermont-Tonnerre.--La
princesse Lubomirska.--La popularité du duc d'Orléans.--Causes de
l'antipathie existant entre la reine et le duc d'Orléans.--Modes
anglaises en faveur.--VII. Origines de M. de
Lally-Tollendal.--Répression d'une mutinerie dans un régiment.--M. de
Lally au collège des Jésuites.--Comment il prit la résolution de
poursuivre la réhabilitation de la mémoire de son père, le général de
Lally-Tollendal.--Influence exercée sur lui par Mlle Mary Dillon.
I
1788.--Ma tante, Mme d'Hénin, nous recueillit dans sa maison de la rue
de Verneuil. Elle me logea au rez-de-chaussée, qui donnait sur un petit
jardin excessivement triste. Nous ne voulions pas lui être à charge. Une
cuisinière à notre service nourrissait nos gens et préparait nos repas
quand ma tante dînait dehors ou était de semaine.
Ma bonne Marguerite, qui ne m'avait jamais quittée, résista aux offres,
à toutes les avances et même aux prières de ma grand'mère pour
m'accompagner. J'avais pour cette excellente fille une tendresse extrême
et ma confiance en elle était sans bornes. Quoique ne sachant ni lire ni
écrire, elle était capable du dévouement le plus absolu, et elle avait,
comme je crois l'avoir déjà dit, un jugement d'une justesse surprenante
sur les caractères et les personnes. Elle m'a été bien utile. Je
n'aurais su me passer de ses soins. Rien ne pouvait les remplacer.
Nous allâmes passer l'été de 1788 à Passy, dans une maison que Mme
d'Hénin louait de concert avec Mmes de Poix, de Bouillon et de Biron. Ma
tante et moi y étions à demeure. Ces dames y venaient tour à tour. Je
commençais une grossesse et je me ménageais beaucoup, dans la crainte
d'un nouvel accident. Cependant je continuai à me rendre à Versailles
jusqu'au jour où je fus grosse de trois mois. Après cette époque il
n'était pas d'usage d'aller à la cour.
La reine avait la bonté de me dispenser de l'accompagner à la messe,
craignant que je ne glissasse sur le parquet en marchant un peu vite. Je
restais dans sa chambre pendant qu'on était à la chapelle, et je connus
ainsi tous les détails du service des femmes de garde-robe. Il
consistait à faire le lit, à emporter les vestiges de toilette, à
essuyer les tables et les meubles. Ce qui paraîtrait bien singulier dans
les moeurs actuelles, les femmes de garde-robe ouvraient d'abord les
immenses rideaux doubles qui entouraient le lit, puis ôtaient les draps
et les oreillers que l'on jetait dans d'immenses corbeilles doublées de
taffetas vert. Alors quatre valets en livrée venaient retourner les
matelas, que des femmes n'auraient pas eu la force de remuer. Après
quoi, ils se retiraient, et quatre femmes venaient mettre des draps
blancs et arranger les couvertures. Le tout était fait en cinq minutes,
et quoique la messe ne durât pas, aller et retour compris, plus de
vingt-cinq à trente minutes, je restais encore seule un assez long
moment, installée dans un fauteuil près de la fenêtre. Quand il y avait
beaucoup de monde, la reine, toujours prévenante, me disait en passant
d'aller m'asseoir dans le salon de jeu, pour m'épargner la fatigue de
rester trop longtemps sur mes jambes.
Ces précautions m'empêchèrent d'assister à la réception des ambassadeurs
de Tippoo-Saïb, qui se fit avec beaucoup de splendeur. Ils venaient
demander l'appui de la France contre les Anglais. Mais nous ne leur
donnâmes que des paroles, comme nous avions fait aux Hollandais. Ces
trois Indiens restèrent plusieurs mois à Paris, aux frais du roi,
voitures partout dans un carrosse à six chevaux. Je les ai vus très
souvent à l'Opéra et dans les autres lieux publics. Ils étaient tous de
ce beau sang hindou brun clair, avaient des barbes blanches qui leur
descendaient à la ceinture, et portaient de très riches costumes. À
l'Opéra, une belle loge aux premières leur était réservée. Assis dans de
grands fauteuils, ils mettaient souvent leurs pieds, chaussés de
babouches jaunes, sur le bourrelet de la loge, à la grande joie du
public qui, pourtant, ne le trouvait pas mauvais.