Les gens de l'âge du chevalier de Coigny, du comte de Thiard, du duc de
Guines, figuraient au nombre de mes amis, sensibles qu'ils étaient au
plaisir que je témoignais à causer avec eux. La société de ma tante
avait décidé que je devais être une femme _à la mode_. De mon côté,
j'avais résolu, chose très facile, puisque j'aimais passionnément mon
mari, de ne jamais écouter, d'un jeune homme, une conversation qui ne me
conviendrait pas. Je les traitais sans austérité, sans pruderie, mais
avec cette sorte de familiarité qui déconcerte la coquetterie.
Archambault de Périgord disait: «Mme de Gouvernet est insupportable;
elle se comporte avec tous les jeunes gens comme s'ils étaient ses
frères.»
Les femmes ne devenaient pas mes ennemies. Ne portant envie à personne,
je faisais valoir leurs avantages, leur esprit, leurs toilettes, jusqu'à
impatienter ma tante qui, malgré la supériorité de son esprit, avait eu
beaucoup de petites jalousies dans sa jeunesse, et les recommençait,
maintenant pour moi.
Je savais aussi combien il était important de se concilier les vieilles
femme», alors toutes-puissantes. Ma grand'mère s'en était fait des
ennemies avant de quitter le monde, ou pour mieux dire, après que le
monde l'eût abandonnée. C'était pour moi un désavantage que d'avoir été
élevée par elle. Il me fallait remonter le torrent auprès de beaucoup de
personnes qui avaient aimé ma mère, et aux yeux desquelles la protection
de ma grand'mère constituait un grief, presque un tort.
J'avais renoué mon amitié d'enfance avec mes amies de Rochechouart. Leur
société était toute différente de celle de ma tante, mais elle ne
désapprouvait pas que je la cultivasse. Je voyais aussi les personnes
amies de ma belle-soeur, qui, tout en fréquentant comme moi l'entourage
de ma tante, avait quelques relations distinctes des siennes.
Une maison où nous allions toutes, et où on me recevait avec la plus
affectueuse familiarité, était celle de Mme de Montesson. Elle aimait M.
de La Tour du Pin comme un fils. Installé chez elle depuis la mort de
Mme de Monconseil, il y était resté jusqu'à son mariage. Elle m'avait
accueillie avec une bonté extrême, et je m'étais liée d'amitié avec sa
nièce[61], fille de Mme de Genlis, Mme de Valence, plus âgée que moi de
trois ans, et considérée alors comme le modèle des jeunes femmes. Elle
était prête d'accoucher de son second enfant, ayant perdu le premier.
Les méchants prétendaient que Mme de Montesson, entraînée par une
passion très vive pour M. de Valence, l'avait décidé à épouser sa nièce,
afin d'avoir un prétexte de se dévouer entièrement à lui. Je ne sais pas
ce qu'il en faut croire. Elle aurait pu être sa mère, mais on ne peut
nier que son empire sur Mme de Montesson était tel qu'il fut cause de sa
ruine, par les mauvais arrangements qu'il lui conseilla dans
l'administration de la belle fortune qu'elle tenait de M. le duc
d'Orléans[62].
Il est de notoriété qu'elle était la femme très légitime de ce prince,
et qu'elle avait été mariée par l'archevêque de Toulouse, Loménie, en
présence du curé de Saint-Eustache, et dans son église, à Paris. Le roi
ne voulut pas reconnaître le mariage et Mme de Montesson cessa d'aller à
la cour. M. le duc d'Orléans quitta son habitation du Palais-Royal pour
s'établir dans une maison, rue de Provence, communiquant avec celle que
venait d'acheter Mme de Montesson, dans la Chaussée-d'Antin. On abattit
toutes les séparations intérieures, et les deux jardins furent réunis en
un seul. M. le duc d'Orléans conserva toutefois son entrée sur la rue de
Provence, avec un suisse à sa livrée, et Mme de Montesson la sienne avec
son suisse particulier en livrée grise; mais les cours restèrent
communes.
Lorsque j'entrai dans le monde, Mme de Montesson venait de quitter son
deuil de veuve, pendant lequel elle s'était retirée au couvent de
l'Assomption, la cour ne lui ayant pas permis de le porter publiquement
et de mettre ses gens en noir. Sa maison avait bonne réputation. Elle
voyait la meilleure compagnie de Paris et la plus distinguée, depuis les
plus vieilles femmes jusqu'aux plus jeunes. Elle ne donnait plus alors
ni fêtes ni spectacles, comme du vivant du duc d'Orléans, ce que je
regrettais beaucoup. Elle m'adopta tout de suite comme si j'eusse été sa
fille et, grâce à son grand usage du monde, sa conversation et ses
conseils me furent fort utiles. Je n'aurais pas craint de la consulter
sur quelque intérêt que ce fût, et j'étais assurée de trouver en elle un
défenseur, si quelqu'un m'avait attaquée. Il ne se passait presque pas
de jours sans que je visse Mme de Valence, et souvent Mme de Montesson
me retenait à dîner, quand l'heure était déjà avancée. D'autre fois elle
m'envoyait dire de revenir dîner avec elle, et cela sans façon, dans ma
toilette du matin.
J'avais donc pris mon essor pendant ce séjour que je fis chez Mme
d'Hénin. Mes parents ayant prolongé leur séjour en Languedoc, lorsqu'ils
revinrent, vers le mois de février 1788, je me trouvai à mon tour dans
l'impossibilité de quitter ma tante pour aller les rejoindre.
Une fausse couche m'alita. Elle fut provoquée par trop de sang, je
crois; peut-être n'était-elle que la conséquence d'une imprudence que je
commis à Versailles. Un dimanche soir, passant dans la galerie,
j'entendis sonner 9 heures. Dans la crainte que la reine ne fût déjà
entrée, je me mis à courir, heurtant mon panier aux portes en passant,
ce qui me secoua fort. Sur le moment, je ne ressentis aucune incommodité
et revins à Paris; mais, deux jours après, je tombai malade. Cet
accident me fut doublement pénible, et par le chagrin personnel qu'il me
causa, et par la déception, comme je le savais, que mon excellent
beau-père en devait éprouver.
Ma grand'mère me fit visite en arrivant à Paris. J'étais encore retenue
dans mon lit par une extrême faiblesse; mais elle feignit de croire que
c'était un jeu joué pour rester chez ma tante. Bientôt, par nos
conversations, elle apprit mes succès dans le monde, le bon accueil que
je recevais d'un grand nombre de personnes qu'elle détestait, la
prévenance et l'amabilité que me témoignaient les amis de ma mère. Elle
en conçut un dépit mortel, et dès ce moment, je l'imagine, elle résolut
de saisir le premier motif qui se présenterait pour nous obliger à
quitter la maison de mon oncle. Je retournai néanmoins à l'hôtel Dillon.
On m'y avait arrangé un charmant appartement dans les mansardes, auquel
on accédait, malheureusement, par un petit escalier vilain et tortueux,
qui passait près du cabinet de toilette de ma grand'mère.
Le souvenir de la suite des circonstances qui amenèrent la rupture avec
mes parents ne m'est pas resté. La haine indomptable de ma grand'mère
pour M. de La Tour du Pin, une jalousie effrénée motivée par le goût que
mon oncle lui témoignait, la crainte que ce dernier ne se laissât aller
à parler de ses affaires à mon mari, et par conséquent à divulguer
celles de ma grand'mère et tous les engagements qu'elle avait pris pour
lui, furent, pour la plus grande partie, la cause de cette catastrophe
dans notre intérieur. Après plusieurs mois de conflits répétés, ma
grand'mère, poussée et excitée par de mauvais conseillers, nous signifia
de sortir de chez elle. Malgré mes larmes, malgré l'intervention de mon
oncle l'archevêque, dont nous avions su gagner l'affection, mais qui
craignait trop ma grand'mère pour oser lui résister, nous dûmes quitter
l'hôtel Dillon pour n'y plus rentrer, vers le mois de juin 1788.
Ma tante nous recueillit chez elle avec une grande bonté. Ce fut avec un
profond chagrin cependant, malgré tous les tourments que m'infligeait le
caractère de ma grand'mère, que je me séparai de mes parents. La société
se partagea dans son opinion. Les uns m'attribuèrent des torts
imaginaires. Les anciens amis de ma mère me défendirent avec chaleur. La
reine fut du nombre. M. de La Tour du Pin, pas plus que moi, n'échappa
aux attaques. On l'accusa de violence, de précipitation, etc. Enfin
cette époque fut une des plus pénibles de ma vie. J'ai connu alors mon
premier réel chagrin et le souvenir m'en cause une peine très vive
encore, quoique je ne me reproche aucun tort qui l'ait pu provoquer.