IV

Les gens de l'âge du chevalier de Coigny, du comte de Thiard, du duc de

Guines, figuraient au nombre de mes amis, sensibles qu'ils étaient au

plaisir que je témoignais à causer avec eux. La société de ma tante

avait décidé que je devais être une femme _à la mode_. De mon côté,

j'avais résolu, chose très facile, puisque j'aimais passionnément mon

mari, de ne jamais écouter, d'un jeune homme, une conversation qui ne me

conviendrait pas. Je les traitais sans austérité, sans pruderie, mais

avec cette sorte de familiarité qui déconcerte la coquetterie.

Archambault de Périgord disait: «Mme de Gouvernet est insupportable;

elle se comporte avec tous les jeunes gens comme s'ils étaient ses

frères.»

Les femmes ne devenaient pas mes ennemies. Ne portant envie à personne,

je faisais valoir leurs avantages, leur esprit, leurs toilettes, jusqu'à

impatienter ma tante qui, malgré la supériorité de son esprit, avait eu

beaucoup de petites jalousies dans sa jeunesse, et les recommençait,

maintenant pour moi.

Je savais aussi combien il était important de se concilier les vieilles

femme», alors toutes-puissantes. Ma grand'mère s'en était fait des

ennemies avant de quitter le monde, ou pour mieux dire, après que le

monde l'eût abandonnée. C'était pour moi un désavantage que d'avoir été

élevée par elle. Il me fallait remonter le torrent auprès de beaucoup de

personnes qui avaient aimé ma mère, et aux yeux desquelles la protection

de ma grand'mère constituait un grief, presque un tort.

J'avais renoué mon amitié d'enfance avec mes amies de Rochechouart. Leur

société était toute différente de celle de ma tante, mais elle ne

désapprouvait pas que je la cultivasse. Je voyais aussi les personnes

amies de ma belle-soeur, qui, tout en fréquentant comme moi l'entourage

de ma tante, avait quelques relations distinctes des siennes.

Une maison où nous allions toutes, et où on me recevait avec la plus

affectueuse familiarité, était celle de Mme de Montesson. Elle aimait M.

de La Tour du Pin comme un fils. Installé chez elle depuis la mort de

Mme de Monconseil, il y était resté jusqu'à son mariage. Elle m'avait

accueillie avec une bonté extrême, et je m'étais liée d'amitié avec sa

nièce[61], fille de Mme de Genlis, Mme de Valence, plus âgée que moi de

trois ans, et considérée alors comme le modèle des jeunes femmes. Elle

était prête d'accoucher de son second enfant, ayant perdu le premier.

Les méchants prétendaient que Mme de Montesson, entraînée par une

passion très vive pour M. de Valence, l'avait décidé à épouser sa nièce,

afin d'avoir un prétexte de se dévouer entièrement à lui. Je ne sais pas

ce qu'il en faut croire. Elle aurait pu être sa mère, mais on ne peut

nier que son empire sur Mme de Montesson était tel qu'il fut cause de sa

ruine, par les mauvais arrangements qu'il lui conseilla dans

l'administration de la belle fortune qu'elle tenait de M. le duc

d'Orléans[62].

Il est de notoriété qu'elle était la femme très légitime de ce prince,

et qu'elle avait été mariée par l'archevêque de Toulouse, Loménie, en

présence du curé de Saint-Eustache, et dans son église, à Paris. Le roi

ne voulut pas reconnaître le mariage et Mme de Montesson cessa d'aller à

la cour. M. le duc d'Orléans quitta son habitation du Palais-Royal pour

s'établir dans une maison, rue de Provence, communiquant avec celle que

venait d'acheter Mme de Montesson, dans la Chaussée-d'Antin. On abattit

toutes les séparations intérieures, et les deux jardins furent réunis en

un seul. M. le duc d'Orléans conserva toutefois son entrée sur la rue de

Provence, avec un suisse à sa livrée, et Mme de Montesson la sienne avec

son suisse particulier en livrée grise; mais les cours restèrent

communes.

Lorsque j'entrai dans le monde, Mme de Montesson venait de quitter son

deuil de veuve, pendant lequel elle s'était retirée au couvent de

l'Assomption, la cour ne lui ayant pas permis de le porter publiquement

et de mettre ses gens en noir. Sa maison avait bonne réputation. Elle

voyait la meilleure compagnie de Paris et la plus distinguée, depuis les

plus vieilles femmes jusqu'aux plus jeunes. Elle ne donnait plus alors

ni fêtes ni spectacles, comme du vivant du duc d'Orléans, ce que je

regrettais beaucoup. Elle m'adopta tout de suite comme si j'eusse été sa

fille et, grâce à son grand usage du monde, sa conversation et ses

conseils me furent fort utiles. Je n'aurais pas craint de la consulter

sur quelque intérêt que ce fût, et j'étais assurée de trouver en elle un

défenseur, si quelqu'un m'avait attaquée. Il ne se passait presque pas

de jours sans que je visse Mme de Valence, et souvent Mme de Montesson

me retenait à dîner, quand l'heure était déjà avancée. D'autre fois elle

m'envoyait dire de revenir dîner avec elle, et cela sans façon, dans ma

toilette du matin.

J'avais donc pris mon essor pendant ce séjour que je fis chez Mme

d'Hénin. Mes parents ayant prolongé leur séjour en Languedoc, lorsqu'ils

revinrent, vers le mois de février 1788, je me trouvai à mon tour dans

l'impossibilité de quitter ma tante pour aller les rejoindre.

Une fausse couche m'alita. Elle fut provoquée par trop de sang, je

crois; peut-être n'était-elle que la conséquence d'une imprudence que je

commis à Versailles. Un dimanche soir, passant dans la galerie,

j'entendis sonner 9 heures. Dans la crainte que la reine ne fût déjà

entrée, je me mis à courir, heurtant mon panier aux portes en passant,

ce qui me secoua fort. Sur le moment, je ne ressentis aucune incommodité

et revins à Paris; mais, deux jours après, je tombai malade. Cet

accident me fut doublement pénible, et par le chagrin personnel qu'il me

causa, et par la déception, comme je le savais, que mon excellent

beau-père en devait éprouver.

Ma grand'mère me fit visite en arrivant à Paris. J'étais encore retenue

dans mon lit par une extrême faiblesse; mais elle feignit de croire que

c'était un jeu joué pour rester chez ma tante. Bientôt, par nos

conversations, elle apprit mes succès dans le monde, le bon accueil que

je recevais d'un grand nombre de personnes qu'elle détestait, la

prévenance et l'amabilité que me témoignaient les amis de ma mère. Elle

en conçut un dépit mortel, et dès ce moment, je l'imagine, elle résolut

de saisir le premier motif qui se présenterait pour nous obliger à

quitter la maison de mon oncle. Je retournai néanmoins à l'hôtel Dillon.

On m'y avait arrangé un charmant appartement dans les mansardes, auquel

on accédait, malheureusement, par un petit escalier vilain et tortueux,

qui passait près du cabinet de toilette de ma grand'mère.

Le souvenir de la suite des circonstances qui amenèrent la rupture avec

mes parents ne m'est pas resté. La haine indomptable de ma grand'mère

pour M. de La Tour du Pin, une jalousie effrénée motivée par le goût que

mon oncle lui témoignait, la crainte que ce dernier ne se laissât aller

à parler de ses affaires à mon mari, et par conséquent à divulguer

celles de ma grand'mère et tous les engagements qu'elle avait pris pour

lui, furent, pour la plus grande partie, la cause de cette catastrophe

dans notre intérieur. Après plusieurs mois de conflits répétés, ma

grand'mère, poussée et excitée par de mauvais conseillers, nous signifia

de sortir de chez elle. Malgré mes larmes, malgré l'intervention de mon

oncle l'archevêque, dont nous avions su gagner l'affection, mais qui

craignait trop ma grand'mère pour oser lui résister, nous dûmes quitter

l'hôtel Dillon pour n'y plus rentrer, vers le mois de juin 1788.

Ma tante nous recueillit chez elle avec une grande bonté. Ce fut avec un

profond chagrin cependant, malgré tous les tourments que m'infligeait le

caractère de ma grand'mère, que je me séparai de mes parents. La société

se partagea dans son opinion. Les uns m'attribuèrent des torts

imaginaires. Les anciens amis de ma mère me défendirent avec chaleur. La

reine fut du nombre. M. de La Tour du Pin, pas plus que moi, n'échappa

aux attaques. On l'accusa de violence, de précipitation, etc. Enfin

cette époque fut une des plus pénibles de ma vie. J'ai connu alors mon

premier réel chagrin et le souvenir m'en cause une peine très vive

encore, quoique je ne me reproche aucun tort qui l'ait pu provoquer.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 61 / 105 题