III

Bientôt après, je me trouvai grosse, ce qui nous empêcha d'accompagner

mon oncle et ma grand'mère à Montpellier, comme nous nous l'étions

promis, puis de revenir de là par Bordeaux et le Bouilh pour y voir mon

beau-père. Il fut arrangé que pendant l'absence de mes parents, nous

irions demeurer chez notre tante, Mme d'Hénin. Comme elle me menait dans

le monde, cela était plus agréable et plus commode. Il n'était pas

d'usage alors qu'une jeune femme parût seule dans le monde, la première

année de son mariage. Lorsqu'on sortait le matin pour aller chez ses

jeunes amies ou chez des marchands, on prenait une femme de chambre avec

soi dans sa voiture. Certaines vieilles dames poussaient même le

rigorisme jusqu'à blâmer qu'on allât, avec son mari, se promener aux

Champs-Élysées ou aux Tuileries, et voulaient, dans ce cas, qu'on fût

suivie d'un laquais en livrée. Mon mari trouvait la coutume

insupportable, et nous ne nous sommes jamais soumis à cette étiquette.

Une fois établis chez ma tante, où nous nous trouvions bien plus heureux

et plus tranquilles que chez ma grand'mère, nous allâmes presque chaque

jour au spectacle. Il finissait alors d'assez bonne heure pour qu'on pût

ensuite souper dehors. Ma tante et moi avions la permission d'occuper

les loges de la reine. C'était une faveur qu'elle n'accordait qu'à six

ou huit femmes des plus jeunes de son palais. Elle en avait à l'Opéra, à

la Comédie-Française et au théâtre alors nommé la Comédie-Italienne, où

l'on jouait l'opéra-comique en français. Nous n'avions qu'à lire le

_Journal de Paris_ pour décider de notre choix entre les différents

théâtres.

Ces loges, toutes trois aux premières d'avant-scène, étaient meublées

comme des salons très élégants. Un grand cabinet, bien chauffé et

éclairé, les précédait. On y trouvait une toilette toute montée, garnie

des objets nécessaires pour refaire sa coiffure si elle était dérangée,

une table à écrire, etc. Un escalier communiquait avec une antichambre

où restaient les gens. À l'entrée se tenait un portier à la livrée du

roi. On n'attendait pas un moment sa voiture. Le plus souvent on

arrivait à la Comédie-Italienne pour la première pièce, qui était

toujours la meilleure, et à l'Opéra pour le ballet. Je ne rapporte ces

détails assez futiles que pour établir leur contraste avec ma position

actuelle, alors qu'à l'âge de soixante et onze ans je suis obligée de me

refuser une mauvaise chaise à porteur de quarante sols pour aller le

dimanche à la messe quand il pleut.

Puisque me voici établie chez ma tante, c'est le moment de parler de sa

société, la plus élégante et considérée de Paris, et par laquelle je fus

adoptée dès mon premier hiver dans le monde. Elle se composait de quatre

femmes très distinguées, liées ensemble dès leur jeunesse par une amitié

qui, à leurs yeux, représentait comme une sorte de religion, peut-être,

hélas! la seule qu'elles eussent. Elles se soutenaient, se défendaient

les unes les autres, adoptaient leurs liaisons mutuelles, les opinions,

les goûts, les idées de chacune; protégeaient, envers et contre tous,

les jeunes femmes qui se liaient à quelqu'une d'entre elles.

Considérables par leurs existences et leur rang dans le monde, Mme

d'Hénin, la princesse de Poix, née Beauvau; la duchesse de Biron, qui

venait de perdre sa grand'mère, la maréchale de Luxembourg, et la

princesse de Bouillon, née princesse de Hesse-Rothenbourg, étaient ce

qu'on nommait alors des esprits forts, des philosophes. Voltaire,

Rousseau, d'Alembert, Condorcet, Suard, etc., ne faisaient pas partie de

cette société, mais leurs principes et leurs idées étaient acceptés avec

empressement, et plusieurs hommes, amis de ces dames, fréquentaient ce

cénacle de gens de lettres, à cette époque complètement séparé de la

haute classe des gens de la cour.

Le ministère de M. Necker fut ce qui contribua le plus à mêler les

classes diverses qui s'étaient tenues éloignées l'une de l'autre

jusqu'alors. Mme Necker, Genevoise pédante et prétentieuse, amena au

contrôle général, quand elle s'y établit avec son mari, tous les

admirateurs de son esprit et... de son cuisinier. Mme de Staël, sa

fille, appelée par son rang d'ambassadrice à vivre dans la société de la

cour, attira de son côté chez M. Necker toutes les personnes ayant des

prétentions à l'esprit. Ma tante et ses amies furent du nombre. M. le

maréchal de Beauvau, père de Mme de Poix, était ami de M. Necker. Sa

femme était un des _grands juges_ de la société de Paris, il fallait en

être reçue et approuvée pour acquérir quelque distinction. Elle attirait

chez elle, tout en les protégeant avec assez de hauteur, toute la tourbe

des anciens partisans de M. Turgot, qu'on nommait _la secte des

Économistes_.

Mais revenons à ma tante. Mme d'Hénin avait trente-huit ans lorsque je

me mariai. Elle avait épousé, à quinze ans, le prince d'Hénin, frère

cadet du prince de Chimay, qui n'en avait que dix-sept. On les admira

comme le plus beau couple qui eût jamais paru à la cour. Mme d'Hénin eut

la petite vérole la seconde année de son mariage, et cette maladie, dont

on ne connaissait pas bien alors le traitement, laissa sur son visage

une humeur qui ne se guérit jamais.

Cependant elle était encore très belle lorsque je la connus, avait de

beaux cheveux, des yeux charmants, des dents comme des perles, une

taille superbe, l'air supérieurement noble. Son contrat de mariage avait

établi le régime de la séparation de biens, et jusqu'à la mort de sa

mère elle vécut avec elle. M. d'Hénin, tout en ayant un appartement dans

la maison de Mme de Monconseil, et quoiqu'il ne fût pas séparé

juridiquement de sa femme, vivait néanmoins de son côté, comme cela se

voyait trop souvent à la honte des bonnes moeurs, avec une actrice de la

Comédie-Française, Mlle Raucourt, qui le ruinait.

La cour justifiait par son indifférence ces sortes de liaisons. On en

riait, comme d'une chose toute simple. La première fois que j'allai à

Longchamp avec ma tante, nous croisâmes plusieurs fois, dans la file des

voitures, celle de cette actrice, absolument semblable à la voiture dans

laquelle nous étions nous-mêmes. Chevaux, harnais, habillement des gens,

tout était si parfaitement pareil, qu'il semblait que nous nous vissions

passer dans un miroir. Lorsque la société est assez corrompue pour que

tout paraisse naturel et qu'on ne se choque plus de rien, comment

s'étonner des excès auxquels les basses classes, ayant de si mauvais

exemples devant les yeux, ont pu se porter. Le peuple n'a pas de nuances

dans ses sentiments, et dès qu'on lui donne sujet à mépriser et à haïr

ce qui est au-dessus de lui, c'est sans se réfréner qu'il se livre à ses

impressions.

Les femmes de la haute société se distinguaient par l'audace avec

laquelle elles affichaient leurs amours. Ces intrigues étaient connues

presque aussitôt que formées, et quand elles étaient durables, elles

acquéraient une sorte de considération. Dans la société des _princesses

combinées_, comme on les appelait, il y avait pourtant des exceptions à

ces coutumes blâmables. Mme de Poix, contrefaite, boiteuse, impotente

une grande partie de l'année, n'avait jamais été accusée d'aucune

intrigue. Elle avait encore, lorsque je la connus, un charmant visage,

quoique âgée de quarante ans. C'était la plus aimable personne du monde.

Mme de Lauzun, nommée ensuite la duchesse de Biron quand mourut le

maréchal de ce nom, mon respectable adorateur, était un ange de douceur

et de bonté. Après la mort de la maréchale de Luxembourg, sa grand'mère,

avec qui elle demeurait, et qui tenait la plus grande maison de Paris,

elle avait acheté un hôtel rue de Bourbon, donnant sur la rivière, et

l'avait arrangé avec une simple élégance, proportionnée à sa belle

fortune aussi bien qu'à la modestie de son caractère. Elle y habitait

seule, car son mari, à l'exemple de M. d'Hénin, vivait avec une actrice

de la Comédie-Française. Depuis la mort de ma mère, dont l'amitié et

l'heureuse influence le retenaient dans la bonne compagnie, il s'était

mêlé aux habitués du duc d'Orléans--Égalité--qui corrompait tout ce qui

l'approchait.

La duchesse de Lauzun avait une bibliothèque très curieuse et beaucoup

de manuscrits de Rousseau, entre autres celui de _La Nouvelle Héloïse_,

tout entier écrit de sa main, ainsi qu'une quantité de lettres et de

billets de lui à Mme de Luxembourg. Je me rappelle particulièrement la

lettre qu'il lui écrivit pour expliquer l'envoi de ses enfants aux

_Enfants trouvés_ et pour justifier une si inconcevable résolution. Les

sophismes qu'il produit à l'appui de cette action barbare, sont mêlés

aux phrases les plus sensibles et les plus compatissantes sur le malheur

que Mme de Luxembourg venait d'éprouver en perdant... son chien. Je

crois que tous ces manuscrits précieux, ainsi que toutes les éditions

rares de cette collection, ont été portés à la Bibliothèque du roi,

après la mort funeste de Mme de Biron.

Mme la princesse de Bouillon avait été mariée très jeune au dernier duc

de Bouillon, qui était imbécile et cul-de-jatte. Elle vivait avec lui à

l'hôtel de Bouillon, sur le quai Malaquais. On ne le voyait jamais,

comme de raison, et il restait toujours dans son appartement, en

compagnie des personnes qui le soignaient. Cependant on l'apportait tous

les jours pour dîner avec sa femme, et j'ai vu quelquefois leurs deux

couverts mis en face l'un de l'autre. Grâce au ciel, je n'ai jamais eu

le malheur de rencontrer ce paquet humain informe porté sur les bras de

ses gens. L'été, il s'installait chez lui, à Navarre, dans ce beau lieu

qui a appartenu depuis à l'impératrice Joséphine. Mais Mme de Bouillon,

je crois, y allait peu ou point.

C'était une personne de prodigieusement d'esprit et d'agrément, et, à

mon gré, ce que j'ai connu de plus distingué. À aucun moment elle

n'avait été jolie. Elle était d'une excessive maigreur, presque un

squelette, avait le visage allemand, plat, avec un nez retroussé, de

vilaines dents, des cheveux jaunes. Grande et dégingandée, elle se

blottissait dans le coin d'un canapé, retroussait ses jambes sous elle,

croisait ses longs bras décharnés sous son mantelet, et de cet

assemblage d'ossements sans chair il sortait tant d'esprit, des idées si

originales, une conversation si amusante, que l'on était entraîné et

enchanté. Sa bonté pour moi était fort grande, ce dont je me sentais

très fière. Elle permettait à mes dix-huit ans d'aller écouter ses

quarante ans, comme si nous eussions été du même âge. Le grand intérêt

que je prenais à sa conversation lui plaisait. Elle disait à ma tante:

«La petite Gouvernet est venue s'amuser de moi ce matin.» Je n'ignorais

pas qu'à 2 heures moins un quart il fallait se sauver, de peur de

rencontrer son cul-de-jatte, chose qui l'aurait désespérée, car depuis

vingt ans et plus qu'elle avait ce spectacle sous les yeux, elle n'y

était pas encore accoutumée.

Pourtant cette laide et spirituelle princesse avait eu un ou plusieurs

amants. Elle élevait même une petite fille, qui lui ressemblait à

frapper, ainsi qu'au prince Emmanuel de Salm-Salm. Celui-ci passait pour

l'amant qu'elle avait adopté pour la vie, mais certes il était alors

seulement son ami. Homme de grande taille, aussi maigre que sa

maîtresse, il m'a toujours paru insipide. On le disait instruit. Je le

veux croire, mais il enfouissait ses trésors, et l'on ne se rappelait

jamais rien de sa conversation.

Le chevalier de Coigny, frère du duc[60] premier écuyer du roi, était

reconnu, jusqu'à mon mariage, pour être l'amant de ma tante, ou du moins

il en avait la réputation. À supposer même qu'il l'eût jamais été, il y

avait assurément bien longtemps que le titre seul lui en restait, car un

autre attachement le liait alors à Mme de Monsauge, veuve d'un fermier

général, et mère de la charmante comtesse Étienne de Durfort. Il l'a

épousée depuis.

J'aimais beaucoup ce gros chevalier, de nature gaie et aimable. Comme il

avait cinquante ans, je causais avec lui le plus que je pouvais. Il me

disait mille anecdotes que je retenais et qui amuseraient peut-être si

je les racontais. Destinée à vivre dans le plus grand monde et à la

cour, j'écoutais ses récits avec intérêt, car la connaissance des temps

passés m'était très utile.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 60 / 105 题