Ma belle-soeur, Mme de Lameth, pour qui j'avais conçu la plus tendre
amitié, avait été retenue à Paris, par la maladie de son fils cadet qui
avait été à la mort, jusqu'au mois d'octobre 1787. Comme les colonels de
la division de M. Esterhazy avaient ordre de rester à leurs régiments et
que, par conséquent, M. de La Tour du Pin, subissant le même sort, ne
pouvait revenir, ma belle-soeur me proposa, le 1er octobre, de
l'accompagner à la campagne. Son frère pourrait alors nous y rejoindre,
puisque son régiment était en garnison à Saint-Omer, à une petite
journée d'Hénencourt, situé entre Amiens et Arras. La difficulté était
de faire agréer ce voyage à ma grand'mère qui, depuis l'absence de mon
mari, avait repris toute son autorité sur moi. Je ne trouvais pas le
courage de me charger de la proposition, ma belle-soeur encore moins.
Nous imaginâmes alors de faire adresser la demande par mon mari
lui-même. Je guettai le moment où ma grand'mère recevrait la lettre,
pensant bien qu'elle n'oserait refuser et déterminée à ne pas rester un
moment après avoir obtenu son consentement, dans la crainte des scènes
qui suivraient.
Au jour marqué, la lettre arriva, et ma grand'mère me demanda
brusquement, sans préambule: «Quand partez-vous?» À quoi je répondis en
tremblant que ma belle-soeur m'attendait. Nous partîmes effectivement
ensemble, nos femmes de chambre dans ma voiture, Mme de Lameth, ses deux
enfants et moi dans la sienne.
J'ai conservé le plus doux souvenir de ce voyage. Accoutumée à la
contrainte dans laquelle le terrible caractère de ma grand'mère tenait
tous les habitants de Montfermeil, il me sembla que mon existence
s'était transformée lorsque je me vis entre mon mari et son aimable
soeur. Ils étaient l'un et l'autre extrêmement gais et spirituels. Nous
allâmes à Lille voir le marquis de Lameth, mon beau-frère, qui y était
avec son régiment de la Couronne. Jamais je ne me suis autant amusée que
pendant ce petit voyage. Je visitai avec mon mari tous les
établissements militaires et publics. J'acquis beaucoup d'idées
nouvelles, qui se fixèrent dans ma mémoire pour n'en plus sortir; et
avec l'habitude que j'avais contractée en Languedoc, et que j'ai
conservée depuis, de questionner les gens sur leur spécialité, je
classai dans mon esprit tous les détails d'une ville de guerre, et bien
d'autres connaissances sur l'agriculture du pays, la filature du lin,
son emploi, etc., etc. Ma tête m'a toujours paru avoir de l'analogie
avec la galerie où l'on garde, à Rome, les vingt mille nuances avec
lesquelles se font les tableaux en mosaïque, et lorsque j'ai besoin d'un
souvenir, je retrouve encore très bien, malgré mon grand âge, la case où
je dois l'aller chercher.
Nous revînmes à Hénencourt où nous trouvâmes le bon curé, âgé de
quatre-vingt-dix ans, qui demeurait au château. Il avait dit sa première
messe devant Mme de Maintenon et se rappelait parfaitement tous les
détails de Saint-Cyr. J'avais moi-même visité cet admirable
établissement, dans mon enfance, avec Mme Élisabeth, qui avait la bonté
de me prendre avec elle à la promenade ou à la chasse, lorsque j'étais
avec ma mère à Versailles.
La permission de revenir à Paris ayant été donnée aux colonels,
lorsqu'il fut décidé que la France abandonnait les patriotes hollandais
à leur malheureux sort, nous reprîmes, mon mari et moi, la route de
Montfermeil, ma belle-soeur devant rester à la campagne jusqu'au
commencement de l'hiver. Il était alors d'usage élégant que les colonels
voyageassent en redingote uniforme avec leurs deux épaulettes, et les
femmes en très élégant habit de cheval, la jupe moins longue, cependant,
que celle avec laquelle on montait à cheval. Il fallait que cet
habillement, y compris le chapeau, arrivât de Londres, car la fureur des
modes anglaises était alors poussée à l'excès. J'avais donc l'air aussi
anglais que possible, ce qui fut cause d'une singulière méprise.
Ma femme de chambre était partie pour Paris dans une autre voiture, et
notre courrier avait pris beaucoup d'avance. Nous voyagions, mon mari et
moi, dans une jolie chaise de poste. Elle se brisa en face de l'avenue
du parc d'une vieille Mme de Nantouillet, qui se promenait en voiture
sur la grande route avec plusieurs autres dames jeunes et jolies. Comme
nous sortions de notre voiture cassée, la vue de ce jeune colonel en
compagnie d'une très jeune anglaise fit naître dans l'esprit de la bonne
dame un soupçon fort injuste contre moi. Elle n'en offrit pas moins de
nous mener au Bourget, situé à un quart de lieue seulement, et où nous
dîmes qu'une voiture nous attendait. Quoiqu'elle n'en crût pas un mot,
elle renvoya toutefois sa jeune société à pied au château pour nous
conduire au Bourget dans sa voiture; mais, pendant le trajet, elle ne
parla qu'à M. de La Tour du Pin, affectant de croire que je ne parlais
pas français. Arrivée devant la poste, lorsqu'elle vit un beau landeau,
attelé de six chevaux, avec des gens galonnés à la livrée de mon oncle
l'archevêque, elle tomba dans des confusions qui me donnèrent une
prodigieuse envie de rire. Je la remerciai de mon mieux; mais la pauvre
dame ne put empêcher cette historiette de parvenir, par son fils,
jusqu'à Versailles, où l'on avait encore le temps de penser aux choses
plaisantes.