CHAPITRE VII

I. La guerre civile en Hollande.--La princesse d'Orange.--Faiblesse du

gouvernement français.--Abandon définitif des patriotes par la

France.--Fâcheuse impression produite sur l'opinion publique.--II. Mme

de La Tour du Pin à Hénencourt.--Excursion à Lille.--Un curé

contemporain de Mme de Maintenon.--Retour à Montfermeil.--Une

méprise.--III. Chez Mme d'Hénin.--Le rigorisme.--Les loges de la reine

dans les théâtres.--La société de Mme d'Hénin.--Mme Necker et Mme de

Staël.--La _secte des Économistes_.--Mme d'Hénin.--M. d'Hénin et Mlle

Raucourt.--L'indifférence générale d'alors pour les mauvaises

moeurs.--_Les princesses combinées._--La princesse de Poix.--Mme de

Lauzun, plus tard duchesse de Biron; son mari, sa bibliothèque.--La

princesse de Bouillon; un cul-de-jatte.--Le prince de Salm-Salm.--Le

chevalier de Coigny.--IV. Mme de La Tour du Pin dans la société.--Mme de

Montesson et le duc d'Orléans.--Rupture de Mme de La Tour du Pin avec sa

famille.

I

N'écrivant pas l'histoire, je ne remonterai pas aux causes des

dissensions qui avaient divisé en deux partis les Provinces-Unies des

Pays-Bas: les partisans de la maison d'Orange-Nassau et les patriotes.

Les premiers désiraient pour le stathouder, comme premier officier de la

République, un pouvoir supérieur à celui qu'il avait à exercer; les

seconds voulaient restreindre ce pouvoir et le renfermer dans les bornes

imposées par les de Witt et les Barneveld.

Le stathouder[58] était un homme entièrement nul. Mais sa femme, nièce

du grand Frédéric et soeur du roi de Prusse[59] qui lui avait succédé,

était une princesse ambitieuse. Elle voulait mettre une couronne sur la

tête de son mari et sur la sienne. L'aristocratie de la Gueldre et des

provinces d'Over-Yssel et d'Utrecht voyait avec peine les richesses des

négociants de la Hollande. La princesse d'Orange provoquait ou, tout au

moins, soutenait ces mécontentements. Elle était assurée de l'appui de

l'Angleterre et de la Prusse, et ne craignait guère l'intervention de la

France, malgré l'opinion très prononcée de notre ambassadeur, le comte

de Saint-Priest, qui ne cessait de demander à sa faible cour de soutenir

le parti patriote, comme étant le parti _conservateur_. La princesse

d'Orange, poussée par la Prusse, qui avait fait rassembler des troupes à

Wesel, suscita une insurrection à Amsterdam et à La Haye. Le stathouder

fut insulté par de prétendus patriotes, et ses partisans exercèrent des

représailles. L'ambassade de France fut pillée, et M. de Saint-Priest se

retira dans les Pays-Bas autrichiens. Les patriotes d'Amsterdam prirent

alors les armes. Pour que les Prussiens eussent un prétexte

d'intervenir, la princesse d'Orange simula une crainte qu'elle ne

ressentait nullement, et partit de La Haye ouvertement pour se retirer

sur le territoire prussien, à Wesel. Les patriotes eurent la maladresse

de tomber dans le piège. La princesse, feignant d'ignorer qu'ils avaient

leurs avant-postes sur la route d'Utrecht, prit cette route, dans

l'espoir qu'elle serait arrêtée. Cette démarche audacieuse lui réussit

au delà de ses espérances, tille fut prise et conduite prisonnière à

Amsterdam. Aussitôt les orangistes coururent aux armes et appelèrent les

Prussiens à leur secours. Ceux-ci marchèrent sur-le-champ et vinrent

jusqu'à La Haye. Leur route fut marquée par l'incendie et le pillage de

tout ce qui appartenait au parti patriote. C'est en vain que M. de

Saint-Priest envoya courrier sur courrier à Versailles pour que son

gouvernement fît entrer des troupes en Hollande et qu'il n'abandonnât

pas le parti qu'il avait encouragé jusqu'alors; c'est inutilement que M.

Esterhazy, appelé à commander le corps d'armée qu'on avait promis aux

patriotes, vint à Versailles implorer l'appui de la reine. Rien ne put

vaincre l'indécision du roi et la faiblesse de son ministère.

On lira la chose en longueur. M. Esterhazy, que la reine traitait en ami

et nommait «mon frère», conservant l'espoir qu'elle parviendrait à

obtenir l'intervention du gouvernement français en faveur de nos alliés,

envoya M. de La Tour du Pin à Anvers pour convenir, avec M. de

Saint-Priest, des dispositions à adopter si l'on faisait marcher des

troupes.

Mais cet ambassadeur connaissait trop bien son gouvernement pour en rien

attendre de généreux ou de décisif. Nous abandonnâmes donc indignement

les patriotes hollandais à leur malheureux sort. On se contenta de

rappeler la légation, ou seulement l'ambassadeur, en laissant un chargé

d'affaires, qui fut autorisé à porter la cocarde orange, sous prétexte

qu'il serait insulté s'il sortait de chez lui sans que lui ou ses gens

en fussent décorés. M. d'Osmond, nommé ministre à La Haye, eut ordre de

ne pas songer à rejoindre son poste.

Beaucoup de patriotes hollandais se retirèrent en France, où ils ne

manquèrent pas de répandre leur juste mécontentement. Leurs plaintes

furent accueillies avec intérêt par tous ceux qui, déjà mécontents du

gouvernement, entrevoyaient l'espoir de l'améliorer. C'est ainsi que

beaucoup de bons Français furent entraînés par le désir, très

patriotique alors, de voir s'opérer des changements qui semblaient

nécessaires à tous les hommes réfléchis et bien pensants.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 58 / 105 题