I. La guerre civile en Hollande.--La princesse d'Orange.--Faiblesse du
gouvernement français.--Abandon définitif des patriotes par la
France.--Fâcheuse impression produite sur l'opinion publique.--II. Mme
de La Tour du Pin à Hénencourt.--Excursion à Lille.--Un curé
contemporain de Mme de Maintenon.--Retour à Montfermeil.--Une
méprise.--III. Chez Mme d'Hénin.--Le rigorisme.--Les loges de la reine
dans les théâtres.--La société de Mme d'Hénin.--Mme Necker et Mme de
Staël.--La _secte des Économistes_.--Mme d'Hénin.--M. d'Hénin et Mlle
Raucourt.--L'indifférence générale d'alors pour les mauvaises
moeurs.--_Les princesses combinées._--La princesse de Poix.--Mme de
Lauzun, plus tard duchesse de Biron; son mari, sa bibliothèque.--La
princesse de Bouillon; un cul-de-jatte.--Le prince de Salm-Salm.--Le
chevalier de Coigny.--IV. Mme de La Tour du Pin dans la société.--Mme de
Montesson et le duc d'Orléans.--Rupture de Mme de La Tour du Pin avec sa
famille.
I
N'écrivant pas l'histoire, je ne remonterai pas aux causes des
dissensions qui avaient divisé en deux partis les Provinces-Unies des
Pays-Bas: les partisans de la maison d'Orange-Nassau et les patriotes.
Les premiers désiraient pour le stathouder, comme premier officier de la
République, un pouvoir supérieur à celui qu'il avait à exercer; les
seconds voulaient restreindre ce pouvoir et le renfermer dans les bornes
imposées par les de Witt et les Barneveld.
Le stathouder[58] était un homme entièrement nul. Mais sa femme, nièce
du grand Frédéric et soeur du roi de Prusse[59] qui lui avait succédé,
était une princesse ambitieuse. Elle voulait mettre une couronne sur la
tête de son mari et sur la sienne. L'aristocratie de la Gueldre et des
provinces d'Over-Yssel et d'Utrecht voyait avec peine les richesses des
négociants de la Hollande. La princesse d'Orange provoquait ou, tout au
moins, soutenait ces mécontentements. Elle était assurée de l'appui de
l'Angleterre et de la Prusse, et ne craignait guère l'intervention de la
France, malgré l'opinion très prononcée de notre ambassadeur, le comte
de Saint-Priest, qui ne cessait de demander à sa faible cour de soutenir
le parti patriote, comme étant le parti _conservateur_. La princesse
d'Orange, poussée par la Prusse, qui avait fait rassembler des troupes à
Wesel, suscita une insurrection à Amsterdam et à La Haye. Le stathouder
fut insulté par de prétendus patriotes, et ses partisans exercèrent des
représailles. L'ambassade de France fut pillée, et M. de Saint-Priest se
retira dans les Pays-Bas autrichiens. Les patriotes d'Amsterdam prirent
alors les armes. Pour que les Prussiens eussent un prétexte
d'intervenir, la princesse d'Orange simula une crainte qu'elle ne
ressentait nullement, et partit de La Haye ouvertement pour se retirer
sur le territoire prussien, à Wesel. Les patriotes eurent la maladresse
de tomber dans le piège. La princesse, feignant d'ignorer qu'ils avaient
leurs avant-postes sur la route d'Utrecht, prit cette route, dans
l'espoir qu'elle serait arrêtée. Cette démarche audacieuse lui réussit
au delà de ses espérances, tille fut prise et conduite prisonnière à
Amsterdam. Aussitôt les orangistes coururent aux armes et appelèrent les
Prussiens à leur secours. Ceux-ci marchèrent sur-le-champ et vinrent
jusqu'à La Haye. Leur route fut marquée par l'incendie et le pillage de
tout ce qui appartenait au parti patriote. C'est en vain que M. de
Saint-Priest envoya courrier sur courrier à Versailles pour que son
gouvernement fît entrer des troupes en Hollande et qu'il n'abandonnât
pas le parti qu'il avait encouragé jusqu'alors; c'est inutilement que M.
Esterhazy, appelé à commander le corps d'armée qu'on avait promis aux
patriotes, vint à Versailles implorer l'appui de la reine. Rien ne put
vaincre l'indécision du roi et la faiblesse de son ministère.
On lira la chose en longueur. M. Esterhazy, que la reine traitait en ami
et nommait «mon frère», conservant l'espoir qu'elle parviendrait à
obtenir l'intervention du gouvernement français en faveur de nos alliés,
envoya M. de La Tour du Pin à Anvers pour convenir, avec M. de
Saint-Priest, des dispositions à adopter si l'on faisait marcher des
troupes.
Mais cet ambassadeur connaissait trop bien son gouvernement pour en rien
attendre de généreux ou de décisif. Nous abandonnâmes donc indignement
les patriotes hollandais à leur malheureux sort. On se contenta de
rappeler la légation, ou seulement l'ambassadeur, en laissant un chargé
d'affaires, qui fut autorisé à porter la cocarde orange, sous prétexte
qu'il serait insulté s'il sortait de chez lui sans que lui ou ses gens
en fussent décorés. M. d'Osmond, nommé ministre à La Haye, eut ordre de
ne pas songer à rejoindre son poste.
Beaucoup de patriotes hollandais se retirèrent en France, où ils ne
manquèrent pas de répandre leur juste mécontentement. Leurs plaintes
furent accueillies avec intérêt par tous ceux qui, déjà mécontents du
gouvernement, entrevoyaient l'espoir de l'améliorer. C'est ainsi que
beaucoup de bons Français furent entraînés par le désir, très
patriotique alors, de voir s'opérer des changements qui semblaient
nécessaires à tous les hommes réfléchis et bien pensants.