M. le maréchal de Ségur, ministre de la guerre, qui avait assisté à mon
mariage, accorda un mois de congé à mon mari. Aussi, au lieu de partir
pour Saint-Omer, où son régiment tenait garnison, il resta avec moi à
Montfermeil.
C'est là, qu'à l'occasion du goût que j'avais pour l'équitation et les
équipages, il commença à voir clair dans le caractère de ma grand'mère.
Mme de Montfermeil, que je voyais très souvent, me proposa de
l'accompagner à cheval. Gomme elle avait un cheval très sage et que ceux
de M. de Gouvernet étaient trop vifs, elle m'offrit de mettre le sien à
ma disposition. En ayant parlé à ma grand'mère, celle-ci en montra
beaucoup d'humeur, humeur qui se tourna en un vif mécontentement contre
moi, quand elle sut que, devançant mes désirs, mon mari m'avait donné un
charmant habit de cheval et qu'il souhaitait que je l'accompagnasse dans
ses promenades. Mon oncle, de son côté, qui ne montait plus à cheval
lui-même, s'était occupé de me faire dresser par son écuyer un superbe
cheval gris acheté en Angleterre. Il me l'avait offert, ainsi qu'une
jolie petite voiture, du modèle appelé aujourd'hui _tilbury_, et je
conduisais moi-même cet attelage dans les belles allées de la forêt de
Bondy. Ma cousine, Mme Sheldon, installée pour l'été chez nous, sortait
habituellement en voiture avec moi. Nous allions parfois toutes deux,
dans le tilbury, assister aux chasses de M. le marquis de Polignac,
oncle du duc, qui avait à ses ordres l'équipage de M. le comte d'Artois
et chassait au printemps dans la forêt basse.
Pendant le mois de congé que M. de Gouvernet passa à Montfermeil, il
m'emmena souvent suivre les chasses à cheval. Tous ces amusements de
jeunesse déplaisaient souverainement à ma grand'mère dont les
dispositions s'aigrissaient chaque jour davantage. Je vis clairement
qu'elle commençait à prendre pour M. de Gouvernet une de ces aversions,
qui lui étaient propres, et je prévis que nous ne pourrions prolonger
longtemps la vie commune.
Elle ne se sentait pas encore suffisamment à l'aise avec mon mari pour
oser attaquer de front ceux qu'il aimait; mais, dès qu'il avait quitté
la chambre, elle commençait à mal parler de ma tante d'Hénin et de toute
sa société, dénonçait le désagrément d'avoir chez soi des jeunes gens
quand on vieillissait, les ennuis qui en étaient la conséquence, se
complaisait enfin dans une foule de propos pénibles et désobligeants. M.
de la Tour du Pin, de son côté, me voyant toujours revenir dans ma
chambre avec les yeux rouges, insistait pour connaître les motifs de mon
trouble. Je refusais, autant que possible, de les lui expliquer, mais il
ne fut pas longtemps sans les deviner. En interrogeant sa tante, qui
avait été compagne de ma mère au palais, et plusieurs autres de ses
contemporains, il connut bientôt l'attitude répréhensible envers sa
fille, que le public reprochait à Mme de Rothe, et dont la reine avait
parlé ouvertement. Il résolut dès lors de ne pas souffrir qu'elle en
agît de même avec moi, et cette pensée une fois fixée dans son esprit,
je vécus dans la crainte continuelle que, son extrême vivacité prenant
le dessus, il n'éclatât dans quelque manifestation trop vive.
Il se contint cependant jusqu'au jour du retour à son régiment, qui eut
lieu à la fin de juin. Je le vis partir avec un vif chagrin, et je
restai à Montfermeil avec mes parents, en butte à la méchante humeur de
ma grand'mère et dominée par la crainte de scènes journalières. Ainsi,
lorsque ma tante m'écrivait de la rejoindre à Paris, pour raccompagner à
Versailles ou me mener dans le monde, je ne savais comment m'y prendre
pour annoncer que je devais m'absenter pendant deux ou trois jours.
Après tant d'années, les petits détails de cet esclavage et de ce
tourment perpétuel m'échappent. N'ayant pas conservé les lettres que
j'écrivais à mon mari et que j'ai brûlées dans des circonstances que
nous étions loin de prévoir alors, je me souviens seulement, dans leur
ensemble, des chagrins dont j'étais abreuvée chaque jour et du désir que
j'éprouvais de m'y dérober. Je prévoyais, en effet, que le caractère de
ma grand'mère rendrait impossible notre séjour dans la maison de mon
oncle. La tendresse que ce dernier me témoignait lui portait ombrage.
Elle craignait aussi que mon mari, pour lequel l'archevêque avait conçu
beaucoup de goût, ne prît de l'empire sur lui. Dès l'époque de mon
mariage, elle résolut donc de s'établir de nouveau à Hautefontaine avec
mon oncle pour le soustraire plus sûrement au _danger_ des sentiments
d'affection qui pourraient l'entraîner vers nous.
M. de la Tour du Pin vint passer huit jours à Montfermeil vers le milieu
d'août, M. le maréchal de Ségur ayant consenti à cette escapade, à la
condition qu'il ne se montrerait pas à Paris. Les colonels en garnison
dans les Flandres étaient alors menacés de passer plusieurs mois de
l'automne et de l'hiver à leurs régiments, à cause des troubles de la
Hollande, dans lesquels il semblait que nous devions intervenir, ce qui
eût été bien heureux. Mais l'indécision du roi et la faiblesse du
gouvernement ne permirent pas de prendre un parti, qui aurait pu
peut-être, en donnant un dérivatif à l'opinion, détourner le cours des
idées révolutionnaires en germe dans les têtes françaises.