IV

M. le maréchal de Ségur, ministre de la guerre, qui avait assisté à mon

mariage, accorda un mois de congé à mon mari. Aussi, au lieu de partir

pour Saint-Omer, où son régiment tenait garnison, il resta avec moi à

Montfermeil.

C'est là, qu'à l'occasion du goût que j'avais pour l'équitation et les

équipages, il commença à voir clair dans le caractère de ma grand'mère.

Mme de Montfermeil, que je voyais très souvent, me proposa de

l'accompagner à cheval. Gomme elle avait un cheval très sage et que ceux

de M. de Gouvernet étaient trop vifs, elle m'offrit de mettre le sien à

ma disposition. En ayant parlé à ma grand'mère, celle-ci en montra

beaucoup d'humeur, humeur qui se tourna en un vif mécontentement contre

moi, quand elle sut que, devançant mes désirs, mon mari m'avait donné un

charmant habit de cheval et qu'il souhaitait que je l'accompagnasse dans

ses promenades. Mon oncle, de son côté, qui ne montait plus à cheval

lui-même, s'était occupé de me faire dresser par son écuyer un superbe

cheval gris acheté en Angleterre. Il me l'avait offert, ainsi qu'une

jolie petite voiture, du modèle appelé aujourd'hui _tilbury_, et je

conduisais moi-même cet attelage dans les belles allées de la forêt de

Bondy. Ma cousine, Mme Sheldon, installée pour l'été chez nous, sortait

habituellement en voiture avec moi. Nous allions parfois toutes deux,

dans le tilbury, assister aux chasses de M. le marquis de Polignac,

oncle du duc, qui avait à ses ordres l'équipage de M. le comte d'Artois

et chassait au printemps dans la forêt basse.

Pendant le mois de congé que M. de Gouvernet passa à Montfermeil, il

m'emmena souvent suivre les chasses à cheval. Tous ces amusements de

jeunesse déplaisaient souverainement à ma grand'mère dont les

dispositions s'aigrissaient chaque jour davantage. Je vis clairement

qu'elle commençait à prendre pour M. de Gouvernet une de ces aversions,

qui lui étaient propres, et je prévis que nous ne pourrions prolonger

longtemps la vie commune.

Elle ne se sentait pas encore suffisamment à l'aise avec mon mari pour

oser attaquer de front ceux qu'il aimait; mais, dès qu'il avait quitté

la chambre, elle commençait à mal parler de ma tante d'Hénin et de toute

sa société, dénonçait le désagrément d'avoir chez soi des jeunes gens

quand on vieillissait, les ennuis qui en étaient la conséquence, se

complaisait enfin dans une foule de propos pénibles et désobligeants. M.

de la Tour du Pin, de son côté, me voyant toujours revenir dans ma

chambre avec les yeux rouges, insistait pour connaître les motifs de mon

trouble. Je refusais, autant que possible, de les lui expliquer, mais il

ne fut pas longtemps sans les deviner. En interrogeant sa tante, qui

avait été compagne de ma mère au palais, et plusieurs autres de ses

contemporains, il connut bientôt l'attitude répréhensible envers sa

fille, que le public reprochait à Mme de Rothe, et dont la reine avait

parlé ouvertement. Il résolut dès lors de ne pas souffrir qu'elle en

agît de même avec moi, et cette pensée une fois fixée dans son esprit,

je vécus dans la crainte continuelle que, son extrême vivacité prenant

le dessus, il n'éclatât dans quelque manifestation trop vive.

Il se contint cependant jusqu'au jour du retour à son régiment, qui eut

lieu à la fin de juin. Je le vis partir avec un vif chagrin, et je

restai à Montfermeil avec mes parents, en butte à la méchante humeur de

ma grand'mère et dominée par la crainte de scènes journalières. Ainsi,

lorsque ma tante m'écrivait de la rejoindre à Paris, pour raccompagner à

Versailles ou me mener dans le monde, je ne savais comment m'y prendre

pour annoncer que je devais m'absenter pendant deux ou trois jours.

Après tant d'années, les petits détails de cet esclavage et de ce

tourment perpétuel m'échappent. N'ayant pas conservé les lettres que

j'écrivais à mon mari et que j'ai brûlées dans des circonstances que

nous étions loin de prévoir alors, je me souviens seulement, dans leur

ensemble, des chagrins dont j'étais abreuvée chaque jour et du désir que

j'éprouvais de m'y dérober. Je prévoyais, en effet, que le caractère de

ma grand'mère rendrait impossible notre séjour dans la maison de mon

oncle. La tendresse que ce dernier me témoignait lui portait ombrage.

Elle craignait aussi que mon mari, pour lequel l'archevêque avait conçu

beaucoup de goût, ne prît de l'empire sur lui. Dès l'époque de mon

mariage, elle résolut donc de s'établir de nouveau à Hautefontaine avec

mon oncle pour le soustraire plus sûrement au _danger_ des sentiments

d'affection qui pourraient l'entraîner vers nous.

M. de la Tour du Pin vint passer huit jours à Montfermeil vers le milieu

d'août, M. le maréchal de Ségur ayant consenti à cette escapade, à la

condition qu'il ne se montrerait pas à Paris. Les colonels en garnison

dans les Flandres étaient alors menacés de passer plusieurs mois de

l'automne et de l'hiver à leurs régiments, à cause des troubles de la

Hollande, dans lesquels il semblait que nous devions intervenir, ce qui

eût été bien heureux. Mais l'indécision du roi et la faiblesse du

gouvernement ne permirent pas de prendre un parti, qui aurait pu

peut-être, en donnant un dérivatif à l'opinion, détourner le cours des

idées révolutionnaires en germe dans les têtes françaises.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 57 / 105 题