III

Il est peut-être intéressant de décrire le cérémonial de la cour du

dimanche où brillait alors la malheureuse reine, car les étiquettes

étant changées, ces détails sont entrés dans le domaine de l'histoire.

Les femmes se rendaient, quelques minutes avant midi, dans le salon qui

précédait la chambre de la reine. On ne s'asseyait pas, à l'exception

des dames âgées, fort respectées alors, et des jeunes femmes soupçonnées

d'être grosses. Il y avait toujours au moins quarante personnes, et

souvent beaucoup plus. Quelquefois nous étions très pressées les unes

contre les autres, à cause de ces grands paniers qui tenaient beaucoup

de place. Ordinairement, Mme la princesse de Lamballe, surintendante de

la maison, arrivait et entrait immédiatement dans la chambre à coucher

où la reine faisait sa toilette. Le plus souvent elle était arrivée

avant que Sa Majesté la commençât. Mme la princesse de Chimay,

belle-soeur de ma tante d'Hénin, et Mme la comtesse d'Ossun, l'une dame

d'honneur et l'autre dame d'atours, étaient aussi entrées dans la

chambre. Au bout de quelques minutes, un huissier s'avançait à la porte

de la chambre et appelait à haute voix: «Le service!» Alors les dames du

palais de semaine, au nombre de quatre, celles venues pour faire leur

cour dans l'intervalle de leurs semaines, ce qui était de coutume

constante, et les jeunes dames appelées à faire, plus tard partie du

service du palais, comme la comtesse de Maillé, née Fitz-James, la

comtesse Mathieu de Montmorency et moi, entraient également. Aussitôt

que la reine nous avait dit bonjour à toutes individuellement avec

beaucoup de grâce et de bienveillance, on ouvrait la porte, et tout le

monde était introduit. On se rangeait à droite et à gauche de

l'appartement, de manière que la porte restât libre et qu'il n'y eût

personne dans le milieu de la chambre. Bien des fois, quand il y avait

beaucoup de dames, on était sur deux ou trois rangs. Mais les premières

arrivées se retiraient adroitement vers la porte du salon de jeu, par où

la reine devait passer pour aller à la messe. Dans ce salon étaient

admis souvent quelques hommes privilégiés, déjà reçus en audience

particulière auparavant ou qui présentaient des étrangers.

Ce fut ainsi qu'un jour la reine, s'étant retournée à l'improviste pour

dire un mot à quelqu'un, me vit, dans le coin de la porte, donnant un

_shake hands_[52] au duc de Dorset, ambassadeur d'Angleterre. Elle ne

connaissait pas ce signe de bienveillance anglais, qui la fit beaucoup

rire; et comme les plaisanteries ne meurent pas à la cour, elle n'a

jamais cessé de répéter au duc, quand nous étions là tous les deux, ce

qui arrivait très souvent: «Avez-vous bien _shake hands_ avec Mme de

Gouvernet?»

Cette malheureuse princesse conservait encore alors quelques petites

jalousies de femme. Elle avait un très beau teint et beaucoup d'éclat,

et se montrait un peu jalouse de celles des jeunes femmes qui

apportaient au grand jour de midi un teint de dix-sept ans, plus

éclatant que le sien. Le mien était du nombre. Un jour, en passant dans

la porte, la duchesse de Duras, qui me protégeait beaucoup, me dit à

l'oreille: «Ne vous mettez pas en face des fenêtres.» Je compris la

recommandation, et me le tint pour dit à l'avenir. Ce qui n'empêchait

pas la reine de m'adresser quelquefois des mots presque piquants sur mon

goût pour les couleurs brillantes, et pour les coquelicots et les

scabieuses brunes que je portais souvent. Cependant elle se montrait

généralement très aimable à mon égard, et me faisait de ces compliments

à brûle-pourpoint que les princes ont l'habitude de lancer aux jeunes

personnes d'un bout de la chambre à l'autre, de manière à les faire

rougir jusqu'au blanc des yeux.

Continuons notre détail sur l'audience du dimanche matin. Elle se

prolongeait jusqu'à midi quarante minutes. La porte s'ouvrait alors et

l'huissier annonçait: «Le roi!» La reine, toujours vêtue d'un habit de

cour, s'avançait vers lui avec un air charmant, bienveillant et

respectueux. Le roi faisait des signes de tête à droite et à gauche,

parlait à quelques femmes qu'il connaissait, mais jamais aux jeunes. Il

avait la vue si basse qu'il ne reconnaissait personne à trois pas.

C'était un gros homme, de cinq pieds six à sept pouces de taille, avec

les épaules hautes, ayant la plus mauvaise tournure qu'on pût voir,

l'air d'un paysan marchant en se dandinant à la suite de sa charrue,

rien de hautain ni de royal dans le maintien. Toujours embarrassé de son

épée, ne sachant que faire de son chapeau, il était très magnifique dans

ses habits, dont à vrai dire il ne s'occupait guère, car il prenait

celui qu'on lui donnait sans seulement le regarder. Le sien était

toujours en étoffe de saison, très brodé, orné de l'étoile du

Saint-Esprit en diamants. Il ne portait pas le cordon par-dessus

l'habit, excepté le jour de sa fête, les jours de gala et de grande

cérémonie.

À une heure moins un quart, on se mettait en mouvement pour aller à la

messe. Le premier gentilhomme de la chambre d'année, le capitaine des

gardes de quartier et plusieurs autres officiers des gardes ou grandes

charges prenaient les devants, le capitaine des gardes le plus près du

roi. Puis venaient le roi et la reine marchant l'un à côté de l'autre,

et assez lentement pour dire un mot en passant aux nombreux courtisans

qui faisaient la haie tout le long de la galerie. Souvent la reine

parlait à des étrangères qui lui avaient été présentées en particulier,

à des artistes, à des gens de lettres. Un signe de tête ou un sourire

gracieux était compté et ménagé avec discernement. Derrière, venaient

les dames selon leur rang. Les jeunes cherchaient à se placer aux ailes

du bataillon, car on était quatre ou cinq de front, et celles d'entre

elles qu'on disait être _à la mode_ et dont j'avais l'honneur de faire

partie, prenaient grand soin de marcher assez près de la haie pour

recueillir les jolies choses qui leur étaient adressées bien bas au

passage.

C'était un grand art que de savoir marcher dans ce vaste appartement

sans accrocher la longue queue de la robe de la dame qui vous précédait.

Il ne fallait pas lever les pieds une seule fois, mais les glisser sur

le parquet, toujours très luisant, jusqu'à ce qu'on eût traversé le

salon d'Hercule. Après quoi on jetait son bas de robe sur un côté de son

panier, et, après avoir été vue de son laquais qui attendait avec un

grand sac de velours rouge crépines d'or, on se précipitait dans les

travées de droite et de gauche de la chapelle, de manière à tâcher

d'être le plus près possible de la tribune où étaient le roi, la reine,

et les princesses qui les avaient rejoints, soit à la chapelle, soit

dans le salon de jeu. Mme Elisabeth[53] était toujours là, et

quelquefois Madame[54]. Votre laquais déposait le sac devant vous; on

prenait son livre dans lequel on ne lisait guère, car avant qu'on ne se

fût placé, qu'on eût rangé la queue de sa robe et qu'on eût fouillé dans

cet immense sac, la messe était déjà à l'Évangile.

Celle-ci finie, la reine faisait une profonde révérence au roi et l'on

se remettait en marche dans l'ordre même où l'on était venu. Seulement

le roi ou la reine s'arrêtaient alors plus longtemps à parler à quelques

personnes. On retournait dans la chambre de la reine, et les habituées

restaient dans le salon de jeu, en attendant qu'on passât au dîner, ce

qui arrivait quand le roi et la reine s'étaient entretenus pendant un

quart d'heure avec les dames venues de Paris. Nous autres, jeunes

impertinentes, nous nommions ces dernières _les traîneuses_, parce

qu'elles avaient les jupes de leurs grands habits plus longues et qu'on

ne leur voyait pas la cheville du pied.

On servait le dîner dans le premier salon, où se trouvaient une petite

table rectangulaire avec deux couverts, et deux grands fauteuils verts

placés l'un à côté de l'autre, se touchant, et dont les dos étaient

assez hauts pour cacher entièrement les personnes qui les occupaient. La

nappe tombait à terre tout autour de la table. La reine se mettait à la

gauche du roi. Ils tournaient le dos à la cheminée, et en avant à dix

pieds étaient placés, disposés en cercle, une rangée de tabourets sur

lesquels s'asseyaient les duchesses, princesses ou grandes charges ayant

le privilège du _tabouret_. Derrière elles se tenaient les autres

femmes, le visage tourné vers le roi et la reine. Le roi mangeait de bon

appétit, mais la reine n'ôtait pas ses gants et ne déployait pas sa

serviette, en quoi elle avait grand tort. Lorsque le roi avait bu, on

s'en allait après avoir fait la révérence. Aucune obligation ne retenait

plus les dames venues pour faire leur cour.

Beaucoup de personnes qui, sans être _présentées_, étaient pourtant

connues du roi et de la reine, et pour lesquelles Leurs Majestés étaient

fort affables, restaient jusqu'à la fin du dîner. Il en était de même

ordinairement pour les hommes de la maison du roi.

Alors commença une véritable course pour aller faire sa cour aux princes

et aux princesses de la famille royale, qui dînaient beaucoup plus tard.

C'était à qui arriverait le plus vite. On allait chez

Monsieur[55]--depuis Louis XVIII,--chez M. le comte d'Artois, chez Mme

Elisabeth, chez Mesdames[56], tantes du roi, et même chez le petit

dauphin[57], quand il eut son gouverneur, le duc d'Harcourt. Ces visites

duraient chacune trois ou quatre minutes seulement, car les salons des

princes étaient si petits qu'ils se trouvaient dans la nécessité de

congédier les premières venues pour faire place aux autres.

L'audience de M. le comte d'Artois était celle qui plaisait le plus aux

jeunes femmes! Il était jeune lui-même, et avait cette charmante

tournure qu'il a conservée toute sa vie. On tenait beaucoup à lui

plaire, car c'était un brevet de célébrité. Il était sur un ton de

familiarité avec ma tante, et l'appelait _chère princesse_ quand elle

entrait.

On regagnait ses appartements assez fatiguée, et comme on devait aller

le soir au jeu, à 7 heures, on se tenait tranquille dans sa chambre pour

ne pas déranger sa coiffure, surtout quand on avait été coiffée par

Léonard, le plus fameux des coiffeurs. Le dîner chez soi avait lieu à 3

heures. C'était à cette époque l'heure élégante. On causait après dîner

jusqu'à 6 heures, et quelques hommes intimes venaient vous raconter les

nouvelles, les caquets ou les intrigues appris par eux dans la matinée.

Puis on remettait le grand habit, et on retournait dans le même salon du

palais où on s'était tenu le matin. Mais on y trouvait alors également

des hommes.

Il fallait être arrivé avant que 7 heures n'eussent sonné, car la reine

entrait avant que le timbre de la pendule ne frappât. Elle trouvait près

de sa porte un des deux curés de Versailles qui lui remettait une

bourse, et elle faisait la quête à chacun, hommes et femmes, en disant:

_Pour les pauvres, s'il vous plaît._ Les femmes avaient chacune leur écu

de six francs dans la main et les hommes leur louis. La reine percevait

ce petit impôt charitable suivie du curé, qui rapportait souvent jusqu'à

cent louis à ses pauvres, et jamais moins de cinquante.

J'ai entendu souvent des jeunes gens, parmi les plus dépensiers, se

plaindre indécemment d'être forcés à cette charité, tandis qu'ils ne

regardaient pas à risquer au jeu une somme cent fois plus forte ou à

dépenser le matin inutilement bien davantage.

Mais il était de bon ton de se plaindre de tout. On était ennuyé,

fatigué d'aller faire sa cour. Les officiers des gardes du corps de

quartier, qui logeaient tous au château, se lamentaient de l'obligation

d'être toute la journée en uniforme. Les dames du palais de semaine ne

pouvaient se passer de venir souper à Paris deux ou trois fois dans les

huit jours de leur service à Versailles. Il était du meilleur air de se

plaindre des devoirs qu'on avait à remplir envers la cour, tout en

profitant et en abusant même souvent des avantages que procuraient les

places. Tous les liens se relâchaient, et c'étaient, hélas! les hautes

classes qui donnaient l'exemple. Les évêques ne résidaient pas dans

leurs diocèses et prenaient tous les prétextes pour venir à Paris. Les

colonels, qui n'étaient astreints qu'à quatre mois de présence à leur

régiment, n'y seraient pas restés cinq minutes de plus. Sans qu'on s'en

fût rendu compte, un esprit de révolte régnait dans toutes les classes.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 56 / 105 题