Il est peut-être intéressant de décrire le cérémonial de la cour du
dimanche où brillait alors la malheureuse reine, car les étiquettes
étant changées, ces détails sont entrés dans le domaine de l'histoire.
Les femmes se rendaient, quelques minutes avant midi, dans le salon qui
précédait la chambre de la reine. On ne s'asseyait pas, à l'exception
des dames âgées, fort respectées alors, et des jeunes femmes soupçonnées
d'être grosses. Il y avait toujours au moins quarante personnes, et
souvent beaucoup plus. Quelquefois nous étions très pressées les unes
contre les autres, à cause de ces grands paniers qui tenaient beaucoup
de place. Ordinairement, Mme la princesse de Lamballe, surintendante de
la maison, arrivait et entrait immédiatement dans la chambre à coucher
où la reine faisait sa toilette. Le plus souvent elle était arrivée
avant que Sa Majesté la commençât. Mme la princesse de Chimay,
belle-soeur de ma tante d'Hénin, et Mme la comtesse d'Ossun, l'une dame
d'honneur et l'autre dame d'atours, étaient aussi entrées dans la
chambre. Au bout de quelques minutes, un huissier s'avançait à la porte
de la chambre et appelait à haute voix: «Le service!» Alors les dames du
palais de semaine, au nombre de quatre, celles venues pour faire leur
cour dans l'intervalle de leurs semaines, ce qui était de coutume
constante, et les jeunes dames appelées à faire, plus tard partie du
service du palais, comme la comtesse de Maillé, née Fitz-James, la
comtesse Mathieu de Montmorency et moi, entraient également. Aussitôt
que la reine nous avait dit bonjour à toutes individuellement avec
beaucoup de grâce et de bienveillance, on ouvrait la porte, et tout le
monde était introduit. On se rangeait à droite et à gauche de
l'appartement, de manière que la porte restât libre et qu'il n'y eût
personne dans le milieu de la chambre. Bien des fois, quand il y avait
beaucoup de dames, on était sur deux ou trois rangs. Mais les premières
arrivées se retiraient adroitement vers la porte du salon de jeu, par où
la reine devait passer pour aller à la messe. Dans ce salon étaient
admis souvent quelques hommes privilégiés, déjà reçus en audience
particulière auparavant ou qui présentaient des étrangers.
Ce fut ainsi qu'un jour la reine, s'étant retournée à l'improviste pour
dire un mot à quelqu'un, me vit, dans le coin de la porte, donnant un
_shake hands_[52] au duc de Dorset, ambassadeur d'Angleterre. Elle ne
connaissait pas ce signe de bienveillance anglais, qui la fit beaucoup
rire; et comme les plaisanteries ne meurent pas à la cour, elle n'a
jamais cessé de répéter au duc, quand nous étions là tous les deux, ce
qui arrivait très souvent: «Avez-vous bien _shake hands_ avec Mme de
Gouvernet?»
Cette malheureuse princesse conservait encore alors quelques petites
jalousies de femme. Elle avait un très beau teint et beaucoup d'éclat,
et se montrait un peu jalouse de celles des jeunes femmes qui
apportaient au grand jour de midi un teint de dix-sept ans, plus
éclatant que le sien. Le mien était du nombre. Un jour, en passant dans
la porte, la duchesse de Duras, qui me protégeait beaucoup, me dit à
l'oreille: «Ne vous mettez pas en face des fenêtres.» Je compris la
recommandation, et me le tint pour dit à l'avenir. Ce qui n'empêchait
pas la reine de m'adresser quelquefois des mots presque piquants sur mon
goût pour les couleurs brillantes, et pour les coquelicots et les
scabieuses brunes que je portais souvent. Cependant elle se montrait
généralement très aimable à mon égard, et me faisait de ces compliments
à brûle-pourpoint que les princes ont l'habitude de lancer aux jeunes
personnes d'un bout de la chambre à l'autre, de manière à les faire
rougir jusqu'au blanc des yeux.
Continuons notre détail sur l'audience du dimanche matin. Elle se
prolongeait jusqu'à midi quarante minutes. La porte s'ouvrait alors et
l'huissier annonçait: «Le roi!» La reine, toujours vêtue d'un habit de
cour, s'avançait vers lui avec un air charmant, bienveillant et
respectueux. Le roi faisait des signes de tête à droite et à gauche,
parlait à quelques femmes qu'il connaissait, mais jamais aux jeunes. Il
avait la vue si basse qu'il ne reconnaissait personne à trois pas.
C'était un gros homme, de cinq pieds six à sept pouces de taille, avec
les épaules hautes, ayant la plus mauvaise tournure qu'on pût voir,
l'air d'un paysan marchant en se dandinant à la suite de sa charrue,
rien de hautain ni de royal dans le maintien. Toujours embarrassé de son
épée, ne sachant que faire de son chapeau, il était très magnifique dans
ses habits, dont à vrai dire il ne s'occupait guère, car il prenait
celui qu'on lui donnait sans seulement le regarder. Le sien était
toujours en étoffe de saison, très brodé, orné de l'étoile du
Saint-Esprit en diamants. Il ne portait pas le cordon par-dessus
l'habit, excepté le jour de sa fête, les jours de gala et de grande
cérémonie.
À une heure moins un quart, on se mettait en mouvement pour aller à la
messe. Le premier gentilhomme de la chambre d'année, le capitaine des
gardes de quartier et plusieurs autres officiers des gardes ou grandes
charges prenaient les devants, le capitaine des gardes le plus près du
roi. Puis venaient le roi et la reine marchant l'un à côté de l'autre,
et assez lentement pour dire un mot en passant aux nombreux courtisans
qui faisaient la haie tout le long de la galerie. Souvent la reine
parlait à des étrangères qui lui avaient été présentées en particulier,
à des artistes, à des gens de lettres. Un signe de tête ou un sourire
gracieux était compté et ménagé avec discernement. Derrière, venaient
les dames selon leur rang. Les jeunes cherchaient à se placer aux ailes
du bataillon, car on était quatre ou cinq de front, et celles d'entre
elles qu'on disait être _à la mode_ et dont j'avais l'honneur de faire
partie, prenaient grand soin de marcher assez près de la haie pour
recueillir les jolies choses qui leur étaient adressées bien bas au
passage.
C'était un grand art que de savoir marcher dans ce vaste appartement
sans accrocher la longue queue de la robe de la dame qui vous précédait.
Il ne fallait pas lever les pieds une seule fois, mais les glisser sur
le parquet, toujours très luisant, jusqu'à ce qu'on eût traversé le
salon d'Hercule. Après quoi on jetait son bas de robe sur un côté de son
panier, et, après avoir été vue de son laquais qui attendait avec un
grand sac de velours rouge crépines d'or, on se précipitait dans les
travées de droite et de gauche de la chapelle, de manière à tâcher
d'être le plus près possible de la tribune où étaient le roi, la reine,
et les princesses qui les avaient rejoints, soit à la chapelle, soit
dans le salon de jeu. Mme Elisabeth[53] était toujours là, et
quelquefois Madame[54]. Votre laquais déposait le sac devant vous; on
prenait son livre dans lequel on ne lisait guère, car avant qu'on ne se
fût placé, qu'on eût rangé la queue de sa robe et qu'on eût fouillé dans
cet immense sac, la messe était déjà à l'Évangile.
Celle-ci finie, la reine faisait une profonde révérence au roi et l'on
se remettait en marche dans l'ordre même où l'on était venu. Seulement
le roi ou la reine s'arrêtaient alors plus longtemps à parler à quelques
personnes. On retournait dans la chambre de la reine, et les habituées
restaient dans le salon de jeu, en attendant qu'on passât au dîner, ce
qui arrivait quand le roi et la reine s'étaient entretenus pendant un
quart d'heure avec les dames venues de Paris. Nous autres, jeunes
impertinentes, nous nommions ces dernières _les traîneuses_, parce
qu'elles avaient les jupes de leurs grands habits plus longues et qu'on
ne leur voyait pas la cheville du pied.
On servait le dîner dans le premier salon, où se trouvaient une petite
table rectangulaire avec deux couverts, et deux grands fauteuils verts
placés l'un à côté de l'autre, se touchant, et dont les dos étaient
assez hauts pour cacher entièrement les personnes qui les occupaient. La
nappe tombait à terre tout autour de la table. La reine se mettait à la
gauche du roi. Ils tournaient le dos à la cheminée, et en avant à dix
pieds étaient placés, disposés en cercle, une rangée de tabourets sur
lesquels s'asseyaient les duchesses, princesses ou grandes charges ayant
le privilège du _tabouret_. Derrière elles se tenaient les autres
femmes, le visage tourné vers le roi et la reine. Le roi mangeait de bon
appétit, mais la reine n'ôtait pas ses gants et ne déployait pas sa
serviette, en quoi elle avait grand tort. Lorsque le roi avait bu, on
s'en allait après avoir fait la révérence. Aucune obligation ne retenait
plus les dames venues pour faire leur cour.
Beaucoup de personnes qui, sans être _présentées_, étaient pourtant
connues du roi et de la reine, et pour lesquelles Leurs Majestés étaient
fort affables, restaient jusqu'à la fin du dîner. Il en était de même
ordinairement pour les hommes de la maison du roi.
Alors commença une véritable course pour aller faire sa cour aux princes
et aux princesses de la famille royale, qui dînaient beaucoup plus tard.
C'était à qui arriverait le plus vite. On allait chez
Monsieur[55]--depuis Louis XVIII,--chez M. le comte d'Artois, chez Mme
Elisabeth, chez Mesdames[56], tantes du roi, et même chez le petit
dauphin[57], quand il eut son gouverneur, le duc d'Harcourt. Ces visites
duraient chacune trois ou quatre minutes seulement, car les salons des
princes étaient si petits qu'ils se trouvaient dans la nécessité de
congédier les premières venues pour faire place aux autres.
L'audience de M. le comte d'Artois était celle qui plaisait le plus aux
jeunes femmes! Il était jeune lui-même, et avait cette charmante
tournure qu'il a conservée toute sa vie. On tenait beaucoup à lui
plaire, car c'était un brevet de célébrité. Il était sur un ton de
familiarité avec ma tante, et l'appelait _chère princesse_ quand elle
entrait.
On regagnait ses appartements assez fatiguée, et comme on devait aller
le soir au jeu, à 7 heures, on se tenait tranquille dans sa chambre pour
ne pas déranger sa coiffure, surtout quand on avait été coiffée par
Léonard, le plus fameux des coiffeurs. Le dîner chez soi avait lieu à 3
heures. C'était à cette époque l'heure élégante. On causait après dîner
jusqu'à 6 heures, et quelques hommes intimes venaient vous raconter les
nouvelles, les caquets ou les intrigues appris par eux dans la matinée.
Puis on remettait le grand habit, et on retournait dans le même salon du
palais où on s'était tenu le matin. Mais on y trouvait alors également
des hommes.
Il fallait être arrivé avant que 7 heures n'eussent sonné, car la reine
entrait avant que le timbre de la pendule ne frappât. Elle trouvait près
de sa porte un des deux curés de Versailles qui lui remettait une
bourse, et elle faisait la quête à chacun, hommes et femmes, en disant:
_Pour les pauvres, s'il vous plaît._ Les femmes avaient chacune leur écu
de six francs dans la main et les hommes leur louis. La reine percevait
ce petit impôt charitable suivie du curé, qui rapportait souvent jusqu'à
cent louis à ses pauvres, et jamais moins de cinquante.
J'ai entendu souvent des jeunes gens, parmi les plus dépensiers, se
plaindre indécemment d'être forcés à cette charité, tandis qu'ils ne
regardaient pas à risquer au jeu une somme cent fois plus forte ou à
dépenser le matin inutilement bien davantage.
Mais il était de bon ton de se plaindre de tout. On était ennuyé,
fatigué d'aller faire sa cour. Les officiers des gardes du corps de
quartier, qui logeaient tous au château, se lamentaient de l'obligation
d'être toute la journée en uniforme. Les dames du palais de semaine ne
pouvaient se passer de venir souper à Paris deux ou trois fois dans les
huit jours de leur service à Versailles. Il était du meilleur air de se
plaindre des devoirs qu'on avait à remplir envers la cour, tout en
profitant et en abusant même souvent des avantages que procuraient les
places. Tous les liens se relâchaient, et c'étaient, hélas! les hautes
classes qui donnaient l'exemple. Les évêques ne résidaient pas dans
leurs diocèses et prenaient tous les prétextes pour venir à Paris. Les
colonels, qui n'étaient astreints qu'à quatre mois de présence à leur
régiment, n'y seraient pas restés cinq minutes de plus. Sans qu'on s'en
fût rendu compte, un esprit de révolte régnait dans toutes les classes.