Le lendemain, la plupart des convives de la veille nous quittèrent.
J'avais pris un élégant petit deuil, ayant encore un mois à porter celui
de Mme de Monconseil. Mme d'Hénin nous fit part du désir de la reine que
ma présentation eût lieu le dimanche suivant. Je m'étais mariée un
lundi, et ce fut le mardi que ma tante prévint ma grand'mère qui n'avait
pas été consultée. Mme d'Hénin ajouta que je devais l'accompagner à
Paris le jeudi matin pour prendre deux leçons de _révérences_ de mon
maître à danser, essayer mon habit de présentation et aller voir Mme la
marquise de La Tour du Pin[47] qui, seule de son nom, ma belle-mère
n'allant, plus à la Cour, devait me présenter.
Ma grand'mère reçut cette notification, qui n'admettait pas
d'observation, avec un air fort courroucé. Elle comprit que son empire
était fini, que je lui échappais sans retour. Elle frémit de rage à la
pensée que la reine allait désormais disposer de moi, et que Mme d'Hénin
de son côté, appelée à me mener dans le monde, déciderait de ma
conduite. Elle n'osa pas, toutefois, témoigner son mécontentement; elle
se contint devant les personnes de ma nouvelle famille, mais il me fut
aisé de voir quels orages s'amoncelaient contre moi. Aussi, pendant
toute cette journée, évitai-je de me trouver seule avec elle.
Je partis donc le lendemain pour Paris en compagnie de ma tante, Mme
d'Hénin, et je passai les deux matinées suivantes avec M. Huart, mon
maître à danser. On ne saurait rien imaginer de plus ridicule que cette,
répétition de la présentation. M. Huart, gros homme, coiffé
admirablement et poudré à blanc, avec un jupon bouffant, représentait la
reine et se tenait debout au fond du salon. Il me dictait ce que je
devais faire, tantôt personnifiant la dame qui me présentait, tantôt
retournant à la place de la reine pour figurer le moment où, ôtant mon
gant et m'inclinant pour baiser le bas de sa robe, elle faisait le
mouvement de m'en empêcher. Rien n'était oublié ou négligé dans cette
répétition qui se renouvela pendant trois ou quatre heures de suite.
J'avais un grand habit, le grand panier, le bas et le haut du corps,
vêtus d'une robe du matin, et les cheveux simplement relevés. C'était
une véritable comédie.
Le dimanche matin, après la messe, ma présentation eut lieu J'étais en
_grand corps_, c'est-à-dire avec un corset fait exprès, sans épaulettes,
lacé par derrière, mais assez étroit pour que la laçure, large de quatre
doigts par en bas, laissât voir une chemise de la plus fine batiste à
travers laquelle on aurait aisément distingué une peau qui n'eût pas été
blanche. Cette chemise avait des manches de trois doigts de haut
seulement, pas d'épaulettes, de manière à laisser l'épaule nue. La
naissance du bras était recouverte de trois ou quatre rangs de blonde ou
de dentelle tombant jusqu'au coude. La gorge était entièrement
découverte. Sept ou huit rangs de gros diamants que la reine avait voulu
me prêter cachaient en partie la mienne. Le devant du corset était comme
lacé par des rangs de diamants. J'en avais encore sur la tête une
quantité, soit en épis, soit en aigrettes.
Grâce aux bonnes leçons de M. Huart, je me tirai fort bien de mes trois
révérences. J'ôtai et je remis mon gant sans trop de gaucherie. J'allai
ensuite recevoir l'accolade du roi et des princes, ses frères[48], de M.
le duc de Penthièvre[49], de MM. les princes de Condé, de Bourbon[50] et
d'Enghien[51]. Par un bonheur dont j'ai mille fois remercié le ciel, M.
le duc d'Orléans n'était pas à Versailles le jour de ma présentation, et
j'ai évité ainsi d'être embrassée par ce monstre. Souvent depuis
cependant je l'ai vu, et même chez lui, aux soupers du Palais-Royal.
C'était une journée fort embarrassante et fatigante que celle de la
présentation. On était sûre d'attirer les regards de toute la Cour, de
passer à l'examen de toutes les malveillances. On devenait le sujet de
toutes les conversations de la journée, et quand on retournait le soir
au jeu, à 7 heures ou à 9 heures, mon souvenir est incertain quant à
l'heure exacte, tous les yeux se fixaient sur vous.
Mon habit de présentation était très beau: tout blanc, à cause de mon
petit deuil, garni seulement de quelques belles pierres de jaïet mêlées
aux diamants que la reine m'avait prêtés; la jupe entièrement brodée en
perles et en argent.
Le dimanche suivant, je retournai à Versailles, encore en deuil, et dès
lors j'y allai presque tous les huit jours avec ma tante. Bien que la
reine eût décidé que j'exercerais au bout de deux ans seulement ma place
de dame du palais, j'étais dès lors considérée comme telle. J'entrais
donc désormais dans sa chambre avec le service, le dimanche.