CHAPITRE VI

I. Un mariage dans la haute société à la fin du XVIIIe siècle.--La

bénédiction nuptiale.--Les noeuds d'épée, les dragonnes, les glands pour

chapeaux d'évêque, les éventails.--La toilette de la mariée.--Les tables

des domestiques et des paysans.--II. Présentation à la

reine.--Répétition chez le maître à danser.--Toilette de

présentation.--Les accolades.--Heureuse absence du duc d'Orléans.--III.

La cour du dimanche.--Un _shake hands_[38].--Les petites jalousies de

femme de la reine.--Portrait du roi.--Le cortège pour la messe.--L'art

de marcher à Versailles.--La messe.--Les _traîneuses_.--Le dîner

royal.--Les tabourets.--Les audiences des princes et des princesses.--Le

jeu du roi.--La quête pour les pauvres.--L'esprit de mécontentement à

cette époque.--IV. Mauvaise humeur de Mme de Rothe à propos des

divertissements de sa petite-fille.--Son attitude hostile.--Bruits de

guerre en Hollande.

I

Je voudrais pouvoir peindre les moeurs du temps de ma jeunesse, dont

beaucoup de détails s'effacent dans mon souvenir, et, à l'occasion de ce

mariage dans la haute société, présenter ces personnages, hommes et

femmes, graves et pourtant aimables, gracieux, conservant l'envie de

plaire sous leurs cheveux blancs, chacun selon la place qu'il occupait

dans le monde.

Le jour de mon mariage, on se réunit dans le salon à midi. La société se

composait, de mon côté, de ma grand'mère[39], de mon grand-oncle[40], de

ma tante lady Jerningham, de son mari[41], de sa fille[42] et de son

fils aîné[43], maintenant lord Stafford; de MM. Sheldon, de leur frère

aîné, M. Constable, mon premier témoin, et du chevalier Jerningham[44],

ami de mère et le mien, mon second témoin. C'était toute ma famille. Les

invités comprenaient tous les ministres, l'archevêque de Paris, celui de

Toulouse, quelques évêques du Languedoc présents à Paris; M. de

Lally-Tollendal, dont je parlerai plus loin, et plusieurs autres

personnes dont je ne me rappelle pas les noms.

La famille de M. de Gouvernet se composait de son père et de sa mère; de

son oncle, l'abbé de Gouvernet, chanoine du chapitre noble de Mâcon; de

sa soeur, la marquise de Lameth, de son mari et des frères[45] de

celui-ci; de Mme d'Hénin, sa tante; de M. le chevalier de Coigny et de

M. le comte de Valence, ses témoins; de la comtesse de Blot et de nombre

d'autres personnages, en tout cinquante ou soixante personnes.

On traversa la cour pour aller à la chapelle. Je marchais la première,

donnant la main à mon cousin, le jeune Jerningham. Ma grand'mère venait

ensuite avec M. de Gouvernet, et le reste suivait, je ne sais comment.

On trouva à l'autel mon oncle et monseigneur l'archevêque de Paris, M.

de Juigné. Le curé de Montfermeil, M. de Riencourt, bon gentilhomme de

Picardie, dit une messe basse, et mon oncle, avec la permission de

l'archevêque de Paris qui l'assistait, nous donna la bénédiction

nuptiale, après avoir prononcé un très joli discours, débité de cette

belle voix vibrante qui allait au coeur. Le poêle fut tenu par le jeune

Alfred de Lameth[46], âgé de sept ans, et par mon cousin Jerningham, qui

en avait seize, et à qui je donnai une belle épée en rentrant au salon.

Toutes les femmes m'embrassèrent par ordre de parenté et d'âge. Après

quoi un valet de chambre apporta une grande corbeille remplie de noeuds

d'épée, de dragonnes, d'éventails et de cordons de chapeaux d'évêque,

verts et or, destinés à être distribués aux assistants. Cet usage était

fort dispendieux. Les noeuds d'épée, faits des plus beaux rubans,

coûtaient 25 ou 30 francs pièce; les dragonnes militaires en or, ainsi

que les cordons de chapeaux d'évêque auxquels on joignait les glands de

ceinture, 50 francs, et les éventails des femmes, de différents prix, de

25 à 100 francs.

N'omettons pas la toilette de la mariée. Elle était fort simple. J'avais

une robe de crêpe blanc ornée d'une belle garniture de point de

Bruxelles et les barbes pendantes--on portait alors un bonnet et pas de

voile;--un bouquet de fleurs d'oranger sur la tête et un autre au côté.

Pour le dîner, je mis une belle toque, rehaussée de plumes blanches, et

sur laquelle était attaché le bouquet de fleurs d'oranger.

On causa, on s'ennuya, jusqu'au dîner, qui eut lieu à 4 heures. On alla

ensuite faire le tour des tables dressées dans la cour pour les gens et

les paysans. Il y en avait une de cent couverts pour les gens de livrée,

et la diversité de couleur des habits et des galons offrait un effet

très pittoresque. Les paysans et les ouvriers, une table leur avait été

aussi réservée, burent de bon coeur à ma santé. J'étais fort populaire

parmi ces gens; tous me témoignaient beaucoup de confiance. Plusieurs

m'avaient vue naître. Je m'étais dans maintes circonstances occupée de

leurs intérêts, de leurs désirs; bien des fois j'avais excusé leurs

fautes, ou adouci ma grand'mère dans ses mécontentements qui étaient

fréquents et souvent injustes. Ils me souhaitèrent du bonheur dans

l'union que je venais de contracter. Leurs voeux me touchèrent plus que

les compliments du salon. Dans la soirée, un joli concert termina la

journée.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 54 / 105 题