J'avais fait connaissance, peu de jours auparavant, avec mon futur
beau-père. C'était un petit homme tout droit, fort bien fait, et qui
avait été beau dans sa jeunesse. Il avait conservé les plus admirables
dents que l'on pût voir, de beaux yeux, un air assuré et un charmant
sourire, expression vivante de sa belle âme et de son extrême bonté. Il
ne m'en imposait pas, et je faisais mon possible pour lui plaire. Homme
de moeurs simples, scrupuleusement occupé des devoirs que lui imposait sa
place de commandant des provinces de Saintonge, Poitou et pays d Aunis,
il occupait tous les moments qu'il avait de libre à bâtir et à planter
au Bouilh, son séjour de prédilection. Séparé de sa femme, il n'avait
pas d'établissement à Paris, où il ne venait qu'en passant, pour faire
sa cour au roi et conférer avec les ministres des affaires publiques. Il
n'était pas ambitieux; son fils trouvait même qu'il ne l'était pas assez
et qu'il se tenait trop à l'écart pour son mérite. C'était un caractère
antique, du temps de saint Louis. Il avait servi dans la guerre de Sept
Ans comme colonel d'un régiment composé de l'élite de tous les autres,
et qu'on nommait _les Grenadiers de France_. Il s'était fort distingué,
et ses grades, jusqu'à celui qu'il occupait, lui avaient été donnés sans
qu'il les eût sollicités. Son désintéressement déconcertait l'esprit
d'intrigue de sa belle-mère, Mme de Monconseil. Celle-ci ne l'aimait
pas. Elle l'avait trouvé plus sévère qu'elle ne l'aurait voulu envers sa
femme, dont les désordres avaient été si publics que, tout en étant le
plus doux des hommes, il s'était vu forcé d'user de rigueur. Très juste
et très vertueux, il avait estimé avec raison devoir la retirer d'un
monde où elle donnait de si scandaleux exemples. Mme de La Tour du Pin
avait été autorisée par lui à paraître quelquefois chez son père, et, à
l'occasion du mariage de son fils, M. de La Tour du Pin voulut bien
aussi qu'elle fût présente. Elle éprouva un grand plaisir à se
retrouver, parée, dans un beau salon. M. de Gouvernet et Mme de Lameth
lui témoignaient beaucoup d'égards et de respects.
Le contrat signé, je lui fis visite, accompagnée de ma grand'mère, ainsi
qu'à Mme d'Hénin. Cette dernière visite fut celle qui m'intimida le
plus. Mme d'Hénin était un peu malade. Elle avait des crachements de
sang très violents, premiers symptômes, je crois, de l'anévrisme dont
elle est morte trente-sept ans plus tard. Je connaissais, par M. de
Gouvernet, les allures de la société de sa tante, dans laquelle je
devais être admise sous ses auspices, et tout ce qu'il m'en avait dit me
causait une terreur extrême. Plus tard, je me livrerai au plaisir de
décrire cette société, la plus distinguée de Paris. Pour le moment, ces
détails m'éloigneraient trop du sujet actuel: celui de mon mariage. Mais
avant de le continuer, je parlerai d'une autre visite où j'eus tout lieu
d'être mécontente de moi-même et de ma sotte timidité.
La reine, qui approuvait mon mariage, exprima le désir de me voir. Elle
annonçait hautement la protection qu'elle voulait bien m'accorder, et
pria mon oncle de m'amener chez elle avec Mme d'Hénin, qui m'en imposait
déjà extrêmement. J'étais très timide, et lorsque cette disposition, qui
rend si gauche, s'emparait de moi, elle me frappait comme d'immobilité:
mes jambes ne me portaient plus, mes membres étaient en catalepsie.
J'avais beau me raisonner, essayer de me vaincre, tout était inutile.
Outre cette espèce de poltronnerie, probablement semblable à celle qui
paralyse le soldat qui se déshonore dans une bataille, une autre
particularité de mon caractère, qui a duré toute ma vie, c'est l'horreur
insurmontable que j'ai toujours éprouvée pour la fausseté et pour
l'expression de sentiments que l'on ne ressent pas. J'avais l'intuition
que la reine allait jouer une scène d'attendrissement, et je savais
qu'elle n'avait regretté ma mère qu'un seul jour. Mon coeur tout entier
se révoltait à la seule pensée de l'obligation où j'allais me trouver de
jouer, dans mon intérêt, un rôle dans cette scène combinée. Tout en
traversant les appartements pour me rendre dans cette chambre à coucher
où je suis entrée si souvent depuis, Mme d'Hénin, fort maladroitement,
me répétait d'être _bien aimable_ avec la reine, de ne pas être froide,
que la reine serait très émue, etc., recommandations qui ne faisaient
qu'accroître mon embarras.
Je me trouvai en présence de la reine sans savoir comment j'étais
entrée. Elle m'embrassa et je lui baisai la main. Elle me fit asseoir à
côté d'elle et m'adressa mille questions sur mon éducation, sur mes
talents, etc.; mais, malgré l'effort prodigieux que je faisais, je
restais sans voix pour répondre. Enfin, voyant de grosses larmes couler
de mes yeux, mon embarras finit par l'apitoyer et elle causa avec mon
oncle et Mme d'Hénin. Ma timidité laissa dans l'esprit de la reine une
mauvaise impression qui ne s'est peut-être jamais effacée complètement.
J'ai eu lieu de regretter vivement depuis que, m'ayant mal jugée sans
doute alors, elle ne crut pas devoir mettre mon dévouement à l'épreuve,
dans une circonstance où, ma jeunesse aidant, et j'ose dire grâce à mon
courage, les destinées de la France auraient peut-être été changées.
V
Nous allâmes à Montfermeil vers le 8 ou 10 du mois de mai 1787. Comme il
était d'étiquette que le futur ne couchât pas sous le même toit que la
demoiselle qu'il allait épouser, M. de Gouvernet venait tous les jours
de Paris pour dîner, et il restait jusqu'après souper. La veille du 21
mai, il coucha au château de Montfermeil, que ses aimables maîtres
avaient mis à la disposition de mes parents. Plusieurs hommes y
trouvèrent asile, et les femmes furent établies dans les appartements de
la charmante maison[35] de ma grand'mère. On m'installa moi-même dans un
délicieux appartement, parfaitement meublé, tapissé d'un superbe tissu
ou toile de coton de l'Inde, fond chamois, parsemé d'arbres et de
branchages chargés de fleurs, de fruits et d'oiseaux, le tout doublé
d'une belle étoffe de soie verte.
On y avait réuni dans de vastes armoires, le beau trousseau que m'avait
offert ma grand'mère et dont le prix s'élevait à 45.000 francs. Il
n'était composé que de linge, de dentelles et de robes de mousseline. Il
n'y avait pas une seule robe de soie. La corbeille, que m'avait donnée
M. de Gouvernet, comprenait des bijoux, des rubans en pièces, des
fleurs, des plumes, des gants, des blondes, des étoffes--on ne portait
pas alors de shawls[36]--plusieurs chapeaux et bonnets habillés, des
mantelets en gaze noire ou blanche ornés de blonde.
Mme d'Hénin m'avait fait cadeau d'une charmante table à thé garnie d'un
service: théière, sucrier, etc., en vermeil, avec toute la porcelaine
venant de Sèvres. C'est l'objet qui m'a causé le plus de plaisir. Il
avait, je crois, coûté 6.000 francs. M. l'abbé de Gouvernet, oncle de M.
de Gouvernet, m'offrit un beau nécessaire de voyage qui avait sa place
dans ma voiture de campagne; mon grand-père[37], une belle paire de
boucles d'oreilles de 10.000 francs.
En arrivant dans ce joli appartement, je trouvai une charmante table
jardinière au milieu de ma chambre, contenant les plantes les plus
rares, et des vases remplis de fleurs. Dans le petit cabinet à côté, où
je me tenais habituellement, on avait placé une petite bibliothèque
garnie de livres anglais, entre autres la jolie collection in-18 des
poètes anglais en 70 volumes, et de livres italiens. De belles gravures
anglaises bien encadrées ornaient le reste du cabinet. Tout cela venait
de M. de Gouvernet, et je lui en témoignai une vive reconnaissance.
Je ne raconte toute cette splendeur et toute cette élégance que pour
faire contraste avec la suite de mon récit. Si j'ai montré quelque
résignation dans la mauvaise fortune, ce n'est pas en effet que je
n'eusse connu et apprécié tout le prix de la vie à laquelle j'étais
destinée. J'avais tous les goûts qui résultaient de la certitude d'avoir
une belle fortune. Cependant mon imagination se portait souvent vers le
malheur et la ruine, et si, à cette époque, j'avais écrit un roman, la
vie de mon héroïne aurait été traversée de beaucoup des événements qui
se sont réalisés ensuite dans la mienne.