IV

J'avais fait connaissance, peu de jours auparavant, avec mon futur

beau-père. C'était un petit homme tout droit, fort bien fait, et qui

avait été beau dans sa jeunesse. Il avait conservé les plus admirables

dents que l'on pût voir, de beaux yeux, un air assuré et un charmant

sourire, expression vivante de sa belle âme et de son extrême bonté. Il

ne m'en imposait pas, et je faisais mon possible pour lui plaire. Homme

de moeurs simples, scrupuleusement occupé des devoirs que lui imposait sa

place de commandant des provinces de Saintonge, Poitou et pays d Aunis,

il occupait tous les moments qu'il avait de libre à bâtir et à planter

au Bouilh, son séjour de prédilection. Séparé de sa femme, il n'avait

pas d'établissement à Paris, où il ne venait qu'en passant, pour faire

sa cour au roi et conférer avec les ministres des affaires publiques. Il

n'était pas ambitieux; son fils trouvait même qu'il ne l'était pas assez

et qu'il se tenait trop à l'écart pour son mérite. C'était un caractère

antique, du temps de saint Louis. Il avait servi dans la guerre de Sept

Ans comme colonel d'un régiment composé de l'élite de tous les autres,

et qu'on nommait _les Grenadiers de France_. Il s'était fort distingué,

et ses grades, jusqu'à celui qu'il occupait, lui avaient été donnés sans

qu'il les eût sollicités. Son désintéressement déconcertait l'esprit

d'intrigue de sa belle-mère, Mme de Monconseil. Celle-ci ne l'aimait

pas. Elle l'avait trouvé plus sévère qu'elle ne l'aurait voulu envers sa

femme, dont les désordres avaient été si publics que, tout en étant le

plus doux des hommes, il s'était vu forcé d'user de rigueur. Très juste

et très vertueux, il avait estimé avec raison devoir la retirer d'un

monde où elle donnait de si scandaleux exemples. Mme de La Tour du Pin

avait été autorisée par lui à paraître quelquefois chez son père, et, à

l'occasion du mariage de son fils, M. de La Tour du Pin voulut bien

aussi qu'elle fût présente. Elle éprouva un grand plaisir à se

retrouver, parée, dans un beau salon. M. de Gouvernet et Mme de Lameth

lui témoignaient beaucoup d'égards et de respects.

Le contrat signé, je lui fis visite, accompagnée de ma grand'mère, ainsi

qu'à Mme d'Hénin. Cette dernière visite fut celle qui m'intimida le

plus. Mme d'Hénin était un peu malade. Elle avait des crachements de

sang très violents, premiers symptômes, je crois, de l'anévrisme dont

elle est morte trente-sept ans plus tard. Je connaissais, par M. de

Gouvernet, les allures de la société de sa tante, dans laquelle je

devais être admise sous ses auspices, et tout ce qu'il m'en avait dit me

causait une terreur extrême. Plus tard, je me livrerai au plaisir de

décrire cette société, la plus distinguée de Paris. Pour le moment, ces

détails m'éloigneraient trop du sujet actuel: celui de mon mariage. Mais

avant de le continuer, je parlerai d'une autre visite où j'eus tout lieu

d'être mécontente de moi-même et de ma sotte timidité.

La reine, qui approuvait mon mariage, exprima le désir de me voir. Elle

annonçait hautement la protection qu'elle voulait bien m'accorder, et

pria mon oncle de m'amener chez elle avec Mme d'Hénin, qui m'en imposait

déjà extrêmement. J'étais très timide, et lorsque cette disposition, qui

rend si gauche, s'emparait de moi, elle me frappait comme d'immobilité:

mes jambes ne me portaient plus, mes membres étaient en catalepsie.

J'avais beau me raisonner, essayer de me vaincre, tout était inutile.

Outre cette espèce de poltronnerie, probablement semblable à celle qui

paralyse le soldat qui se déshonore dans une bataille, une autre

particularité de mon caractère, qui a duré toute ma vie, c'est l'horreur

insurmontable que j'ai toujours éprouvée pour la fausseté et pour

l'expression de sentiments que l'on ne ressent pas. J'avais l'intuition

que la reine allait jouer une scène d'attendrissement, et je savais

qu'elle n'avait regretté ma mère qu'un seul jour. Mon coeur tout entier

se révoltait à la seule pensée de l'obligation où j'allais me trouver de

jouer, dans mon intérêt, un rôle dans cette scène combinée. Tout en

traversant les appartements pour me rendre dans cette chambre à coucher

où je suis entrée si souvent depuis, Mme d'Hénin, fort maladroitement,

me répétait d'être _bien aimable_ avec la reine, de ne pas être froide,

que la reine serait très émue, etc., recommandations qui ne faisaient

qu'accroître mon embarras.

Je me trouvai en présence de la reine sans savoir comment j'étais

entrée. Elle m'embrassa et je lui baisai la main. Elle me fit asseoir à

côté d'elle et m'adressa mille questions sur mon éducation, sur mes

talents, etc.; mais, malgré l'effort prodigieux que je faisais, je

restais sans voix pour répondre. Enfin, voyant de grosses larmes couler

de mes yeux, mon embarras finit par l'apitoyer et elle causa avec mon

oncle et Mme d'Hénin. Ma timidité laissa dans l'esprit de la reine une

mauvaise impression qui ne s'est peut-être jamais effacée complètement.

J'ai eu lieu de regretter vivement depuis que, m'ayant mal jugée sans

doute alors, elle ne crut pas devoir mettre mon dévouement à l'épreuve,

dans une circonstance où, ma jeunesse aidant, et j'ose dire grâce à mon

courage, les destinées de la France auraient peut-être été changées.

V

Nous allâmes à Montfermeil vers le 8 ou 10 du mois de mai 1787. Comme il

était d'étiquette que le futur ne couchât pas sous le même toit que la

demoiselle qu'il allait épouser, M. de Gouvernet venait tous les jours

de Paris pour dîner, et il restait jusqu'après souper. La veille du 21

mai, il coucha au château de Montfermeil, que ses aimables maîtres

avaient mis à la disposition de mes parents. Plusieurs hommes y

trouvèrent asile, et les femmes furent établies dans les appartements de

la charmante maison[35] de ma grand'mère. On m'installa moi-même dans un

délicieux appartement, parfaitement meublé, tapissé d'un superbe tissu

ou toile de coton de l'Inde, fond chamois, parsemé d'arbres et de

branchages chargés de fleurs, de fruits et d'oiseaux, le tout doublé

d'une belle étoffe de soie verte.

On y avait réuni dans de vastes armoires, le beau trousseau que m'avait

offert ma grand'mère et dont le prix s'élevait à 45.000 francs. Il

n'était composé que de linge, de dentelles et de robes de mousseline. Il

n'y avait pas une seule robe de soie. La corbeille, que m'avait donnée

M. de Gouvernet, comprenait des bijoux, des rubans en pièces, des

fleurs, des plumes, des gants, des blondes, des étoffes--on ne portait

pas alors de shawls[36]--plusieurs chapeaux et bonnets habillés, des

mantelets en gaze noire ou blanche ornés de blonde.

Mme d'Hénin m'avait fait cadeau d'une charmante table à thé garnie d'un

service: théière, sucrier, etc., en vermeil, avec toute la porcelaine

venant de Sèvres. C'est l'objet qui m'a causé le plus de plaisir. Il

avait, je crois, coûté 6.000 francs. M. l'abbé de Gouvernet, oncle de M.

de Gouvernet, m'offrit un beau nécessaire de voyage qui avait sa place

dans ma voiture de campagne; mon grand-père[37], une belle paire de

boucles d'oreilles de 10.000 francs.

En arrivant dans ce joli appartement, je trouvai une charmante table

jardinière au milieu de ma chambre, contenant les plantes les plus

rares, et des vases remplis de fleurs. Dans le petit cabinet à côté, où

je me tenais habituellement, on avait placé une petite bibliothèque

garnie de livres anglais, entre autres la jolie collection in-18 des

poètes anglais en 70 volumes, et de livres italiens. De belles gravures

anglaises bien encadrées ornaient le reste du cabinet. Tout cela venait

de M. de Gouvernet, et je lui en témoignai une vive reconnaissance.

Je ne raconte toute cette splendeur et toute cette élégance que pour

faire contraste avec la suite de mon récit. Si j'ai montré quelque

résignation dans la mauvaise fortune, ce n'est pas en effet que je

n'eusse connu et apprécié tout le prix de la vie à laquelle j'étais

destinée. J'avais tous les goûts qui résultaient de la certitude d'avoir

une belle fortune. Cependant mon imagination se portait souvent vers le

malheur et la ruine, et si, à cette époque, j'avais écrit un roman, la

vie de mon héroïne aurait été traversée de beaucoup des événements qui

se sont réalisés ensuite dans la mienne.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 53 / 105 题