III

Je crois me rappeler que cette assemblée des notables prit fin vers le

milieu d'avril. Elle me fatiguait de toutes manières ainsi que M. de

Gouvernet, que sa galanterie ou un sentiment plus tendre amenait tous

les jours à Versailles. Nous avions trouvé le moyen de causer beaucoup

ensemble et de nous convaincre de plus en plus que nous étions faits

l'un pour l'autre. Souvent nous avons reparlé avec bonheur du charme de

ces premières conversations, où nous essayions mutuellement de nous

pénétrer et de nous connaître, où chacun étudiait les opinions, les

goûts de l'autre, et dont nous sortions toujours également satisfaits.

Que de projets agréables nous formions pour notre vie future, et dont

aucun ne s'est réalisé! Nous étions trop heureux du temps présent pour

prévoir les orages que nous aurions à affronter, et cependant nous

avions le sentiment profond que, si graves que fussent les coups qui

pourraient nous frapper ensemble, nous trouverions dans une affection

partagée la force de les supporter sans faiblesse.

C'est une époque de ma vie dont je retrace les souvenirs avec délices.

Tout était brillant dans le tableau qui se déroulait devant nos yeux.

Nous trouvions l'un dans l'autre ce qui répondait à nos espérances

intimes, et, outre le bonheur réciproque qui semblait nous être ainsi

assuré, nous apercevions devant nous la fortune, une belle et grande

existence, un noble avenir, enfin tout ce qui pouvait flatter l'ambition

d'un homme et les goûts d'une femme.

M. de Gouvernet n'avait pas encore bien démêlé le caractère de ma

grand'mère. Il en était resté aux impressions de Mme d'Hénin, elle-même

renseignée uniquement à cet égard par les on-dit du monde, car elle

n'était entrée au palais de la reine qu'après la mort de ma mère.

Ah! que les choses tristes s'oublient vite à la Cour! La reine avait

pleuré ma mère pendant vingt-quatre heures, puis, le surlendemain de sa

mort, elle témoigna le désir d'aller à la Comédie-Française. La duchesse

de Duras, de semaine ce jour-là, lui dit: «Votre Majesté ferait mieux

d'aller à l'Opéra, car en passant devant Saint-Sulpice, elle

rencontrerait l'enterrement de Mme Dillon.» La souveraine sentit la

leçon et resta à Versailles. La duchesse de Duras, née Noailles,

personne de la vertu la plus éminente, en imposait à la reine. Elle

avait beaucoup aimé ma mère, a reporté ensuite sur moi cette

bienveillance et m'a toujours protégée.

M. de Gouvernet était donc encore dans l'ignorance du caractère, de ma

grand'mère, aussi dissimulée que violente et vindicative. Des haines

s'emparaient d'elle que rien ne pouvait amortir. Mon père comptait parmi

ceux qu'elle détestait le plus. Elle ne lui pardonnait pas de s'être

remarié, et ma belle-mère était l'objet de ses plus vifs ressentiments.

Elle ne soupçonnait pas qu'il existât la moindre intimité entre mon

père, ma belle-mère et M. de Gouvernet. Un soir que nous nous trouvions

seuls dans le salon, à Versailles, et qu'elle était, je ne puis me

souvenir pour quel motif, de très méchante humeur, genre d'humeur qui se

manifestait toujours par une promenade incessante de long en large dans

le fond de la chambre, elle se mit à parler du mariage de mon père et de

l'époque où il avait eu lieu. Elle le fixait à plusieurs mois plus tard

que celui où il avait été célébré à Paris. M. de Gouvernet, étonné de

l'acharnement avec lequel elle voulait méconnaître le moment précis de

cette union, ouvrit la bouche pour dire: «Mais, madame, personne...» Je

pressentis qu'il allait ajouter: «Personne ne le sait mieux que moi,

puisque j'ai été le témoin de M. Dillon.» Ma frayeur fut grande.

Heureusement ma grand'mère, à ce moment de sa promenade, nous tournait

le dos. J'en profitai instinctivement pour saisir brusquement le bras de

M. de Gouvernet, qui, tout surpris, me regarda. Voyant que je mettais un

doigt sur mes lèvres et remarquant l'anxiété de mon visage, il se tut.

Ma grand'mère se retourna et lui dit: «Eh! bien, monsieur!...» Mais il

n'ajouta rien et la laissa continuer. Très désireux de savoir la cause

de mon émotion, il profita du premier moment où il put me le demander,

et je tâchai, tout en ménageant ma grand'mère, de le mettre au courant

des sujets qu'il ne fallait pas traiter avec elle. Toutefois cette

circonstance le mit sur la voie des inconvénients de son caractère, et,

connaissant la vivacité du sien, il pressentit que nous ne resterions

pas longtemps ensemble, ce qui arriva en effet.

Enfin l'assemblée des notables prit fin. Nous retournâmes, ou, pour

mieux dire, mon oncle retourna à Paris, et le jour de la signature du

contrat fut fixé aux premiers jours de mai. Cette cérémonie se fît avec

toute la solennité d'usage. Les parents, les témoins, les notaires, les

toilettes, tout était très convenable. Je ne saurais plus décrire ma

toilette, mais je pense qu'elle devait être rose ou bleue, car on

réservait la robe blanche pour le jour du mariage. Mmes de La Tour du

Pin, d'Hénin, de Lameth, étaient en noir, à cause du deuil de leur mère

et grand'mère.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 52 / 105 题