Je crois me rappeler que cette assemblée des notables prit fin vers le
milieu d'avril. Elle me fatiguait de toutes manières ainsi que M. de
Gouvernet, que sa galanterie ou un sentiment plus tendre amenait tous
les jours à Versailles. Nous avions trouvé le moyen de causer beaucoup
ensemble et de nous convaincre de plus en plus que nous étions faits
l'un pour l'autre. Souvent nous avons reparlé avec bonheur du charme de
ces premières conversations, où nous essayions mutuellement de nous
pénétrer et de nous connaître, où chacun étudiait les opinions, les
goûts de l'autre, et dont nous sortions toujours également satisfaits.
Que de projets agréables nous formions pour notre vie future, et dont
aucun ne s'est réalisé! Nous étions trop heureux du temps présent pour
prévoir les orages que nous aurions à affronter, et cependant nous
avions le sentiment profond que, si graves que fussent les coups qui
pourraient nous frapper ensemble, nous trouverions dans une affection
partagée la force de les supporter sans faiblesse.
C'est une époque de ma vie dont je retrace les souvenirs avec délices.
Tout était brillant dans le tableau qui se déroulait devant nos yeux.
Nous trouvions l'un dans l'autre ce qui répondait à nos espérances
intimes, et, outre le bonheur réciproque qui semblait nous être ainsi
assuré, nous apercevions devant nous la fortune, une belle et grande
existence, un noble avenir, enfin tout ce qui pouvait flatter l'ambition
d'un homme et les goûts d'une femme.
M. de Gouvernet n'avait pas encore bien démêlé le caractère de ma
grand'mère. Il en était resté aux impressions de Mme d'Hénin, elle-même
renseignée uniquement à cet égard par les on-dit du monde, car elle
n'était entrée au palais de la reine qu'après la mort de ma mère.
Ah! que les choses tristes s'oublient vite à la Cour! La reine avait
pleuré ma mère pendant vingt-quatre heures, puis, le surlendemain de sa
mort, elle témoigna le désir d'aller à la Comédie-Française. La duchesse
de Duras, de semaine ce jour-là, lui dit: «Votre Majesté ferait mieux
d'aller à l'Opéra, car en passant devant Saint-Sulpice, elle
rencontrerait l'enterrement de Mme Dillon.» La souveraine sentit la
leçon et resta à Versailles. La duchesse de Duras, née Noailles,
personne de la vertu la plus éminente, en imposait à la reine. Elle
avait beaucoup aimé ma mère, a reporté ensuite sur moi cette
bienveillance et m'a toujours protégée.
M. de Gouvernet était donc encore dans l'ignorance du caractère, de ma
grand'mère, aussi dissimulée que violente et vindicative. Des haines
s'emparaient d'elle que rien ne pouvait amortir. Mon père comptait parmi
ceux qu'elle détestait le plus. Elle ne lui pardonnait pas de s'être
remarié, et ma belle-mère était l'objet de ses plus vifs ressentiments.
Elle ne soupçonnait pas qu'il existât la moindre intimité entre mon
père, ma belle-mère et M. de Gouvernet. Un soir que nous nous trouvions
seuls dans le salon, à Versailles, et qu'elle était, je ne puis me
souvenir pour quel motif, de très méchante humeur, genre d'humeur qui se
manifestait toujours par une promenade incessante de long en large dans
le fond de la chambre, elle se mit à parler du mariage de mon père et de
l'époque où il avait eu lieu. Elle le fixait à plusieurs mois plus tard
que celui où il avait été célébré à Paris. M. de Gouvernet, étonné de
l'acharnement avec lequel elle voulait méconnaître le moment précis de
cette union, ouvrit la bouche pour dire: «Mais, madame, personne...» Je
pressentis qu'il allait ajouter: «Personne ne le sait mieux que moi,
puisque j'ai été le témoin de M. Dillon.» Ma frayeur fut grande.
Heureusement ma grand'mère, à ce moment de sa promenade, nous tournait
le dos. J'en profitai instinctivement pour saisir brusquement le bras de
M. de Gouvernet, qui, tout surpris, me regarda. Voyant que je mettais un
doigt sur mes lèvres et remarquant l'anxiété de mon visage, il se tut.
Ma grand'mère se retourna et lui dit: «Eh! bien, monsieur!...» Mais il
n'ajouta rien et la laissa continuer. Très désireux de savoir la cause
de mon émotion, il profita du premier moment où il put me le demander,
et je tâchai, tout en ménageant ma grand'mère, de le mettre au courant
des sujets qu'il ne fallait pas traiter avec elle. Toutefois cette
circonstance le mit sur la voie des inconvénients de son caractère, et,
connaissant la vivacité du sien, il pressentit que nous ne resterions
pas longtemps ensemble, ce qui arriva en effet.
Enfin l'assemblée des notables prit fin. Nous retournâmes, ou, pour
mieux dire, mon oncle retourna à Paris, et le jour de la signature du
contrat fut fixé aux premiers jours de mai. Cette cérémonie se fît avec
toute la solennité d'usage. Les parents, les témoins, les notaires, les
toilettes, tout était très convenable. Je ne saurais plus décrire ma
toilette, mais je pense qu'elle devait être rose ou bleue, car on
réservait la robe blanche pour le jour du mariage. Mmes de La Tour du
Pin, d'Hénin, de Lameth, étaient en noir, à cause du deuil de leur mère
et grand'mère.