II

M. de Gouvernet, en l'absence de son père pour le moment éloigné de

Paris, s'empressa de faire savoir à mon oncle que la perte de sa

grand'mère n'influait en rien sur le désir qu'il avait de lui

appartenir, et qu'il sollicitait la permission de le voir en

particulier. Il vint en effet un soir, et mon oncle fut fort satisfait

de ses manières. M. de Gouvernet insista pour être autorisé à aller

informer de vive voix et personnellement son père que la demande de la

main de Mlle Dillon, qu'il se proposait de faire, serait agréée par elle

et par ma grand'mère, et, sur la réponse affirmative de mon grand-oncle,

il prit congé de lui. J'entre dans tous ces détails pour peindre les

moeurs de la haute société dans ce temps-là, si éloigné de celui où

j'écris. Mon oncle monta chez ma grand'mère, j'étais seule avec elle, et

il m'embrassa en me disant: «Bonsoir, madame de Gouvernet.»

Quelques, jours s'écoulèrent, et avant que la semaine fût passée, on

vint un soir dire à mon oncle que M. de Gouvernet l'attendait dans son

cabinet. «Mais cela n'est pas possible», s'écria-t-il. Rien n'était plus

vrai néanmoins. Il avait été au Bouilh, avait parlé à son père; lui

avait fait écrire la lettre de demande, avait pris ses instructions sur

toutes choses, était remonté dans sa voiture et était revenu à Paris.

Cet empressement me parut du meilleur goût. Il fut convenu qu'il

viendrait le lendemain matin chez ma grand'mère, mais qu'il ne me

verrait qu'après les articles signés, comme c'était l'usage alors, à

moins d'une rencontre fortuite, chose peu probable, puisque je ne

sortais jamais à pied, que je n'allais dans aucune promenade publique ni

au spectacle.

Ce lendemain mémorable, je me mis derrière un rideau, et je vis

descendre M. de Gouvernet d'un fort joli cabriolet attelé d'un beau

cheval gris très fougueux. Si l'on veut bien se souvenir que je n'avais

pas encore dix-sept ans, on concevra que cette arrivée me plut davantage

que s'il fût venu dans un bon carrosse, escorté de son laquais qui lui

eût présenté le bras pour en sortir. En deux sauts, il fut au haut de

l'escalier. Il était en costume du matin fort soigné: un frac noir, ou

gris fer très foncé, nuance imposée par son grand deuil; un col

militaire et un chapeau de même, chapeau porté pour ainsi dire

exclusivement par les colonels, parce qu'il était de très bon air

d'afficher ce grade élevé avec un visage jeune. Je ne le trouvais pas

laid, comme on me l'avait annoncé. Sa tournure assurée, son air décidé

me plurent au premier coup d'oeil. J'étais placée de manière à le voir

lorsqu'il entra chez ma grand'mère. Elle lui tendit la main, qu'il baisa

d'un air fort respectueux. Je ne pouvais entendre les paroles qu'ils

échangeaient et je tâchais de me les imaginer. Il resta un quart

d'heure; et on convint de signer les articles, aussitôt qu'ils auraient

été rédigés par les notaires, afin de permettre à M. de Gouvernet de

venir tous les jours chez mon oncle.

Cela ne fut terminé qu'au bout de huit jours. Mais auparavant, Mme

d'Hénin fit une visite à ma grand'mère. Elle me demanda; je m'y

attendais. J'avais une telle peur de cette belle dame, si élégante et si

imposante, qui allait m'examiner des pieds à la tête, que je pouvais à

peine me tenir sur mes jambes en entrant dans la chambre, et qu'à la

lettre je ne voyais pas où j'allais. Elle se leva, me prit la main et

m'embrassa. Puis, avec cette hardiesse des dames de son temps, elle

m'éloigna d'elle à la longueur de son bras, en s'écriant: «Ah! la belle

taille! Elle est charmante. Mon neveu est bien heureux!» J'étais au

supplice. Elle se rassit, et me fit beaucoup de questions auxquelles je

suis sûre de n'avoir répondu que des bêtises. En s'en allant, elle

m'embrassa encore, et me fit deux ou trois beaux compliments sur le

plaisir qu'elle aurait à me mener dans le monde.

Cette visite eut lieu, je crois, la veille du jour où l'on signa les

articles. Il n'était pas d'usage que la demoiselle assistât à la lecture

de cet acte préparatoire, que signaient seuls les parents et les

notaires. Mais, ceux-ci sortis, on me fit entrer. Ma grand'mère vint à

la porte me prendre par la main et je traversai le salon plus morte que

vive. Je sentais tous les regards fixés sur moi, et surtout ceux de M.

de Gouvernet, que je prenais bien soin de ne pas regarder. On me mit à

côté de Mme d'Hénin et de ma tante lady Jerningham, qui prenait pitié de

mon embarras.

Ma toilette était très simple. J'avais conjuré ma grand'mère de la

laisser à mon choix. On portait alors des robes lacées par derrière qui

marquaient beaucoup la taille, et que l'on nommait des _fourreaux_. J'en

avais une de gaze blanche, sans aucun ornement, et une ceinture gros

bleu de beau ruban avec des bouts effilés en soie brillante, qui venait

d'Angleterre. On trouva que j'étais mise à peindre. On regarda mes

cheveux, que j'avais très beaux. Un tel examen était insoutenable en

présence du _haut et puissant seigneur futur époux_, comme on l'avait

nommé vingt fois de suite en lisant les articles.

À partir de ce moment, M. de Gouvernet venait tous les jours dîner ou

passer l'après-dîner, ou souper, soit à Paris, soit à Versailles, mon

oncle, depuis le commencement de l'assemblée des notables, étant établi

dans cette ville.

Ma grand'mère et moi nous restâmes à Paris. Tous les jours de la semaine

nous partions à une heure et demie pour Versailles. Nous y arrivions

pour dîner à trois heures. Mon oncle n'était presque jamais sorti du

bureau dont il faisait partie, celui, il me semble, présidé par

Monsieur, frère du roi, depuis Louis XVIII. Il paraissait au moment de

se mettre à table et amenait avec lui quelques personnes. M. de

Gouvernet venait de Paris et dînait chaque jour avec nous. Il était en

habit habillé avec l'épée au côté, car on n'avait pas encore adopté

l'usage d'être en frac et en chapeau rond à dîner, surtout à Versailles.

Jamais un homme comme il faut, n'aurait voulu y être vu autrement

qu'avec son épée et habillé, à moins qu'il ne fût sur le point de monter

à cheval ou de partir pour Paris dans son cabriolet. Il prenait soin

alors de descendre dans les cours par les petits escaliers, et de ne

passer, ni dans les appartements, ni dans les galeries, ni dans les

salles des gardes. On n'avait pas encore perdu le respect. Il eût été du

plus mauvais goût de manquer, je ne dis pas à l'étiquette, mais à la

moindre nuance de politesse que l'on observait strictement dans la

société.

Pendant cette assemblée des notables, qui m'ennuyait mortellement, la

politique formait l'objet unique de toutes les conversations. Chaque

personne qui entrait dans le salon avait un moyen infaillible à

développer pour combler le déficit des finances et réformer les abus

qu'on avait laissé s'introduire dans l'État. Mon oncle voulait que toute

la France fût gouvernée par des États, comme le Languedoc. M. de

Gouvernet se mêlait souvent à ces discussions avec esprit et vivacité,

et j'aimais à l'entendre parler.

Il avait présenté à mon oncle son beau-frère, le marquis de Lameth, et

deux des frères de celui-ci: Charles, qu'on nommait alors _Malo_--le

maréchal de Duras, dont il était le filleul, portait également ce nom

breton, parce qu'il avait été tenu sur les fonts par les États de

Bretagne, et le lui avait donné--et Alexandre, chevalier de Malte et ami

de M. de Gouvernet. Je connus plus tard seulement le quatrième frère,

Théodore, qui a survécu à tous les autres.

Le marquis de Lameth était un bel homme de trente ans, grand, bien fait;

sérieux et même sévère dans son maintien. Il vivait presque toujours à

la campagne, dans son beau château d'Hénencourt, près d'Amiens, qu'il

venait d'arranger, ou dans son régiment, celui de la Couronne. C'était

un bon militaire, de ceux que l'on nommait alors des _faiseurs_,

c'est-à-dire qui s'occupaient avec une grande exactitude de la

discipline, veillaient à l'exécution des ordonnances avec une

scrupuleuse ponctualité, ne se familiarisaient pas avec leurs

inférieurs, et avaient une idée juste de leurs devoirs. M. de Gouvernet

était de ce nombre. Il n'occupait encore que l'emploi de colonel en

second du régiment de Royal-Comtois. Ce fut au moment de son mariage

seulement qu'on lui donna le régiment de Royal-Vaisseaux, qui lui causa

beaucoup d'ennuis, comme je le dirai par la suite.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 51 / 105 题