Le dernier voyage que je fis à Montpellier eut donc lieu de 1786 à 1787.
Il fut fort brillant pour moi.
Par une intrigue dont les causes et les détails échappent aujourd'hui à
ma mémoire, M. de Calonne, alors contrôleur général et puissamment
protégé par la reine, avait obtenu que l'on déplaçât M. de Saint-Priest,
intendant de Languedoc, et avait donné cet emploi à M. de Balinvilliers,
mari de sa nièce. Ce changement déplut beaucoup dans la province. La
famille des Saint-Priest était extrêmement considérée et aimée. Tout le
monde les regrettait. Les nouveaux venus cherchèrent à plaire par la
dépense et la splendeur. Ils firent construire dans leur jardin, par des
ouvriers venus de Paris et même de l'établissement appelé _des Plaisirs
du roi ou des Menus_[33], une belle salle de bal où ils réunirent toutes
les sociétés de Montpellier, bourgeoises et autres. C'est la première
fois que ce mélange, qu'on nomma _une fusion_, fut essayé. Mme Riban,
femme du célèbre parfumeur, dont chacun avait un pot de pommade ou un
flacon d'odeur sur sa table, y parut dans tout l'éclat de sa beauté.
D'autres notabilités de la bourgeoisie s'y firent remarquer; au grand
scandale des vieilles présidentes de la cour des comptes, le seul
tribunal que nous eussions à Montpellier.
Ces dames me rappellent une d'entre elles que je voyais avec intérêt:
c'était la présidente Claris, belle et grande personne pâle et délicate,
qui pouvait avoir alors quarante-cinq ou cinquante ans. Son mari, laid
comme un singe, beaucoup plus âgé que sa femme, avait été d'une jalousie
telle à cause de sa beauté, qu'il la tint enfermée pendant quatorze ans
sans la laisser sortir ni voir à personne, si bien que la rumeur se
répandit que l'infortunée était folle, bruit sans fondement aucun,
heureusement pour la pauvre présidente. Elle savait dessiner et même
graver, et j'ai vu un cabinet octogone dont elle avait fait son
occupation et son plaisir pendant les années de sa captivité. Il se
trouvait dans une tourelle au coin de la maison. La boiserie, d'abord
peinte en blanc de doreur, avait été recouverte d'un vernis brun très
délicat et très uni; puis, sur cette boiserie ainsi préparée, elle avait
dessiné au burin des paysages avec des figures, des sujets, des animaux,
aussi fins que la plus belle gravure, et qui se détachaient en blanc sur
le fond brun. C'était un ouvrage merveilleux de patience et de talent.
On disait que l'exécution de ce travail lui avait fait mal à la
poitrine, en raison de la nécessité de souffler constamment sur les
poussières produites par le burin en enlevant le vernis. Je crois bien
plutôt que sa santé s'était détruite parce qu'elle n'avait jamais pris
l'air ni fait aucun exercice pendant tant d'années.
Je rencontrais aussi chez M. de Périgord Mlle de Comnène[34], dont la
famille venait d'être reconnue par le Parlement de Toulouse. Elle fut
depuis mère de Mme d'Abrantès, qui parle à tous moments de sa beauté
dans ses Mémoires. Mais c'est une illusion filiale, car si elle eût été
belle, j'en aurais conservé le souvenir, ce que je n'ai pas fait. Son
nom seul est resté historiquement dans ma tête.