Mon mariage avec Adrien de Laval manqua, parce que le maréchal de Laval,
son grand-père, fit choix pour son petit-fils de sa cousine, Mlle de
Luxembourg. Il l'épousa alors qu'elle était presque une enfant et que
lui-même avait dix-huit ans à peine. Je le regrettai à cause du nom.
Depuis, m'étant liée avec Adrien de Laval d'une amitié très fidèle qui a
duré jusqu'à sa mort, il m'a souvent répété combien il avait été affligé
de ne m'avoir pas épousée. Je ne lui ai pas répondu la vérité qui était
que tout en nous convenant très bien comme amis, nous n'étions cependant
nullement faits l'un pour l'autre.
Ma grand'mère me proposa le vicomte de Fleury, dont je ne voulus pas. Sa
réputation était mauvaise; il n'avait ni esprit ni distinction; il était
de la branche cadette d'une maison sans grand renom. Je le refusai.
Le prétendant qui suivit fut Espérance de l'Aigle, que j'avais beaucoup
vu dans notre enfance à l'un et à l'autre. Je ne le trouvais pas d'un
nom qui me semblât assez illustre. Ma décision fut peu raisonnable
peut-être. C'était, en effet, un très bon sujet, qui avait un intérieur
fort agréable; il était lié avec les Rochechouart, que je devais
retrouver en entrant dans le monde; enfin nous appartenions l'un et
l'autre à la même société. La terre de son père, Tracy, était à 6 ou 7
lieues de Hautefontaine. Ma grand'mère ne voulait plus aller à
Hautefontaine et elle aurait consenti sans doute à me céder en partie;
cette propriété, à me donner au moins la faculté de l'habiter. Tout
était donc avantage dans cette union, dont on ne me parlait qu'en bien,
et cependant je la repoussai.
Les mariages sont écrits dans le ciel. J'avais en tête M. de La Tour du
Pin[30]. On m'en disait du mal. Je ne l'avais jamais vu. Je savais qu'il
était petit et laid, qu'il avait contracté des dettes, joué, etc.,
toutes choses qui m'auraient à l'instant éloignée de tout autre. Et
pourtant ma résolution était prise: je disais à Sheldon que je
n'épouserais que lui. Il me raisonnait sans fin sur ce qu'il appelait ma
manie, mais ne me persuadait pas.
Au mois de novembre 1786, nous allions partir pour le Languedoc,
lorsqu'un matin ma grand'mère me dit: «Ce M. de Gouvernet revient encore
avec ses propositions de mariage. Mme de Monconseil, sa grand'mère, nous
fait circonvenir de tous les côtés. Son père est commandant de province
et sera maréchal de France. C'est un homme qui jouit de la plus grande
considération dans le militaire. Son cousin, l'archevêque d'Auch[31],
presse beaucoup votre oncle. Mme de Blot, sa cousine, nous en fait
parler tours les jours par son neveu, l'abbé de Chauvigny,» depuis
évêque de Lombez.--«La reine elle-même le désire, car la princesse
d'Hénin, fille de Mme de Monconseil, lui en a parlé. Pensez-y et
décidez-vous.» À quoi je répondis sans hésiter: «_Je suis toute décidée.
Je ne demande pas mieux._»
Ma grand'mère fut stupéfaite. Elle espérait, je crois, que je le
refuserais. Elle ne pouvait concevoir comment je le préférais à M. de
L'Aigle. En vérité, je n'aurais su le dire moi-même. C'était un
instinct, un entraînement venant d'en-Haut. Dieu m'avait destinée à lui!
Et depuis cette parole, échappée comme malgré moi de ma bouche, à seize
ans, j'ai senti que je lui appartenais, que ma vie était son bien. Je
bénis le ciel de ma décision, en écrivant ces lignes, si
soixante-et-onze ans, après avoir été sa compagne pendant cinquante
années. Dans les fortunes les plus diverses, dans toutes les extrémités
du bien et du mal, jamais la pensée ne m'est venue que j'eusse été plus
heureuse avec un autre. J'ai remercié Dieu tous les jours du mari qu'il
m'avait donné, et, maintenant que je le pleure sans cesse, j'implore
comme unique et dernière faveur d'aller le rejoindre là où nous ne
serons plus séparés.
Nous partîmes pour Montpellier sans qu'on eût parlé de nouveau de ce
mariage. Cette année-là, Sheldon nous accompagnait, et je le
questionnais à tous moments, quand nous étions seuls, sur M. de
Gouvernet. Aucune proposition officielle n'avait été encore faite. Ma
grand'mère ne m'en disait plus mot. Au contraire, elle semblait voir
avec plaisir que lord John Russell, frère du duc de Bedford, vînt
presque tous les soirs chez nous avec lord Gower, depuis duc de
Sutherland. Je connaissais trop bien le terrible caractère de ma
grand'mère pour ne pas savoir que la moindre difficulté qui l'aurait
heurtée lui ferait rompre tous les engagements les mieux conclus. Elle
aurait résisté au roi lui-même. Quand elle était montée, il n'y avait
rien dont elle ne fût capable en fait de violence. Quoique fort inquiète
et tourmentée, je n'osais cependant parler de rien, si ce n'est à
Sheldon, qui avait pour moi le dévouement et l'attachement d'un frère.
L'abbé de Chauvigny servait d'intermédiaire entre Mme de Monconseil et,
mon oncle. Comme de raison, il ne me parlait jamais de cette affaire, ni
moi pas davantage, dans les conversations que nous avions ensemble et
que je recherchais parce qu'il avait beaucoup d'esprit. Etant un soir
dans le salon, il tournait entre ses doigts l'enveloppe d'une lettre
dont je venais de lui voir remettre le contenu à mon oncle. Il regardait
le cachet et en admirait la gravure. Je tendis machinalement la main
pour le voir, mais il retint l'enveloppe dans la sienne en me regardant
fixement, et me dit: «Non. Pas encore.» Je compris tout de suite que
c'était une lettre de Mme de Monconseil, ou du moins de quelqu'un qui
parlait de mon mariage. L'abbé s'amusa malignement de ma rougeur et de
mon trouble, et nous ne nous parlâmes plus de la soirée.
Le lendemain matin, ma grand'mère m'annonça que mon oncle avait reçu une
lettre charmante de Mme de Monconseil: qu'elle désirait extrêmement mon
mariage avec son petit-fils, pour qui elle avait la plus vive tendresse;
qu'elle ferait tout pour le faire réussir; mais qu'elle ne jouissait pas
d'un grand crédit sur son gendre, le comte de La Tour du Pin, avec qui
elle avait eu des démêlés fort désagréables. Ce fut alors que j'appris
que Mme de La Tour du Pin, fille de Mme de Monconseil, aînée de quinze
ans de la princesse d'Hénin, sa soeur, avait eu la plus mauvaise
conduite. Elle était enfermée dans un couvent d'où elle ne sortait
presque jamais depuis vingt ans. Son mari lui payait une modique
pension, mais ne la voyait pas. Ils n'étaient pas séparés juridiquement.
On avait voulu éviter le scandale d'une enquête légale par égard pour sa
soeur, qui venait d'épouser à quinze ans le prince d'Hénin, frère cadet
du prince de Chimay, et en considération aussi de sa fille[32], soeur
aînée de trois ans de M. de Gouvernet, placée en pension dans un couvent
à Paris. Je parlerai plus loin de cette charmante personne.
Mme la marquise de Monconseil, fille du marquis de Curzay, avait alors
quatre-vingt-cinq ans. On m'a souvent dit que, même à cet âge, elle
était encore belle. M. de Monconseil l'épousa fort jeune. Il était
militaire, comme presque tous les gentilshommes à cette époque. Il avait
eu une jeunesse très dissipée, très vive, et avait été page de Louis
XIV. Il racontait qu'éclairant un soir ce monarque, comme il sortait de
chez Mme de Maintenon, il avait mis, avec les deux flambeaux qu'il
tenait allumés dans une seule main, selon l'usage d'alors..., il avait
mis, dis-je, le feu à la perruque du roi. En contant cette histoire à sa
fille, soixante-dix ans après, il était repris d'une peur telle qu'il en
tremblait.
M. de Monconseil avait fait toutes les guerres de la fin du règne de
Louis XIV, et celles de Louis XV. Sa femme, belle, spirituelle et
intrigante, avait beaucoup servi à sa fortune. Je crois qu'ils s'étaient
mutuellement pardonné beaucoup d'erreurs. Ils vivaient souvent loin,
l'un de l'autre. M. de Monconseil, lieutenant général de très bonne
heure, était commandant de la Haute-Alsace et résidait toujours à
Colmar. Il venait rarement à Paris, où sa femme demeurait la plupart du
temps et où elle soignait ses intérêts avec une grande suite. J'ai
entendu dire qu'elle n'avait jamais laissé passer un courrier sans lui
écrire des lettres très courtes, mais pleines de choses intéressantes,
et comme il n'y avait pas alors de gazettes, les correspondances
particulières acquéraient le plus grand prix. Combien il est à regretter
que de semblables recueils aient été détruits!
M. de Monconseil, à l'âge de quarante ans, par une circonstance que je
regrette vivement de ne pas savoir, quitta le service et se retira dans
sa terre de Tesson, en Saintonge. Il s'y établit et n'en sortit plus
jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans qu'il y mourut, après une vie
édifiante et admirable, laissant des établissements de charité bien plus
considérables qu'on n'aurait pu l'attendre de sa fortune, qui, quoique
fort aisée, n'était pas immense. Il possédait une belle maison à
Saintes, où il passait trois mois d'hiver. Le reste de l'année, il
habitait Tesson, créé par lui et dont il avait planté le parc et les
jardins. Il allait rarement à Paris voir sa femme, qui y avait une bonne
et agréable maison. Grâce à ses instances, son gendre, M. de La Tour du
Pin, avait permis que Mme de La Tour du Pin sortît de son couvent de
loin en loin pour s'installer pendant quelques mois à Tesson auprès de
son père. Mais cela n'est arrivé que deux ou trois fois en quarante-cinq
ans.
Mme de Monconseil alla dans une seule occasion, je crois, voir son mari.
Ce voyage lui parut si long qu'elle ne fut pas tentée de le recommencer.
Ils n'en étaient pas moins dans les meilleurs termes ensemble, et Mme de
Monconseil, très attentive à tenir son mari au courant de tous les
intérêts et de toutes les nouvelles, lui écrivait régulièrement, comme
je l'ai dit, tous les courriers.
M. de Monconseil aima beaucoup son petit-fils, qui se rendait souvent à
Tesson et en revenait toujours la bourse pleine. Ses visites à son
grand-père lui valaient un bien plus précieux encore que l'argent qu'il
lui donnait: c'étaient les bons principes de gentilhomme chevaleresque,
les lois de l'honneur qu'il gravait dans son jeune coeur et qui ne se
sont jamais effacés.