Je ne sais pourquoi Bordeaux m'intéressa plus que les autres villes que
nous avions traversées, la belle salle de spectacle venait d'être
inaugurée. J'y allai plusieurs fois avec ma grand'mère, dans la loge des
Jurats. Ces magistrats tenaient dans cette ville la place qu'occupe
maintenant le maire. Il y eut des soirées chez différentes personnes; un
beau déjeuner à bord d'un navire de six cents tonneaux appartenant à un
M. Mac-Harty, négociant irlandais. Ce beau vaisseau tout neuf partait
pour l'Inde On, lui donna mon nom l'_Henriette-Lucie_.
Je vis aussi à Bordeaux la vieille Mme Dillon, mère de tous ces Dillon
qui ont toujours prétendu, mais à tort, être de mes parents. Cette dame,
issue d'une bonne famille anglaise, avait épousé un négociant irlandais
nommé Dillon, dont les ancêtres étaient probablement de cette partie de
l'Irlande dénommée, jusqu'au règne de la reine Elizabeth, _Dillon's
country_, et dont un grand nombre d'habitants de même qu'en Ecosse,
prenaient le nom de leur seigneur. Quoi qu'il en soit, ce Dillon fit de
mauvaises affaires et, ayant réalisé une certaine somme, vint s'établir
à Bordeaux, où il s'adonna au commerce. Il acheta, à Blanquefort, un
bien où il établit sa femme, personne superbe, dont la beauté
extraordinaire fut bientôt renommée dans toute la province. Elle venait
l'hiver à Bordeaux et, ayant des manière distinguées, de l'esprit, une
très bonne conduite et un enfant tous les ans, elle intéressa tout le
monde. Son mari mourut la laissant grosse de son douzième enfant, avec
très peu de fortune, mais en possession de tous ses charmes et d'un
grand courage.
Le maréchal de Richelieu la protégea et la recommanda à mon oncle, qui
entreprit un voyage à Bordeaux vers ce temps-là. Il lui promit de placer
ses enfants et tint parole. Les trois aînées étaient des filles. Grâce à
leur beauté elles se marièrent bien: la première épousa le président
Lavie, possesseur d'une belle fortune; la seconde un M. de Martinville,
financier, dont elle eut un fils, plus tard rédacteur, je crois, du
journal _Le Drapeau blanc_; la troisième le marquis d'Osmond, qui en
devint amoureux à Bordeaux, où son régiment tenait garnison. Les deux
dernières, extrêmement intrigantes, contribuèrent beaucoup à la fortune
de leurs frères. Elles s'emparèrent de l'esprit de ma grand'mère et de
mon grand-oncle, et les amenèrent à servir les intérêts de leur famille
par des moyens dont j'ai souvent entendu mettre en doute la pureté.
Mon grand-oncle avait eu un frère, Edward Dillon, chevalier de Malte.
Après de brillantes caravanes il fut tué, colonel du régiment de Dillon,
à la bataille de Lawfeld. Les preuves de noblesse qu'il avait dû faire
pour entrer dans l'ordre de Malte, on trouva moyen de les utiliser pour
trois des frères Dillon: le troisième, Robert, le quatrième, William, et
le cinquième, Franck.
Théobald, l'aîné des fils, entra dans le régiment de Dillon en sortant
des pages, où il était avec deux de ses frères. Il s'est marié en
Belgique. Je l'y ai retrouvé, bien établi, dans un pittoresque château,
près de Mons.
Edward, le deuxième, dut sa fortune à sa jolie figure c'est celui que
l'on a surnommé «le beau Dillon». Protégé par la reine et par la
duchesse de Polignac, il fut placé dans la maison de M. le comte
d'Artois et resta en faveur jusqu'à sa mort. Sa fille unique épousa en
Allemagne M. de Karoly et est morte très jeune. C'était une charmante
personne. Deux autres fils furent abbés, et auraient sans doute été
évêques sans la Révolution. Ces Dillon, sans exception, ont été de très
bons sujets, et c'est une chose aussi singulière qu'honorable pour eux
que, de neuf frères tous en possession d'un emploi quelconque en France,
aucun n'ait trempé dans les erreurs ou les excès dont tant de familles
ont été entachées pendant ces temps troublés.
Pour revenir à mon pressentiment, je raconterai ici que quelques jours
avant mon départ de Bordeaux, peut-être même la veille, mon domestique,
en me coiffant, me demanda la permission d'aller, ce soir-là, dans un
château situé non loin de la route, où il serait bien aise de revoir
d'anciens camarades avec lesquels il avait servi dans cette maison. Il
rejoindrait les voitures à la poste la plus rapprochée du château, au
passage de la Dordogne, à Cubzac. Je lui demandai le nom du château. Il
se nommait, me répondit-il, _le Bouilh_, et appartenait à M. le comte de
La Tour du Pin, qui s'y trouvait en ce moment. Son fils était le jeune
homme[27] que mon père voulait me faire épouser et que ma grand'mère
avait refusé. Cette réponse me troubla bien plus que je n'aurais cru
devoir l'être par l'évocation de quelqu'un qui jusque-là m'était
indifférent et que je n'avais jamais vu. Je questionnai sur la position
du château, et j'appris avec contrariété qu'on, ne le découvrait
couvrait pas de la route. Mais je m'assurai du lieu où l'on en
approchait le plus et de l'aspect des environs.
Je fus très préoccupée en traversant la rivière à Cubzac, dont le
passage, comme je le savais, appartenait à M. de La Tour du Pin. En
mettant pied à terre sur le rivage, et jusqu'à Saint-André, je me
répétais intérieurement que je pourrais être dame de tout ce beau pays.
Je me gardai bien, toutefois, de communiquer ces réflexions à ma
grand'mère, qui ne les aurait pas accueillies avec bienveillance.
Cependant elles me restèrent dans l'esprit. Je parlais souvent à mon
cousin, M. Sheldon, de M. de Gouvernet, qu'il rencontrait aux chasses de
M. le duc d'Orléans.--Philippe-Égalité--ainsi que beaucoup d'autres
jeunes gens de la plus haute société de Paris. Ce prince en engageait
toujours quelques-uns à dîner, après la chasse, à sa petite maison de
Mousseaux, et en assez mauvaise compagnie.