I. Nouveaux projets de mariage.--Le marquis Adrien de Laval.--Fortune et
situation de Mlle Dillon.--Les régiments de la brigade
irlandaise.--Remise au roi, par M. Sheldon des drapeaux pris à
l'ennemi.--II. Portrait de Mlle Dillon.--Le maréchal de Biron, colonel
des gardes françaises.--Ses projets s'il avait le malheur de perdre Mme
la maréchale de Biron.--Le duc du Châtelet lui succède aux gardes
françaises.--III. Rupture avec M. Adrien de Laval.--Le vicomte de
Fleury.--M. Espérance de L'Aigle.--M. le comte de Gouvernet.--L'abbé de
Chauvigny, intermédiaire matrimonial.--Décision prise par Mlle Dillon
pour son mariage.--Souvenirs rétrospectifs.--La comtesse de La Tour du
Pin.--Marquis et marquise de Monconseil.--Un incendie dans la perruque
de Louis XIV.--IV. Dernier voyage à Montpellier.--Déplacement de M. de
Saint-Priest, intendant de Languedoc.--Premier essai de fusion.--Une
séquestrée, Mme Claris.--Mlle Comnène.--La duchesse d'Abrantès.
I
J'avais seize ans à notre retour à Paris, et ma grand'mère m'apprit que
l'on traitait de mon mariage avec le marquis Adrien de Laval. Il venait
de devenir l'aîné de sa famille par la mort de son frère, qui laissait
veuve, à vingt ans, Mlle de Voyer d'Argenson, dont il n'avait pas eu
d'enfants. La duchesse de Laval, mère d'Adrien, avait été la grande amie
de la mienne. Elle désirait ce mariage, qui me convenait également. Le
nom de Laval-Montmorency résonnait agréablement à mon oreille
aristocratique. Le jeune Laval était sorti du séminaire pour entrer au
service, à la mort de son frère. Nos pères étaient intimement liés; mais
la meilleure raison qui me portait à goûter ce mariage, c'est que
j'aurais quitté la maison de ma grand'mère. Je n'étais plus une enfant.
Mon éducation avait commencé de si bonne heure que j'étais à seize ans
comme d'autres à vingt-cinq. Je menais auprès de ma grand'mère une vie
misérable. Ses fureurs, son injustice, la contrainte à laquelle j'étais
assujettie sous peine d'être injuriée et insultée de toutes les
manières, me rendaient l'existence insupportable. Obligée de calculer
tous mes mouvements, de peser chacune de mes paroles, j'aurais pu
contracter une habitude de prudence telle qu'elle eût dégénéré en
dissimulation. J'étais très malheureuse et je désirais ardemment sortir
de cette triste position. Mais, habituée à réfléchir sur mon sort,
j'avais résolu de ne pas accepter par dépit un mariage qui n'aurait pas
été en rapport avec ma situation dans le monde.
J'étais reconnue comme l'héritière unique de ma grand'mère, qui, aux
yeux de tous, cherchait à se donner l'apparence, d'être dévouée à mes
intérêts et de s'en occuper exclusivement; son caractère présentait les
deux dispositions les plus diamétralement opposées: la violence et la
duplicité. Elle passait pour riche, et elle l'était en effet. La belle
terre de Hautefontaine, supérieurement bien située à 22 lieues de Paris,
toute en domaines, avec 50.000 francs de fermes, sans compter les bois,
les étangs et les prés; une jolie maison qu'elle venait d'acheter à 5
lieues de Paris et où mon oncle faisait d'immenses réparations; des
rentes sur l'Hôtel de Ville de Paris qu'elle devait me donner à mon
mariage; un mobilier immense; tout cela m'était assuré, puisque ma
grand'mère avait soixante ans quand j'en avais seize.
Qui aurait pu soupçonner que mon oncle, avec 400.000 francs de rentes,
en était aux expédients et avait décidé ma grand'mère à emprunter pour
venir à son secours? Tous ceux qui voulaient m'épouser étaient aveuglés
par ces belles apparences. La place de dame du Palais de la Reine, je
devais l'occuper, on le savait, en me mariant. Cela pesait alors d'un
très grand poids dans la balance des unions du grand monde. _Être à la
Cour_ résonnait comme une parole magique. Les dames du Palais étaient au
nombre de douze seulement. Ma mère l'avait été parce que la reine
l'aimait personnellement tendrement, parce qu'elle était belle-fille
d'un pair d'Angleterre et petite-fille d'un autre--lord
Falkland,--enfin, parce que mon père, militaire distingué, comptait
parmi le très petit nombre de ceux qui pouvaient devenir maréchaux de
France.
Des trois régiments de la brigade irlandaise, Dillon et Berwick étaient
les seuls qui eussent conservé leurs noms. Je me souviens que lorsque M.
Walsh fut nommé colonel du régiment qui prit son nom, M. de Fitz-James
et mon père en témoignèrent beaucoup de mécontentement, prétextant qu'il
ne tenait à aucune grande famille irlandaise ou anglaise. La duchesse de
Fitz-James--Mlle de Thiard--était dame du Palais comme ma mère, et de
son âge. Mais le duc[28], son mari, petit-fils du maréchal de Berwick,
et dont le père[29] avait été aussi maréchal de France, jouissait d'une
réputation militaire médiocre, tandis que mon père s'était fort
distingué pendant la guerre qui venait de finir. Aussi l'avait-on nommé
brigadier à vingt-sept ans. Ce grade, depuis, supprimé, représentait
l'échelon intermédiaire entre le grade de colonel et celui de lieutenant
général.
À propos de ces grades, je raconterai une anecdote qui montrera le
ridicule des étiquettes de la Cour. Lors de la prise de l'île de
Grenade, dont le fort fut emporté par la compagnie de grenadiers du
régiment de Dillon, M. Sheldon, mon cousin, alors âgé de vingt-deux ans
seulement, s'y distingua de telle façon que M. d'Estaing, commandant
l'armée, le chargea de rapporter en France et de présenter au roi les
premiers drapeaux pris à la guerre, mission qui représentait une très
grande distinction. En débarquant à Brest, il prit une chaise de poste
et arriva à Versailles, chez le ministre de la guerre, où se trouvait
mon oncle à qui il avait envoyé un courrier. Il s'était arrêté à la
dernière poste pour faire une belle toilette militaire et mettre son
meilleur uniforme de capitaine. Mais en arrivant chez le ministre,
désireux de le mener au même instant auprès du roi, quelle ne fut pas
leur surprise d'apprendre que _M. Sheldon ne serait pas reçu en
uniforme!_ L'habit qui avait conquis les drapeaux n'était pas bon pour
les présenter! Le gentilhomme de la Chambre ne voulut pas en démordre,
et M. Sheldon se trouva dans l'obligation d'emprunter à l'un un habit
habillé, à un autre un chapeau sous le bras, une épée de cour à un
troisième, et c'est seulement quand il eut pris un air bien bourgeois
qu'on lui permit de mettre aux pieds du roi des drapeaux qu'il avait
contribué à conquérir au péril de sa vie. Et l'on s'étonne que la
Révolution ait renversé une Cour où se passaient de semblables
puérilités! On paraissait en uniforme à la Cour dans une seule
circonstance: le jour où l'on prenait congé, avant le, 1er juin, pour
rejoindre son régiment.