À notre retour à Paris, au commencement de 1781, mon père était revenu
d'Amérique. Il avait été gouverneur de Saint-Christophe jusqu'à la paix.
Après avoir rendu cette île aux Anglais, il avait fait un séjour à la
Martinique, où il s'était vivement attaché à Mme la comtesse de La
Touche, veuve à trente ans d'un officier de marin qui lui avait laissé
deux enfants, un fils et une fille. Elle était très agréable et fort
riche. Sa mère, Mme de Girardin, avait pour soeur Mme de La Pagerie.
Celle-ci venait de marier sa fille[24] au vicomte de Beauharnais, qui
avait amené sa femme en France avec lui. Mme de La Touche vint également
en France accompagnée de ses deux enfants[25]. Mon père l'y suivit, et
l'on commença dès lors à parler de leur mariage. Ma grand'mère en conçut
une colère que rien ne put calmer. On pouvait considérer pourtant comme
fort naturel que mon père eût le désir de se remarier dans l'espoir
d'avoir un garçon. Il avait trente-trois ans et était propriétaire d'un
des plus beaux régiments de l'armée. Amené en France par son grand-père,
Arthur Dillon, ce régiment n'avait pas changé de nom comme les autres
régiments de la brigade irlandaise. Il avait une belle capitulation qui
lui donnait la faculté de sortir de France _tambours battants et
enseignes déployées_, lorsque son propriétaire le jugerait bon. Mon père
devait donc désirer un garçon. Sans doute il eût été préférable qu'il
choisît sa nouvelle épouse dans une des familles catholiques titrées en
Angleterre, mais il n'aimait pas les Anglaises et il aimait Mme de La
Touche. D'un caractère bon et aimable, quoique très faible, elle avait
la négligence et le laisser aller propres aux créoles.
Le mariage eut lieu malgré ma grand'mère, qui fit des scènes terribles.
Mon père désirait que je fusse présentée à ma belle-mère. Il y renonça
devant l'opposition de ma grand'mère, craignant, s'il passait outre, que
je n'eusse trop à souffrir de sa colère et qu'elle ne mît à exécution la
détermination dont elle le menaçait quand il abordait ce projet de
visite. Elle déclarait que si je sortais de la maison, ne fût-ce que
pendant une heure, pour aller voir Mme Dillon, je n'y rentrerais jamais.
L'unique visite que je fis à ma belle-mère eut lieu en 1786, quand mon
père partit pour son gouvernement de l'île de Tabago, auquel il venait
d'être appelé.
Il fut fort mécontent de n'avoir pas été nommé gouverneur de la
Martinique ou de Saint-Domingue, quoiqu'il eût des droits acquis à l'un
ou l'autre de ces postes. Il s'était comporté, pendant la guerre, avec
la plus grande distinction. Son régiment avait emporté le premier succès
de la campagne en enlevant d'assaut l'île de la Grenade, dont le
gouverneur, lord Macartney, fut son prisonnier. Son intervention avait
puissamment contribué à la prise des îles de Saint-Eustache et de
Saint-Christophe. Gouverneur de cette dernière île pendant deux ans, les
habitants lui prodiguèrent, quand elle fut rendue aux Anglais à la paix
de 1783, des témoignages d'estime et de reconnaissance dont l'écho se
propagea jusqu'en Angleterre, où mon père en reçut les preuves les plus
flatteuses lors du voyage qu'il entreprit dans ce pays à son retour en
Europe.
Mais notre oncle l'archevêque, dominé par ma grand'mère et poussé par
elle, au lieu de prêter à son neveu l'appui de son crédit pour obtenir
l'un de ces deux gouvernements de la Martinique ou de Saint-Domingue, ne
le soutint pas, si même il ne l'a pas desservi. Mon père accepta donc ce
gouvernement de Tabago, où il résida jusqu'à sa nomination de député de
la Martinique aux États généraux. Il quitta la France accompagné de sa
femme et de ma petite soeur Fanny[26], et emmena avec lui, comme greffier
de l'île, mon instituteur, M. Combes, ce qui me fut un vif chagrin. Mlle
de La Touche entra au couvent de l'Assomption avec une gouvernante, et
son frère au collège avec un instituteur.
Avant son départ, mon père parla à ma grand'mère d'un projet de mariage
pour moi, dont il désirait fort la réalisation. Il avait connu à la
Martinique, pendant la guerre, un jeune homme, aide de camp du marquis
de Bouillé, que celui-ci aimait extrêmement, et que mon père, de son
côté, appréciait beaucoup. Ma grand'mère le repoussa sans réflexion,
bien qu'il fût d'une grande naissance et l'aîné de son nom, prétextant
que c'était un mauvais sujet, qu'il avait des dettes et qu'il était
petit et laid. J'étais si jeune que mon père n'insista pas. Il remit à
mon oncle l'archevêque une procuration lui donnant le pouvoir de me
marier selon qu'il le jugerait à propos. Cependant je pensais souvent
moi-même au parti que mon père avait proposé. Je pris des informations
sur le jeune homme. Mon cousin, Dominique Sheldon, élevé par ma
grand'mère, et qui demeurait avec nous, le connaissait et m'en parlait
souvent. Je sus qu'il avait eu, effectivement, une jeunesse un peu trop
vive, et je résolus de n'y plus songer.
V
En 1785, notre séjour en Languedoc fut beaucoup plus long que de
coutume. Après les États, nous allâmes passer près d'un mois à Alais,
chez l'aimable évêque, depuis cardinal de Bausset, de cette ville. Ce
voyage m'intéressa beaucoup.
Mon oncle était très populaire dans les Cévennes, dont il avait aidé à
créer l'industrie. Il me mena dans des mines de charbon et de couperose.
J'appris d'autant plus facilement les procédés chimiques en usage, que
mes études de chimie, commencées avec M. Chaptal--celui qui depuis fut
ministre de l'Intérieur--et mes cours de physique expérimentale, suivis
avec fruit, m'avaient rendu familière à ces questions. Je causais
fréquemment avec les ingénieurs qui dînaient souvent chez mon oncle, et
les connaissances que j'acquérais ainsi me servaient à apprécier les
divers projets dont on abordait l'examen, au salon, dans les
conversations.
C'est à mon séjour à Alais que j'attribue le commencement de mon goût
pour les montagnes. Cette petite ville, située dans une charmante,
vallée, entourée d'une délicieuse prairie parsemée de châtaigniers
séculaires, est au milieu des Cévennes. Nous faisions des excursions
journalières qui me charmaient. Les jeunes gens du pays avaient formé
pour mon oncle une garde d'honneur à cheval. Ils revêtaient l'uniforme
anglais de Dillon, rouge à revers jaunes. Tous appartenaient aux
premières familles du pays. L'évêque en invitait chaque jour un certain
nombre à dîner. Leurs femmes ou leurs soeurs venaient le soir. On faisait
de la musique, on dansait; et ce séjour à Alais est une des époques de
ma vie où je me suis le plus amusée.
Nous en partîmes, à mon grand regret, pour aller passer deux mois à
Narbonne, où je n'avais jamais été. Comme j'aimais à savoir tout ce qui
intéressait les lieux où je me trouvais, je me mis à la recherche des
documents relatifs à Narbonne, depuis César jusqu'au cardinal de
Richelieu, qui avait habité le château archiépiscopal, semblable à un
château fort du moyen âge.
Un grand nombre de personnes prirent part à ce voyage, que mon oncle
voulut rendre splendide. Plusieurs membres des États y furent invités.
M. Joubert, trésorier des États, et sa belle-fille, jeune et aimable
femme avec qui j'étais fort liée, vinrent nous rejoindre. Il y avait
vingt ou vingt-cinq personnes dans la maison, sans compter les convives
de la ville et des environs. Tout ce monde n'était pas de trop pour
animer un peu ces longs cloîtres, ces salles immenses, ces escaliers
sans fin qui frappaient l'imagination. Si les romans de Mme Radcliffe
avaient été écrits alors, Mme Joubert et moi serions mortes de peur.
Je me souviens qu'un soir je me trouvais dans sa chambre en attendant le
souper. Je m'étais fait accompagner par ma femme de chambre qui, de son
côté, s'était fait escorter par mon domestique. Mme Joubert demeurait au
bout de la salle du Synode, immense, voûtée et boisée à moitié de sa
hauteur par des stalles de chêne sombre. La salle prenait jour par des
arcades sur un cloître attenant à la cathédrale et contenant les pierre»
monumentales des tombeaux des archevêques morts depuis des siècles. Nous
causions, au coin du feu, depuis deux heures, tout en écoutant le vent
de la Méditerranée, qui souffle à Narbonne avec plus de violence que
partout ailleurs, et notre conversation se ressentait du milieu où nous
nous trouvions lorsque la cloche du souper se fit entendre. Nous prenons
un bougeoir, mais à peine avions-nous ouvert la porte qu'une bouffée de
vent éteignit notre lumière, et nous rentrâmes épouvantées, croyant
avoir une troupe de revenants à nos trousses. Nos femmes de chambre
étaient parties. Nous voyant seules, nous ne nous sentîmes pas le
courage d'affronter une seconde fois la salle du Synode. Blotties dans
un grand fauteuil, où s'étaient peut-être assis Cinq-Mars et de Thou,
nous attendions, tremblantes de peur, qu'on, vînt nous chercher en
force. Notre frayeur nous valut beaucoup de mauvaises plaisanteries.
Nous partîmes de Narbonne pour Toulouse, en passant par Saint-Papoul, où
nous restâmes quelques jours. Mon oncle alla visiter le beau collège de
Sorèze, à la tête duquel était alors un bénédictin d'un grand mérite,
dom Despaulx. Je ne l'accompagnai pas dans cette visite, et l'on ne nous
mena, ma grand'mère et moi, qu'au bassin de Saint-Ferréol, la prise
d'eau du canal du Languedoc.
C'est à Saint-Papoul que je fis connaissance des Vaudreuil, qui
habitaient près de là. Ils avaient trois filles et un fils. Ce dernier,
que j'ai retrouvé en Suisse cinquante ans plus tard était alors âgé de
dix-sept ou de dix-huit ans et se serait fort bien arrangé de l'élégante
nièce du puissant archevêque métropolitain.
La providence, dans ce voyage, semblait avoir semé des prétendants sur
mes pas: près de Toulouse, M. de Pompignan; à Montauban, M. de Fénelon,
proposé par l'évêque, M. de Breteuil. Mais mon heure n'était pas encore
venue et, s'il était permis de croire aux pressentiments ou à la
prédestination, je dirais que j'en eus un signe bien marqué, comme je le
rapporterai plus loin, à Bordeaux, où nous restâmes dix-sept jours chez
l'archevêque, M. de Cicé, depuis garde des sceaux.