III

La question, devant les États, se réduisait en somme à ceci: déterminer

la contribution en argent qu'on parviendrait à en obtenir, et la Cour

avait toujours en vue une augmentation du _don gratuit_, que les États

auraient eu le droit de refuser si on avait enfreint leurs privilèges.

Le commissaire du roi traitait des intérêts de la province avec les

syndics des États, au nombre de deux, de mon temps MM. Romme et de

Puymaurin, l'un et l'autre de grande capacité. Ils allaient chaque année

à Paris, à tour de rôle, avec la députation des États, porter au roi le

_don gratuit_ de la province.

Cette députation comprenait, à ce que je crois me rappeler, un évêque,

un baron, deux députés du tiers, un des syndics, et l'archevêque de

Narbonne, qui la présentait au roi. Celui-ci la recevait à Versailles

avec beaucoup de pompe. Les Languedociens reçus à la Cour et qui se

trouvaient à Paris à l'époque--toujours en été--où l'on présentait la

députation, se joignaient à elle. On la menait ensuite, après le dîner

qui avait lieu chez le premier gentilhomme de la Chambre, en promenade

dans les jardins de Trianon ou de Marly. On y faisait jouer les eaux.

J'accompagnai une fois la députation, et l'on nous promena, ma

grand'mère et moi, dans des fauteuils à roues traînés par des suisses.

Ces mêmes fauteuils avaient servi à la Cour de Louis XIV. Après avoir

parcouru tous ces beaux et nobles bosquets de Marly, admiré la

magnificence de ses eaux, nous trouvâmes une belle collation servie dans

un des grands salons. Je crois que c'était en 1786. C'est la seule fois

que j'aie vu Marly dans sa splendeur, quoique j'y fusse retournée à

maintes reprises depuis. Ce beau lieu n'existe plus. Il n'en reste pas

le moindre vestige, et cette destruction si prompte nous explique le

désert qui règne autour de Rome.

Revenons à Montpellier. Je me garderai bien d'entrer dans aucune

explication sur la constitution des États de Languedoc. Après

cinquante-sept ans, je ne m'en rappelle que les résultats.

Après avoir parcouru 160 lieues de chemins détestables et défoncés,

après avoir traversé des torrents sans ponts où l'on courait risque de

la vie, on entrait, une fois le Rhône franchi, sur une route aussi belle

que celle du jardin le mieux entretenu. On passait sur de superbes ponts

parfaitement construits; on traversait des villes où florissait

l'industrie la plus active, des campagnes bien cultivées. Le contraste

était frappant, même pour des yeux de quinze ans.

La maison que nous habitions à Montpellier était belle, vaste, mais fort

triste, et située dans une rue étroite et sombre. Mon oncle la louait

toute meublée, et elle l'était fort convenablement, en damas rouge.

L'appartement du premier, qu'il occupait, était entièrement couvert de

très beaux tapis de Turquie, fort communs en Languedoc en ce temps-là.

Il se développait sur les quatre côtés d'une cour carrée, dont l'un

était occupé par une salle à manger de cinquante couverts, et un autre

par un salon de même dimension à six fenêtres, tendu et meublé en beau

damas cramoisi, avec une immense cheminée d'un dessin fort ancien qu'on

aimerait beaucoup aujourd'hui.

Ma grand'mère et moi nous habitions le rez-de-chaussée, où il ne faisait

plus clair à 3 heures. Nous ne voyions jamais mon oncle le matin. Nous

déjeunions à 9 heures, après quoi j'allais me promener avec ma femme de

chambre anglaise. Les trois dernières années, je me rendais trois fois

par semaine au beau cabinet de physique expérimentale des États, où le

professeur en chef, l'abbé Bertholon, voulait bien faire un cours pour

moi seule. Cela me permettait de visiter les instruments, d'exécuter les

expériences avec lui, de les recommencer, de questionner à ma fantaisie

et d'acquérir, par conséquent, beaucoup plus d'instruction que ce n'eût

été possible dans les cours publics. Cet enseignement m'intéressait

extrêmement. J'y apportais la plus grande attention, et l'abbé Bertholon

se montrait satisfait de mon intelligence. Ma femme de chambre

m'accompagnait et, n'entendant presque pas le français, elle s'occupait

à essuyer et à nettoyer les instruments, à la grande satisfaction du

professeur.

Il fallait être habillée et même parée à 3 heures précises pour le

dîner. Nous montions dans le salon, où nous trouvions cinquante convives

tous les jours, excepté le vendredi. Le samedi, mon oncle dînait dehors,

soit chez l'évêque, soit chez quelque grand personnage des États. Il n'y

avait jamais de femmes que ma grand'mère et moi. On plaçait entre nous

deux le personnage présent le plus considérable. Quand il y avait des

étrangers, surtout des Anglais, on les mettait à mes côtés. Je

m'accoutumais ainsi à soigner ma conversation et mon maintien, à

chercher le genre d'esprit qui pouvait convenir à mon voisin, souvent un

homme grave ou même un savant.

Dans ce temps-là, toute personne ayant un domestique décemment vêtu se

faisait servir à table par lui. On ne mettait ni carafes ni verres sur

la table. Mais, dans les grands dîners, on posait sur un buffet des

seaux en argent contenant des bouteilles de vin d'entremets, avec une

verrière d'une douzaine de verres, et ceux qui désiraient un verre de

vin d'une espèce ou d'une autre l'envoyaient chercher par leur

domestique. Celui-ci se tenait toujours debout derrière la chaise de son

maître, une assiette garnie d'un couvert à la main, prêt à changer ceux

dont on se servait.

Il était de mauvaise éducation de ne pas connaître toutes les nuances de

l'étiquette de la table. Je crois les avoir apprises dès ma petite

enfance, aussi quand j'ai été pour la première fois en province et que

je voyais des députés du tiers état véritablement grotesques, escortés

par leurs domestiques qui ne l'étaient pas moins, j'avais beaucoup de

peine à m'empêcher de rire. Mais je m'accoutumai bientôt à ce genre de

ridicule et je trouvai souvent de l'esprit et de l'instruction sous ces

enveloppes en apparence grossières.

J'avais un domestique attaché à ma personne, qui était en même temps mon

coiffeur. Il portait ma livrée, que nous étions obligés d'avoir en

rouge, bien qu'elle fût gros bleu en Angleterre, parce que nos galons

étaient absolument semblables à ceux de Bourbon. Si nos habits eussent

été bleus, notre livrée aurait ressemblé à celle du roi, ce qui n'était

pas permis.

Après le dîner, qui ne durait pas plus d'une heure, on rentrait dans le

salon, que l'on trouvait rempli de membres des États venus _au café_. On

ne s'asseyait pas, et au bout d'une demi-heure ma grand'mère et moi nous

redescendions dans nos appartements. Souvent nous sortions alors pour

faire des visites, en chaise à porteurs, seul moyen de transport utilisé

dans les rues de Montpellier. Le beau quartier qu'on a bâti depuis

n'existait pas à cette époque. La place du Peyrou était hors de la

ville, et dans les grands fossés qui l'entouraient on cultivait des

jardins où le froid ne se faisait jamais sentir.

Le fond de la société de Montpellier se composait des femmes des

Présidents ou Conseillers de la Cour des Comptes, de celles de la

noblesse qui résidaient toute l'année dans leurs terres et dont la

session des États était la récréation annuelle. Elle comprenait, en

outre, les étrangers de distinction, les parents des évêques qui

venaient aux États, les militaires et officiers des garnisons de la

province qui demandaient à venir s'amuser un peu à cette époque. Il y

avait un théâtre, où ma grand'mère me menait une ou deux fois, et des

bals chez le comte de Périgord, à l'intendance et dans quelques maisons

particulières, mais jamais chez mon oncle, ni chez aucun évêque.

À mon premier voyage à Montpellier, le vieux M. de Saint-Priest, père de

celui qui était ambassadeur à Constantinople, vivait encore. Son second

fils lui avait succédé dans la place d'intendant. C'était un beau

vieillard de beaucoup d'esprit, qui racontait d'une manière très

piquante les détails du passage de l'empereur Joseph II en Languedoc, à

l'époque où il parcourut une grande partie de la France sous le nom de

comte de Falkenstein. L'état florissant de cette province, la beauté des

chemins, la perfection des établissements publics, avaient excité au

plus haut point sa mauvaise humeur. Il avait conçu une jalousie extrême

de cette bonne administration des États et cherchait avec empressement

tout ce qui pouvait la déprécier. M. de Saint-Priest en racontait

plusieurs anecdotes curieuses. J'ai oublié, peut-être bien ne l'ai-je

jamais su, quelle fut l'intrigue qui amena le déplacement du second fils

de M. de Saint-Priest et lui fit ôter l'intendance du Languedoc. Je

reviendrai sur ce point.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 43 / 105 题