La question, devant les États, se réduisait en somme à ceci: déterminer
la contribution en argent qu'on parviendrait à en obtenir, et la Cour
avait toujours en vue une augmentation du _don gratuit_, que les États
auraient eu le droit de refuser si on avait enfreint leurs privilèges.
Le commissaire du roi traitait des intérêts de la province avec les
syndics des États, au nombre de deux, de mon temps MM. Romme et de
Puymaurin, l'un et l'autre de grande capacité. Ils allaient chaque année
à Paris, à tour de rôle, avec la députation des États, porter au roi le
_don gratuit_ de la province.
Cette députation comprenait, à ce que je crois me rappeler, un évêque,
un baron, deux députés du tiers, un des syndics, et l'archevêque de
Narbonne, qui la présentait au roi. Celui-ci la recevait à Versailles
avec beaucoup de pompe. Les Languedociens reçus à la Cour et qui se
trouvaient à Paris à l'époque--toujours en été--où l'on présentait la
députation, se joignaient à elle. On la menait ensuite, après le dîner
qui avait lieu chez le premier gentilhomme de la Chambre, en promenade
dans les jardins de Trianon ou de Marly. On y faisait jouer les eaux.
J'accompagnai une fois la députation, et l'on nous promena, ma
grand'mère et moi, dans des fauteuils à roues traînés par des suisses.
Ces mêmes fauteuils avaient servi à la Cour de Louis XIV. Après avoir
parcouru tous ces beaux et nobles bosquets de Marly, admiré la
magnificence de ses eaux, nous trouvâmes une belle collation servie dans
un des grands salons. Je crois que c'était en 1786. C'est la seule fois
que j'aie vu Marly dans sa splendeur, quoique j'y fusse retournée à
maintes reprises depuis. Ce beau lieu n'existe plus. Il n'en reste pas
le moindre vestige, et cette destruction si prompte nous explique le
désert qui règne autour de Rome.
Revenons à Montpellier. Je me garderai bien d'entrer dans aucune
explication sur la constitution des États de Languedoc. Après
cinquante-sept ans, je ne m'en rappelle que les résultats.
Après avoir parcouru 160 lieues de chemins détestables et défoncés,
après avoir traversé des torrents sans ponts où l'on courait risque de
la vie, on entrait, une fois le Rhône franchi, sur une route aussi belle
que celle du jardin le mieux entretenu. On passait sur de superbes ponts
parfaitement construits; on traversait des villes où florissait
l'industrie la plus active, des campagnes bien cultivées. Le contraste
était frappant, même pour des yeux de quinze ans.
La maison que nous habitions à Montpellier était belle, vaste, mais fort
triste, et située dans une rue étroite et sombre. Mon oncle la louait
toute meublée, et elle l'était fort convenablement, en damas rouge.
L'appartement du premier, qu'il occupait, était entièrement couvert de
très beaux tapis de Turquie, fort communs en Languedoc en ce temps-là.
Il se développait sur les quatre côtés d'une cour carrée, dont l'un
était occupé par une salle à manger de cinquante couverts, et un autre
par un salon de même dimension à six fenêtres, tendu et meublé en beau
damas cramoisi, avec une immense cheminée d'un dessin fort ancien qu'on
aimerait beaucoup aujourd'hui.
Ma grand'mère et moi nous habitions le rez-de-chaussée, où il ne faisait
plus clair à 3 heures. Nous ne voyions jamais mon oncle le matin. Nous
déjeunions à 9 heures, après quoi j'allais me promener avec ma femme de
chambre anglaise. Les trois dernières années, je me rendais trois fois
par semaine au beau cabinet de physique expérimentale des États, où le
professeur en chef, l'abbé Bertholon, voulait bien faire un cours pour
moi seule. Cela me permettait de visiter les instruments, d'exécuter les
expériences avec lui, de les recommencer, de questionner à ma fantaisie
et d'acquérir, par conséquent, beaucoup plus d'instruction que ce n'eût
été possible dans les cours publics. Cet enseignement m'intéressait
extrêmement. J'y apportais la plus grande attention, et l'abbé Bertholon
se montrait satisfait de mon intelligence. Ma femme de chambre
m'accompagnait et, n'entendant presque pas le français, elle s'occupait
à essuyer et à nettoyer les instruments, à la grande satisfaction du
professeur.
Il fallait être habillée et même parée à 3 heures précises pour le
dîner. Nous montions dans le salon, où nous trouvions cinquante convives
tous les jours, excepté le vendredi. Le samedi, mon oncle dînait dehors,
soit chez l'évêque, soit chez quelque grand personnage des États. Il n'y
avait jamais de femmes que ma grand'mère et moi. On plaçait entre nous
deux le personnage présent le plus considérable. Quand il y avait des
étrangers, surtout des Anglais, on les mettait à mes côtés. Je
m'accoutumais ainsi à soigner ma conversation et mon maintien, à
chercher le genre d'esprit qui pouvait convenir à mon voisin, souvent un
homme grave ou même un savant.
Dans ce temps-là, toute personne ayant un domestique décemment vêtu se
faisait servir à table par lui. On ne mettait ni carafes ni verres sur
la table. Mais, dans les grands dîners, on posait sur un buffet des
seaux en argent contenant des bouteilles de vin d'entremets, avec une
verrière d'une douzaine de verres, et ceux qui désiraient un verre de
vin d'une espèce ou d'une autre l'envoyaient chercher par leur
domestique. Celui-ci se tenait toujours debout derrière la chaise de son
maître, une assiette garnie d'un couvert à la main, prêt à changer ceux
dont on se servait.
Il était de mauvaise éducation de ne pas connaître toutes les nuances de
l'étiquette de la table. Je crois les avoir apprises dès ma petite
enfance, aussi quand j'ai été pour la première fois en province et que
je voyais des députés du tiers état véritablement grotesques, escortés
par leurs domestiques qui ne l'étaient pas moins, j'avais beaucoup de
peine à m'empêcher de rire. Mais je m'accoutumai bientôt à ce genre de
ridicule et je trouvai souvent de l'esprit et de l'instruction sous ces
enveloppes en apparence grossières.
J'avais un domestique attaché à ma personne, qui était en même temps mon
coiffeur. Il portait ma livrée, que nous étions obligés d'avoir en
rouge, bien qu'elle fût gros bleu en Angleterre, parce que nos galons
étaient absolument semblables à ceux de Bourbon. Si nos habits eussent
été bleus, notre livrée aurait ressemblé à celle du roi, ce qui n'était
pas permis.
Après le dîner, qui ne durait pas plus d'une heure, on rentrait dans le
salon, que l'on trouvait rempli de membres des États venus _au café_. On
ne s'asseyait pas, et au bout d'une demi-heure ma grand'mère et moi nous
redescendions dans nos appartements. Souvent nous sortions alors pour
faire des visites, en chaise à porteurs, seul moyen de transport utilisé
dans les rues de Montpellier. Le beau quartier qu'on a bâti depuis
n'existait pas à cette époque. La place du Peyrou était hors de la
ville, et dans les grands fossés qui l'entouraient on cultivait des
jardins où le froid ne se faisait jamais sentir.
Le fond de la société de Montpellier se composait des femmes des
Présidents ou Conseillers de la Cour des Comptes, de celles de la
noblesse qui résidaient toute l'année dans leurs terres et dont la
session des États était la récréation annuelle. Elle comprenait, en
outre, les étrangers de distinction, les parents des évêques qui
venaient aux États, les militaires et officiers des garnisons de la
province qui demandaient à venir s'amuser un peu à cette époque. Il y
avait un théâtre, où ma grand'mère me menait une ou deux fois, et des
bals chez le comte de Périgord, à l'intendance et dans quelques maisons
particulières, mais jamais chez mon oncle, ni chez aucun évêque.
À mon premier voyage à Montpellier, le vieux M. de Saint-Priest, père de
celui qui était ambassadeur à Constantinople, vivait encore. Son second
fils lui avait succédé dans la place d'intendant. C'était un beau
vieillard de beaucoup d'esprit, qui racontait d'une manière très
piquante les détails du passage de l'empereur Joseph II en Languedoc, à
l'époque où il parcourut une grande partie de la France sous le nom de
comte de Falkenstein. L'état florissant de cette province, la beauté des
chemins, la perfection des établissements publics, avaient excité au
plus haut point sa mauvaise humeur. Il avait conçu une jalousie extrême
de cette bonne administration des États et cherchait avec empressement
tout ce qui pouvait la déprécier. M. de Saint-Priest en racontait
plusieurs anecdotes curieuses. J'ai oublié, peut-être bien ne l'ai-je
jamais su, quelle fut l'intrigue qui amena le déplacement du second fils
de M. de Saint-Priest et lui fit ôter l'intendance du Languedoc. Je
reviendrai sur ce point.