II

Je reprends la route du Languedoc. Dans ce temps-là celle qui suit le

cours du Rhône jusqu'à Pont-Saint-Esprit était tellement mauvaise, qu'on

y courait le risque de verser à tout moment. Les postillons demandaient

une récompense à chaque relais, prétendant qu'ils ne nous avaient pas

menés par la route, mais par de petits chemins où les routiers ne

pouvaient passer. Nous couchions à Montélimar où il y avait une auberge

fort bien tenue et en grande réputation parmi les Anglais se rendant

dans le midi de la France. Tous s'y arrêtaient pour passer la nuit. Il

arrivait parfois que le torrent qui traverse cette petite ville et que

l'on franchissait à gué était si gonflé par les pluies ou, au printemps,

par la fonte des neiges, qu'on était obligé d'attendre pendant quelques

jours la fin de l'inondation.

Dans les corridors et l'escalier de cette auberge, des médaillons où on

voyait inscrits les noms des personnages de distinction qui y étaient

passés, couvraient entièrement les murailles. La lecture de ces noms

surtout ceux des derniers arrivés, personnages que nous espérions

retrouver à Montpellier, m'amusait beaucoup.

Une année, nous courûmes beaucoup de danger en traversant le torrent. Le

volume de l'eau était suffisant pour soulever la voiture et l'on avait

ouvert les portières pour qu'elle pût passer au travers. Nous, étions

grimpées, ma grand'mère et moi, les jambes retroussées, sur les

coussins. Les hommes étaient sur le siège. On avait attaché aux ressorts

de petites pièces de bois sur lesquelles se tenaient des gens armés de

longs pics pointus pour empêcher la voiture de se renverser. Tout cela

amusait une personne jeune et aventureuse comme je l'étais: mais ma

pauvre, grand'mère, horriblement poltronne, en souffrait cruellement.

Par malheur sa peur tournait toujours en mauvaise humeur qui retombait

infailliblement sur moi. Lorsque je vois les beaux ponts sur lesquels on

traverse maintenant les rivières, les bateaux à vapeur et tout ce que

l'industrie a opéré, j'ai peine à croire qu'il n'y ait que

cinquante-cinq ans que j'ai éprouvé toutes les difficultés et rencontré

tous les obstacles qui prolongeaient si fort notre route pendant nos

voyages à Montpellier. Si les sentiments et les vertus avaient fait les

mêmes progrès que l'industrie, nous serions maintenant des anges, dignes

du Paradis: il est loin d'en être ainsi!

À la poste de La Palud, on entrait sur le territoire du Comtat

Venaissin, qui appartenait au Pape. J'avais du plaisir à voir ce poteau

sur lequel étaient peints la tiare et les clefs. Il me semblait entrer

en Italie. On quittait la grande route de Marseille et l'on prenait un

excellent chemin que le gouvernement papal avait permis aux États de

Languedoc de construire, et qui menait plus directement à

Pont-Saint-Esprit.

À La Palud mon oncle faisait sa toilette. Il mettait un habit de

campagne de drap violet, lorsqu'il faisait froid une redingote ouatée

doublée de soie de même couleur, des bas de soie violets, des souliers à

boucle d'or, son cordon bleu et un chapeau de prêtre à trois cornes orné

de glands d'or.

Dès que la voiture avait dépassé la dernière arche du pont Saint-Esprit,

le canon de la petite citadelle conservée à la tête de ce pont tirait

vingt et un coups. Les tambours battaient aux champs, la garnison

sortait, les officiers en grande tenue et toutes les autorités civiles

et religieuses se présentaient à la portière de la berline. S'il ne

pleuvait pas, mon oncle descendait pendant qu'on attelait les huit

chevaux destinés à sa voiture.

Il écoutait les harangues qu'on lui adressait, y répondait avec une

affabilité et une grâce incomparables. Il avait la plus noble figure,

une haute taille, une belle voix, un air à la fois gracieux et assuré.

Il s'informait de ce qui pouvait intéresser les habitants, répondait en

peu de mots aux pétitions qu'on lui présentait, et n'avait jamais rien

oublié des demandes qu'on lui avait adressées l'année précédente. Cela

durait à peu près un quart d'heure. Après quoi, nous partions comme le

vent, car non seulement les guides des postillons étaient doublées, mais

l'honneur de mener la voiture d'un si grand personnage était vivement

apprécié.

Le président des États passait bien avant le roi dans l'esprit des

Languedociens. Mon oncle était extrêmement populaire, quoiqu'il fût très

hautain; mais sa hauteur ne se manifestait jamais qu'envers ceux qui

étaient ou qui se croyaient ses supérieurs. C'est ainsi qu'à l'époque où

il était archevêque de Toulouse et le cardinal de La Roche-Aymon

archevêque de Narbonne, celui-ci renonça à aller présider les États,

prétendant qu'il n'y avait pas moyen d'être le supérieur de M. Dillon,

et qu'il fallait lui céder malgré soi.

Nous couchions à Nîmes, où mon oncle avait toujours affaire. Une année

nous y passâmes plusieurs jours chez l'évêque, ce qui me donna le temps

de voir avec détail les antiquités et les fabriques. Quoique les

monuments antiques ne fussent pas, à beaucoup près, aussi bien soignés

qu'ils le sont maintenant, on avait déjà commencé à déblayer les

_Arènes_, on avait dégagé des nouvelles constructions la _Maison

Carrée_, et on avait retrouvé l'inscription[22]: _à Caïus et Lucius

Agrippa, princes de la jeunesse_[23]. Ce fut un M. Séguier, archéologue

distingué, à qui la ville de Nîmes a de grandes obligations, qui

retrouva cette inscription par les traces des clous avec lesquels on

avait fixé les lettres de bronze qui la composaient.

Mon oncle s'arrangeait pour n'arriver à Montpellier qu'après le coucher

du soleil, afin d'éviter qu'on ne tirât le canon pour lui, et de ménager

ainsi l'amour-propre de M. le comte de Périgord, commandant de la

province et commissaire du roi pour l'ouverture des États, qui ne

jouissait pas du même privilège. Cette faiblesse dans un si grand

seigneur, à l'occasion d'une étiquette sans caractère personnel et toute

de cérémonie, est bien pitoyable. L'archevêque de Narbonne, auquel ces

prérogatives étaient attachées, se trouvait accidentellement être l'égal

de M. de Périgord en naissance, mais n'eût-il été qu'un manant, le canon

n'en aurait pas moins été tiré en son honneur.

Mon grand-oncle se plaçait bien au-dessus de cette espèce de vanité. Il

avait trop d'esprit pour s'y abandonner. M. de Périgord manquait de

cette qualité, et la cour commettait une grande faute en envoyant comme

commissaire du roi, pour défendre les intérêts de ses finances auprès

des États d'une grande province, un homme aussi médiocre.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 42 / 105 题