Je reprends la route du Languedoc. Dans ce temps-là celle qui suit le
cours du Rhône jusqu'à Pont-Saint-Esprit était tellement mauvaise, qu'on
y courait le risque de verser à tout moment. Les postillons demandaient
une récompense à chaque relais, prétendant qu'ils ne nous avaient pas
menés par la route, mais par de petits chemins où les routiers ne
pouvaient passer. Nous couchions à Montélimar où il y avait une auberge
fort bien tenue et en grande réputation parmi les Anglais se rendant
dans le midi de la France. Tous s'y arrêtaient pour passer la nuit. Il
arrivait parfois que le torrent qui traverse cette petite ville et que
l'on franchissait à gué était si gonflé par les pluies ou, au printemps,
par la fonte des neiges, qu'on était obligé d'attendre pendant quelques
jours la fin de l'inondation.
Dans les corridors et l'escalier de cette auberge, des médaillons où on
voyait inscrits les noms des personnages de distinction qui y étaient
passés, couvraient entièrement les murailles. La lecture de ces noms
surtout ceux des derniers arrivés, personnages que nous espérions
retrouver à Montpellier, m'amusait beaucoup.
Une année, nous courûmes beaucoup de danger en traversant le torrent. Le
volume de l'eau était suffisant pour soulever la voiture et l'on avait
ouvert les portières pour qu'elle pût passer au travers. Nous, étions
grimpées, ma grand'mère et moi, les jambes retroussées, sur les
coussins. Les hommes étaient sur le siège. On avait attaché aux ressorts
de petites pièces de bois sur lesquelles se tenaient des gens armés de
longs pics pointus pour empêcher la voiture de se renverser. Tout cela
amusait une personne jeune et aventureuse comme je l'étais: mais ma
pauvre, grand'mère, horriblement poltronne, en souffrait cruellement.
Par malheur sa peur tournait toujours en mauvaise humeur qui retombait
infailliblement sur moi. Lorsque je vois les beaux ponts sur lesquels on
traverse maintenant les rivières, les bateaux à vapeur et tout ce que
l'industrie a opéré, j'ai peine à croire qu'il n'y ait que
cinquante-cinq ans que j'ai éprouvé toutes les difficultés et rencontré
tous les obstacles qui prolongeaient si fort notre route pendant nos
voyages à Montpellier. Si les sentiments et les vertus avaient fait les
mêmes progrès que l'industrie, nous serions maintenant des anges, dignes
du Paradis: il est loin d'en être ainsi!
À la poste de La Palud, on entrait sur le territoire du Comtat
Venaissin, qui appartenait au Pape. J'avais du plaisir à voir ce poteau
sur lequel étaient peints la tiare et les clefs. Il me semblait entrer
en Italie. On quittait la grande route de Marseille et l'on prenait un
excellent chemin que le gouvernement papal avait permis aux États de
Languedoc de construire, et qui menait plus directement à
Pont-Saint-Esprit.
À La Palud mon oncle faisait sa toilette. Il mettait un habit de
campagne de drap violet, lorsqu'il faisait froid une redingote ouatée
doublée de soie de même couleur, des bas de soie violets, des souliers à
boucle d'or, son cordon bleu et un chapeau de prêtre à trois cornes orné
de glands d'or.
Dès que la voiture avait dépassé la dernière arche du pont Saint-Esprit,
le canon de la petite citadelle conservée à la tête de ce pont tirait
vingt et un coups. Les tambours battaient aux champs, la garnison
sortait, les officiers en grande tenue et toutes les autorités civiles
et religieuses se présentaient à la portière de la berline. S'il ne
pleuvait pas, mon oncle descendait pendant qu'on attelait les huit
chevaux destinés à sa voiture.
Il écoutait les harangues qu'on lui adressait, y répondait avec une
affabilité et une grâce incomparables. Il avait la plus noble figure,
une haute taille, une belle voix, un air à la fois gracieux et assuré.
Il s'informait de ce qui pouvait intéresser les habitants, répondait en
peu de mots aux pétitions qu'on lui présentait, et n'avait jamais rien
oublié des demandes qu'on lui avait adressées l'année précédente. Cela
durait à peu près un quart d'heure. Après quoi, nous partions comme le
vent, car non seulement les guides des postillons étaient doublées, mais
l'honneur de mener la voiture d'un si grand personnage était vivement
apprécié.
Le président des États passait bien avant le roi dans l'esprit des
Languedociens. Mon oncle était extrêmement populaire, quoiqu'il fût très
hautain; mais sa hauteur ne se manifestait jamais qu'envers ceux qui
étaient ou qui se croyaient ses supérieurs. C'est ainsi qu'à l'époque où
il était archevêque de Toulouse et le cardinal de La Roche-Aymon
archevêque de Narbonne, celui-ci renonça à aller présider les États,
prétendant qu'il n'y avait pas moyen d'être le supérieur de M. Dillon,
et qu'il fallait lui céder malgré soi.
Nous couchions à Nîmes, où mon oncle avait toujours affaire. Une année
nous y passâmes plusieurs jours chez l'évêque, ce qui me donna le temps
de voir avec détail les antiquités et les fabriques. Quoique les
monuments antiques ne fussent pas, à beaucoup près, aussi bien soignés
qu'ils le sont maintenant, on avait déjà commencé à déblayer les
_Arènes_, on avait dégagé des nouvelles constructions la _Maison
Carrée_, et on avait retrouvé l'inscription[22]: _à Caïus et Lucius
Agrippa, princes de la jeunesse_[23]. Ce fut un M. Séguier, archéologue
distingué, à qui la ville de Nîmes a de grandes obligations, qui
retrouva cette inscription par les traces des clous avec lesquels on
avait fixé les lettres de bronze qui la composaient.
Mon oncle s'arrangeait pour n'arriver à Montpellier qu'après le coucher
du soleil, afin d'éviter qu'on ne tirât le canon pour lui, et de ménager
ainsi l'amour-propre de M. le comte de Périgord, commandant de la
province et commissaire du roi pour l'ouverture des États, qui ne
jouissait pas du même privilège. Cette faiblesse dans un si grand
seigneur, à l'occasion d'une étiquette sans caractère personnel et toute
de cérémonie, est bien pitoyable. L'archevêque de Narbonne, auquel ces
prérogatives étaient attachées, se trouvait accidentellement être l'égal
de M. de Périgord en naissance, mais n'eût-il été qu'un manant, le canon
n'en aurait pas moins été tiré en son honneur.
Mon grand-oncle se plaçait bien au-dessus de cette espèce de vanité. Il
avait trop d'esprit pour s'y abandonner. M. de Périgord manquait de
cette qualité, et la cour commettait une grande faute en envoyant comme
commissaire du roi, pour défendre les intérêts de ses finances auprès
des États d'une grande province, un homme aussi médiocre.