I. Voyages annuels de Mlle Dillon en Languedoc, avec son grand-oncle
l'archevêque de Narbonne, de 1783 à 1786.--Comment on voyageait à cette
époque.--Les voitures.--La table.--M. de Montazet, archevêque de Lyon:
popularité de ce prélat dans son diocèse.--II. Route du
Languedoc.--L'auberge de Montélimar.--Incident au passage du
torrent.--Traversée du Comtat Venaissin.--Entrée en
Languedoc.--Physionomie et caractère de l'archevêque de
Narbonne.--Nîmes: les Arènes et la Maison Carrée; M. Séguier.--Arrivée à
Montpellier.--M. de Périgord.--III. Présentation au roi du _don
gratuit_. La délégation.--Une visite à Marly.--La prospérité du
Languedoc.--L'installation à Montpellier.--L'abbé Bertholon et ses
leçons de physique.--L'étiquette des dîners.--La livrée des Dillon.--La
Société à Montpellier.--M. de Saint-Priest et l'empereur Joseph II.--IV.
Retour de M. Dillon en France.--II épouse Mme de La Touche.--Opposition
faite à ce mariage par Mme de Rothe.--M. Dillon prend le gouvernement de
Tabago.--Premiers projets de mariage pour Mlle Dillon.--Procuration
laissée par son père à l'archevêque de Narbonne.--V. À Alais.--À
Narbonne.--Une grande frayeur.--À Saint-Papoul.--Rencontre de la famille
de Vaudreuil.--Les prétendants.--VI. Séjour â
Bordeaux.--L'_Henriette-Lucie_.--Une autre famille Dillon.--Les
pressentiments: M. le comte de La Tour du Pin.--M. le comte de
Gouvernet.
I
Vers le mois de novembre 1783, j'appris que ma grand'mère accompagnerait
désormais mon oncle l'archevêque aux États de Languedoc. Cette
résolution me causa une grande joie. Dans ce temps-là, la session
annuelle des États était une époque très brillante. La paix venait de se
conclure, et les Anglais, privés pendant trois ans de la possibilité de
venir sur le continent, s'y précipitaient en foule, comme ils le firent
plus tard en 1814. On allait alors beaucoup moins en Italie. Les belles
routes du mont Cenis et du Simplon n'existaient pas. Il n'y avait pas de
bateaux à vapeur. La communication par la corniche était à peu près
impraticable. Le climat du midi de la France, celui du Languedoc surtout
et particulièrement celui de Montpellier, était encore en vogue.
Tout me charma dans la pensée de ce voyage, le premier pour ainsi dire
que je faisais de ma vie. J'étais encore affligée de ne pas avoir été de
celui de Bretagne, et celui d'Amiens, où j'allai pour dire adieu à mon
père, au commencement de la guerre, avait été le seul que j'eusse encore
entrepris. Je dirai ici, une fois pour toutes, comment se fit le voyage
de Montpellier, puisque tous se ressemblèrent à peu près jusqu'en 1786,
où j'y allai pour la dernière fois.
Nos préparatifs de voyage, les achats, les emballages, étaient déjà pour
moi une occupation et un plaisir dont j'ai eu le temps de me lasser dans
la suite de ma vie agitée. Nous partions dans une grande berline à six
chevaux: mon oncle et ma grand'mère assis dans le fond, moi sur le
devant avec un ecclésiastique attaché à mon oncle ou un secrétaire, et
deux domestiques sur le siège de devant. Ces derniers se trouvaient plus
fatigués en arrivant que ceux qui allaient à cheval, car alors les
sièges, au lieu d'être suspendus sur les ressorts, reposaient sur deux
montants en bois s'appuyant sur le lisoir, et étaient par conséquent
aussi durs qu'une charrette. Une seconde berline, également attelée de
six chevaux, contenait la femme de chambre de ma grand'mère et la
mienne, miss Beck, deux valets de chambre et, sur le siège, deux
domestiques. Une chaise de poste emmenait le maître d'hôtel et le chef
de cuisine.
Il y avait aussi trois courriers, dont un en avant d'une demi-heure et
les deux autres avec les voitures. M. Combes, mon instituteur, partait
quelques jours avant nous par la diligence, nommée alors la _Turgotine_,
ou par la malle. Celle-ci ne prenait qu'un seul voyageur. C'était une
sorte de charrette longue, sur brancards.
Chaque année, les ministres retenaient mon grand-oncle à Versailles
jusqu'à lui ôter presque le temps suffisant de se rendre à Montpellier
pour l'ouverture des États qui avait lieu à jour fixe. Ils ne pouvaient
commencer que quand l'archevêque de Narbonne, président-né, était
présent. Cependant s'il avait été retenu forcément par quelque accident
ou par quelque maladie, l'archevêque de Toulouse, vice-président, aurait
pris sa place, éventualité qui eût fait grand plaisir à l'ambitieux,
depuis cardinal de Loménie, en possession de ce siège.
Les retards causés par les ministres obligeaient de voyager aussi vite
que possible, nécessité fort pénible dans cette saison avancée de
l'année. Nous courions à dix-huit chevaux, et l'ordre de
l'administration des postes nous précédait de quelques jours pour que
les chevaux fussent prêts. Nous faisions de longues journées. Partis à 4
heures du matin, nous nous arrêtions pour dîner. La chaise de poste et
le premier courrier nous devançaient d'une heure. Cela permettait de
trouver la table prête, le feu allumé, et quelques bons plats préparés
ou améliorés par notre cuisinier. Il emportait de Paris, dans sa
voiture, des bouteilles de coulis, de sauces toutes préparées, tout ce
qu'il fallait pour obvier aux mauvais dîners d'auberge. La chaise de
poste et le premier courrier repartaient dès que nous arrivions, et
lorsque nous faisions halte pour la nuit, nous trouvions, comme le
matin, tous les préparatifs terminés.
En voyage, ma grand'mère me prenait dans sa chambre, ce qui me
déplaisait beaucoup, parce qu'elle s'emparait du meilleur lit amélioré
encore de la moitié du mien. Elle envahissait le feu, et les nombreux
apprêts de sa toilette ne me laissaient pas de place. Sur le moindre
prétexte elle me grondait, et ne me permettait pas d'aller me coucher en
arrivant, quoique je fusse harassée de fatigue presque tous les jours,
car elle ne me laissait ni dormir dans la voiture, ni même m'appuyer.
Une fois--je crois que c'était en 1785--je fus si malade à Nîmes, par
excès de fatigue, qu'elle fut obligée d'y rester deux jours avec moi. Je
n'avais plus la force d'aller jusqu'à Montpellier.
Nous passions quelques heures à Lyon, quand l'archevêque s'y trouvait.
Cependant mon oncle ne le prisait pas beaucoup. Ce prélat était mal avec
la Cour et allait peu à Paris. Je ne me souviens pas l'y avoir jamais
vu, même aux époques de l'assemblée du clergé. Il avait eu une intrigue
avec la célèbre duchesse de Mazarin; mais ce n'eût pas été là une raison
de disgrâce, dans ces temps de dissolution où la régularité des moeurs
constituait une exception dans le haut clergé. Je crois, au contraire,
qu'on le tenait à l'écart à cause d'une bonne action qu'il fit peut-être
par ostentation, mais qui n'en fut pas moins utile. La ville de Lyon
avait demandé qu'on mît des lits de fer dans les hôpitaux. Les ministres
ayant refusé ou n'ayant pas consenti à accorder l'autorisation de la
dépense, l'archevêque de Lyon, M. de Montazet, donna, dans ce but, de
ses propres deniers 200.000 francs. Les ministres y virent une leçon qui
leur déplut; à eux, mais pas au roi, car cet excellent prince était
toujours disposé à toutes les bonnes oeuvres; mais la faiblesse ou la
timidité de son caractère l'amenait trop souvent à rejeter les idées qui
lui avaient semblé bonnes au premier abord, et c'est cette disposition
exagérée de modestie et de défiance de ses propres lumières qui nous a
été si fatale.
La générosité de l'archevêque de Lyon lui acquit une grande popularité
dans sa ville, et excita la jalousie de ses confrères. Ceux-ci aimaient
mieux employer leurs fonds à bâtir des évêchés ou de belles maisons de
campagne, qu'à fonder des établissements de charité; et dans ces mêmes
diocèses où l'on avait élevé des palais épiscopaux pouvant contenir
trente invités, il y avait nombre de curés à portion congrue exposés,
dans leurs presbytères, aux injures du temps.