Vers la fin de l'automne de 1782, mon oncle partit pour aller à
Montpellier présider les États du Languedoc, comme il faisait chaque
année, l'archevêché de Narbonne donnant cette prérogative qu'il a
exercée pendant vingt-huit ans.
Nous restâmes à Hautefontaine où ma grand'mère s'ennuya beaucoup. Sa
mauvaise humeur en prit une intensité effrayante. Elle s'aperçut qu'en
perdant ma mère, elle avait aussi perdu les amis qui jusqu'alors
l'avaient entourée et ménagée par intérêt pour le repos de sa fille dont
ils avaient peut-être diminué les souffrances, en donnant à ma
grand'mère l'illusion qu'elle était, autant que ma mère, l'objet de
leurs soins. Mais, quand elle se fut emparé des papiers de ma mère et
qu'elle trouva les lettres de ses soi-disant amis, elle fut éclairée sur
les véritables dispositions qui les animaient à son égard. Cette
connaissance alluma dans son coeur des haines que seule elle était
capable de concevoir, et dont j'ai ressenti plus tard les effets.
Lors donc qu'elle se sentit seule à Hautefontaine, dans ce grand château
naguère si animé et si brillant, lorsqu'elle vit les écuries vides,
qu'elle n'entendit plus les aboiements des chiens, les trompes des
chasseurs, lorsque les allées réservées à la promenade des chevaux de
chasse, que l'on voyait des fenêtres du château, ne présentèrent plus
qu'une solitude que rien ne venait diversifier, elle comprit la
nécessité de changer de vie, et d'amener l'archevêque, préoccupé
exclusivement jusque-là d'assurer ses plaisirs et de maintenir son rang
dans la société, à devenir maintenant ambitieux et à songer aux affaires
de sa province et à celles du clergé.
La place de président de cet ordre était à la nomination du Roi. Mon
grand-oncle eut la pensée de l'obtenir. Il promit sans doute plus de
facilité pour le _don gratuit_, à chaque assemblée du clergé, que n'en
avait montré la rigide vertu du cardinal de La Rochefoucauld, alors
président, conseillé et mené par l'abbé de Pradt, son neveu.
Ma grand'mère résolut, pour réaliser ses projets, de décider mon
grand-oncle, sur qui elle avait un empire absolu, à changer de vie et
d'habitation. Lorsqu'il revint de Montpellier où il ne restait jamais
que le temps rigoureusement nécessaire aux États, nous allâmes le
trouver à Paris. Je crois que mon conseil de tutelle, en l'absence de
mon père, gouverneur de Saint-Christophe depuis que l'île avait été
prise et que son régiment avait glorieusement contribué au succès des
troupes françaises dans cette expédition, représenta à mon grand'oncle
qu'il ne pouvait continuer à habiter ma maison sans en payer le loyer et
en la laissant, comme il le faisait, sans réparation. Il résolut alors
de la quitter, et, par un procédé véritablement inique, il emprunta,
comme je l'ai déjà dit, 40.000 francs en hypothèque sur cette maison où
il avait habité vingt ans sans bourse délier, et consacra cette somme
aux réparations les plus urgentes. Ce ne fut qu'à la Révolution, à son
départ de France, que la dette fut découverte, et il me fallut la payer
lorsque je vendis la maison en 1797. Jusque-là, il avait servi les
intérêts de cet emprunt, dont on n'avait pas fait mention dans mon
contrat de mariage.
Mon oncle acheta à vie, sur sa tête, la maison qui fait le coin de la
rue Saint-Dominique et de la rue de Bourgogne. Son architecte, M.
Raimond, fort attaché à mes intérêts, conseillait d'acheter cette maison
en toute propriété en mon nom, et d'en assurer la jouissance à mon
oncle. Mais, cet arrangement, qui aurait augmenté ma fortune sans nuire
à ses jouissances, ne lui convint pas, et il fît l'acquisition sur sa
tête, à soixante-sept ans qu'il avait alors. Raimond lui proposa ensuite
d'acheter, pour moi, une jolie petite maison sur la place du
Palais-Bourbon, que l'on bâtissait alors. Il ne le voulut pas davantage.
Mon oncle venait d'obtenir l'abbaye commendataire de Cigny qui valait
près de 100.000 francs de rente. Il prétexta de cette augmentation de
revenu pour s'abandonner au goût de bâtir et de meubler, qui avait
remplacé chez lui celui des chevaux et de la chasse, auquel il ne
pouvait plus se livrer. Il dépensa de grosses sommes pour l'arrangement
de sa nouvelle maison qui était en fort mauvais état.
Dans le même temps, ma grand'mère, dégoûtée de Hautefontaine où elle
s'était ennuyée pendant deux mois, acheta, pour 52.000 francs, une
maison à Montfermeil, près de Livry, à cinq lieues de Paris. Elle la
payait un prix très modique pour le terrain qui était de 90 arpents.
Cette maison, dans une situation charmante, était surnommée la
_Folie-Joyeuse_. Elle avait été bâtie par un M. de Joyeuse, qui en avait
commencé la construction par où l'on finit ordinairement. Après avoir
tracé une belle cour et l'avoir fermée par une grille, il éleva à droite
et à gauche deux ailes terminées par de jolis pavillons carrés. L'argent
lui avait alors manqué pour bâtir le corps de logis, de sorte que ces
deux pavillons ne communiquaient entre eux que par un corridor long de
100 pieds au moins. Les créanciers avaient saisi et vendu la maison. Le
parc était ravissant, entouré de murs, chaque allée terminée par une
grille, et toutes ces issues donnaient sur la forêt de Bondy, charmante
dans cette partie.
On fit venir de Hautefontaine des chariots de meubles, et l'on s'établit
tant bien que mal, au printemps de 1783, à la _Folie-Joyeuse_. On n'y
fit aucune réparation la première année. Il existait alors un droit
seigneurial de retrait, par lequel tout seigneur dans la terre duquel on
vendait une maison pouvait, pendant l'année qui s'écoulait à dater du
jour, même de l'heure de la signature du contrat de vente, se mettre au
lieu et place de l'acquéreur, et le frustrer, par une simple
notification, de son acquisition. Quoique ce procédé ne fût pas à
craindre de M. de Montfermeil, qui venait d'hériter de son père, le
président Hocquart, néanmoins, mon oncle et ma grand'mère crurent plus
prudent de laisser écouler l'année, et l'on se borna à faire des
plantations et à travailler au jardin.
On passa l'été à établir des plans avec des architectes et des
dessinateurs, ce qui m'intéressa prodigieusement. Mon oncle prenait
plaisir à m'initier à tous ses projets. Il me parlait de bâtiments, de
jardins, de meubles, d'arrangements de tous genres. Il était satisfait
de mon intelligence. Il me faisait calculer, mesurer, avec ses
jardiniers, des pentes, des surfaces, etc. Il voulait que j'entrasse
dans tous les détails des devis, que je vérifiasse les calculs des
mesures.
J'étais très grande pour mon âge, d'une bonne santé, d'une, extrême
activité physique et morale. Je voulais tout voir et tout savoir;
apprendre tous les ouvrages des mains, depuis la broderie et la
confection des fleurs jusqu'au blanchissage et aux détails de la
cuisine. Je trouvais le temps de ne rien négliger, ne perdant jamais un
instant, classant dans ma tête tout ce qu'on m'enseignait et ne
l'oubliant jamais. Je profitais avec fruit du savoir spécial de toutes
les personnes qui venaient à Montfermeil. C'est ainsi qu'avec de la
mémoire j'ai acquis une multitude de connaissances qui m'ont été
singulièrement utiles dans le reste de ma vie.
Un jour qu'il y avait à dîner plusieurs graves évêques, la conversation
roula sur l'astronomie et l'époque de certaines découvertes, et l'un
d'eux ne pouvait se rappeler le nom du savant persécuté pour une vérité
maintenant devenue incontestable. Gomme j'avais treize ans, je me
gardais bien de dire un mot, car j'ai toujours détesté de me mettre en
avant. Cependant, j'étais si fatiguée de voir qu'aucun de ces prélats ne
pouvait retrouver le nom, qu'il m'échappa. Je balbutiai très bas: «C'est
Galilée.» Mon voisin, peut-être dépourvu de mémoire, mais assurément pas
sourd, m'entendit et s'écria: «Mademoiselle Dillon dit que c'est
Galilée.» Ma confusion fut si grande que je fondis en larmes, m'enfuis
de table, et ne reparus plus de la soirée.