Après la mort de ma mère, ma grand'mère et mon oncle allèrent, au mois
d'octobre 1782, à Hautefontaine et m'y emmenèrent avec eux, accompagnés
de mon instituteur, M. Combes, qui s'occupait exclusivement de mon
éducation.
J'aimais beaucoup cette habitation que je savais devoir un jour
m'appartenir. C'était une belle terre, toute en domaines, à vingt-deux
lieues de Paris, entre Villers-Cotterets et Soissons. Le château, bâti
vers le commencement du dernier siècle, sur une colline fort escarpée,
dominait une petite vallée très fraîche, ou, pour mieux dire, une gorge
s'ouvrant sur la forêt de Compiègne qui formait amphithéâtre dans le
fond du tableau. Des prés, des bois, des étangs d'une belle eau et
remplis de poissons, venaient à la suite d'un magnifique potager que
l'on dominait des fenêtres du château, dont la cour en plate-forme avait
été, sans doute, fortifiée dans des temps plus anciens. Ce château, sans
aucune beauté d'architecture, était commode, vaste, parfaitement meublé,
très soigné dans tous ses détails.
Mon oncle, ma grand'mère et ma mère avaient accompagné mon père jusqu'à
Brest, lorsqu'il s'embarqua, en 1779, pour faire la guerre avec son
régiment aux Antilles. À son retour, mon oncle acheta, à Lorient, toute
la cargaison d'un navire venant de l'Inde et qui consistait en
porcelaine de la Chine et du Japon, en toiles de Perse de toutes
couleurs pour des tentures d'appartements, en étoffes de soie, en damas,
en pékins peints, etc... Toutes ces richesses avaient été déballées, à
ma grande joie, et rangées dans de grands garde-meubles, où le vieux
concierge me laissait errer avec ma bonne, lorsque le temps ne
permettait pas la promenade. Il me disait souvent: «Tout cela sera à
vous.» Mais, comme par un pressentiment secret, je ne m'attachais pas
aux idées de splendeur. Ma jeune imagination se portait plus volontiers
sur des idées de ruine, de pauvreté, et cette pensée prophétique qui ne
me quittait jamais, me ramenait toujours à vouloir apprendre tous les
ouvrages des mains qui conviennent à une pauvre fille, et à m'éloigner
des occupations d'une demoiselle que l'on nommait une _héritière_.
Pendant la vie de ma mère, l'habitation de Hautefontaine avait été très
brillante. Mais, après sa mort, tout changea complètement. Ma grand'mère
s'était emparée, en l'absence de mon père, de tous les papiers de ma
mère, et de toutes les correspondances qu'elle avait conservées.
De même qu'on ne lui avait pas laissé voir un prêtre, de même on ne lui
avait pas permis de songer à ses affaires temporelles, auxquelles ma
grand'mère avait trop d'intérêt qu'aucun homme entendu ne fût initié. La
fortune de mon grand-père avait disparu entre ses mains et tout ce que
nous possédions avait changé de nature pendant l'enfance de ma mère.
Elle avait douze ans seulement lorsqu'elle perdit son père, le général
de Rothe, mort subitement à Hautefontaine, peu de temps après avoir
acheté cette terre au nom de sa femme, sous prétexte qu'il l'avait payée
exclusivement avec les fonds--10.000 livres sterling--donnés comme dot à
ma grand'mère par son père lord Falkland.
Cependant mon grand-père de Rothe avait hérité de la fortune de sa mère,
lady Catherine de Rothe, et de celle de sa tante, la duchesse de Perth,
toutes deux filles de lord Middleton, ministre de Jacques II, dont les
historiens ont parlé diversement. Une autre parente lui avait laissé à
Paris, rue du Bac, la maison où nous habitions, et 4.000 livres de
rentes sur l'Hôtel de Ville de Paris. Ces deux derniers objets restaient
seuls à la mort de M. de Rothe, et ma mère en fut mise en possession.
Mon grand-oncle l'archevêque avait habité la maison de la rue du Bac
pendant vingt ans sans payer un sol de loyer à sa nièce. Sous prétexte
qu'elle y logeait elle-même, il n'en paya même jamais les réparations.
Aussi quand, après la mort de ma mère, il quitta la maison pour en louer
une autre sur sa propre tête, il emprunta 40.000 francs destinés à faire
face aux réparations urgentes sans lesquelles on n'aurait pas pu mettre
la première en location. Il greva ainsi l'immeuble de cette dette que je
fus obligée de payer le jour où je le vendis, en 1797. Mon grand-oncle
pourtant avait déjà alors plus de 300.000 francs de biens du clergé. Il
est vrai qu'il avait payé des dettes de jeu à mon père, affligé de cette
malheureuse passion, ainsi que ses deux frères, lord Dillon et Henri
Dillon. J'ai toujours ignoré à quel taux s'étaient montées les sommes
données par mon oncle pour ces funestes dettes, mais j'ai entendu dire
qu'elles avaient été considérables. Quoi qu'il en soit, à la mort de ma
mère, je n'eus que la maison de la rue du Bac qu'on loua 10.000 francs à
M. le baron de Staël, marié depuis à la célèbre Melle Necker, et 4.000
francs de rentes sur l'Hôtel de Ville de Paris. Je n'avais rien à
attendre de mon père. Il avait déjà dévoré sa légitime de 10.000 livres
sterling qu'on lui remit avec le régiment de Dillon, dont il était
propriétaire-né, comme héritier de son dernier oncle, tué à Fontenoy. Je
devais donc ménager ma grand'mère qui me menaçait à tout propos de me
mettre au couvent. Son autorité despotique se faisait sentir
continuellement. Jamais je n'ai vu un autre exemple d'un tel besoin de
dominer, d'exercer son pouvoir. Elle commença par me séparer entièrement
des amies de mon enfance et elle rompit elle-même avec toutes celles de
sa fille. Il est probable qu'elle avait trouvé dans les correspondances
dont elle s'était saisie des réponses aux justes plaintes que ma mère
était bien en droit d'exprimer sur la cruelle dépendance où elle avait
vécu pendant les dernières années de sa vie, et des appréciations peu
flatteuses sur les procédés iniques de ma grand'mère. Celle-ci exigea
que je misse fin à toute communication avec Mlle de Rochechouart, dont
l'aînée avait déjà épousé le duc de Piennes, depuis duc d'Aumont, et la
cadette le comte de Chinon, depuis duc de Richelieu; avec Mlles de
Chauvelin, qui épousèrent MM. d'Imécourt et de La Bourdonnaye; avec Mlle
de Coigny, fille du comte de Coigny, qui plus tard a fait parler d'elle
d'une manière si scandaleuse; avec la troisième des Rochechouart, élevée
par la duchesse du Châtelet, sa tante, et qui épousa le prince de
Carency, fils du duc de La Vauguyon. Par un raffinement de cruauté, ma
grand'mère fit retomber sur moi la cessation de nos rapports avec mes
jeunes amies. Totalement isolée par force, j'appris que j'étais accusée
d'ingratitude, de légèreté et d'indifférence, sans qu'il me fût permis
de me justifier.
Mon bon instituteur, qui connaissait ma grand'mère mieux que je ne la
connaissais moi-même, était le seul avec qui je pouvais causer de mes
chagrins. Mais il me représentait avec force combien j'avais intérêt à
ménager ma grand'mère, comment toute mon existence future dépendait
d'elle, que si je lui résistais et qu'elle me mît au couvent, elle
aurait encore l'adresse de me faire endosser la responsabilité de cette
résolution; qu'éloignée de mon père dont la guerre pouvait me priver à
tout moment, je resterais entièrement isolée si ma grand'mère et mon
grand-oncle me retiraient leur protection. Il me fallut donc me résoudre
à subir journellement tous les inconvénients du caractère terrible
auquel j'étais soumise. Je puis dire que pendant cinq ans, je n'ai pas
été un jour sans verser des larmes amères.
Toutefois plus j'ai avancé en âge et moins j'en ai souffert, soit que
j'eusse pris l'habitude des mauvais traitements, soit que mon esprit,
mûri avant le temps, la force de mon caractère, le sang-froid avec
lequel je supportais les fureurs de ma grand'mère, le silence
imperturbable que j'opposais aux calomnies qu'elle déversait sur tout le
monde et surtout la reine, lui en imposassent un peu. Peut-être aussi
craignait-elle qu'en entrant dans le monde, je ne divulgasse tout ce que
j'avais enduré. Quoi qu'il en soit, quand j'eus atteint l'âge de seize
ans, et qu'elle vit ma taille dépasser la sienne, elle mit un certain
frein à ces fureurs. Mais elle se dédommagea bien de cette contrainte,
comme on le verra par la suite.