IV

Cependant les eaux de Spa avançaient les jours de ma pauvre mère. Elle

répugnait néanmoins à revenir à Hautefontaine, dans la certitude où elle

était que ma grand'mère la recevrait, comme à l'ordinaire, avec des

scènes et des fureurs. Elle ne se trompait pas. Mais son état empirant à

tous moments, la pensée, commune à tous ceux qui sont attaqués de cette

cruelle maladie de poitrine, lui vint de changer d'air. Elle voulut

aller en Italie et demanda d'abord à revenir à Paris. Ma grand'mère y

consentit et commença alors seulement à envisager le véritable état de

sa malheureuse fille, ou du moins elle en parla dès lors comme d'un état

sans espoir, ainsi qu'il l'était en effet.

Arrivées à Paris, ma grand'mère donna son appartement à ma mère comme le

plus vaste. Elle lui rendit des soins empressés, mais qui contrastaient

pour moi, d'une manière si frappante, avec les traitements outrageants

dont j'avais été témoin quelques mois auparavant, que je pus croire à la

vérité des sentiments qu'elle témoignait alors. En y pensant dans l'âge

mûr, j'ai trouvé que les écarts d'un caractère passionné sont dans la

nature. Quand on ne s'est jamais maîtrisé et que l'on s'est toujours

abandonné à tous ses penchants sans jamais faire le moindre effort pour

se vaincre, quand on n'est pas retenu par la religion et qu'on ne dépend

que de soi, il n'y a pas de raison pour ne pas tomber dans tous les

excès possibles.

Ma mère fut fort soignée dans ses derniers moments. La reine vint la

voir et tous les jours un piqueur ou un page était envoyé de Versailles

pour prendre de ses nouvelles. Elle s'affaiblissait à chaque instant.

Mais, j'éprouve du chagrin à l'écrire après quarante-cinq ans, personne

ne parla de sacrements ni de lui faire voir un prêtre. À peine avais-je

appris mon catéchisme. Il n'y avait pas de chapelain dans cette maison

d'un archevêque. Les femmes de chambre, quoiqu'il y en eut de pieuses,

craignaient trop ma grand'mère pour oser parler. Ma mère ne croyait pas

toucher à son dernier moment. Elle mourut étouffée, dans les bras de ma

bonne, le 7 septembre.

On m'apprit le matin ce triste événement. Ce fut une bonne vieille amie

de ma mère, que je vis près de mon lit en me réveillant, qui m'annonça

sa mort. Elle m'informa que ma grand'mère avait quitté la maison, que je

devais me lever, aller la trouver et lui demander sa protection et ses

soins; que désormais je dépendais d'elle pour mon sort à venir; qu'elle

était très mal avec mon père, en ce moment en Amérique; qu'elle me

déshériterait certainement si elle me prenait en aversion, comme elle

n'y était que trop disposée. Mon jeune coeur déchiré se révolta contre la

dissimulation que cette bonne dame prétendait m'imposer. Elle eut

beaucoup de peine à me persuader de me laisser conduire auprès de ma

grand'mère. Le souvenir de toutes les larmes que j'avais vu verser à ma

mère, celui des scènes affreuses qu'en ma présence elle avait endurées,

la pensée que les mauvais traitements qu'elle avait éprouvés avaient

abrégé ses jours, soulevaient en moi une répugnance invincible à me

soumettre à la domination de ma grand'mère. Cependant ma vieille amie

m'assura que si je faisais la moindre difficulté, un couvent sévère

serait mon refuge; que mon père, qui se remarierait sans doute pour

avoir un garçon, ne voudrait pas me reprendre chez lui; que l'on

m'obligerait peut-être à prendre le voile en m'envoyant chez ma

tante[21], elle-même religieuse au couvent des Bénédictines de Montargis

et qui n'était pas sortie de cet établissement depuis l'âge de sept ans.

Mme Nagle--c'était le nom de la vieille dame--finit par m'entraîner chez

ma grand'mère. Celle-ci joua une grande scène de désespoir qui me glaça

d'épouvante et me laissa la plus pénible impression. On me trouva froide

et insensible. On insinua que je ne regrettais pas ma mère, et cette

inculpation si fausse resserra mon coeur en m'indignant. J'entrevis en un

moment toute l'étendue de la carrière de duplicité dans laquelle on me

forçait d'entrer. Mais je rappellerai que j'avais douze ans seulement et

que, quoique mon esprit fût beaucoup plus développé qu'il ne l'est

habituellement à cet âge et que je fusse déjà très avancée dans mon

éducation, jamais je n'avais reçu aucune instruction morale ou

religieuse.

V

Je ne prétends pas au talent de décrire l'état de la société en France

avant la Révolution. Cette tâche serait au-dessus de mes forces. Mais,

lorsque dans ma vieillesse je rassemble mes souvenirs, je trouve que les

symptômes du bouleversement qui s'est produit en 1789, avaient déjà

commencé à se manifester depuis le temps où mes réflexions ont laissé

quelques traces dans ma mémoire.

Le règne dévergondé de Louis XV avait corrompu la haute société. La

noblesse de la Cour donnait l'exemple de tous les vices. Le jeu, la

débauche, l'immoralité, l'irréligion, s'étalaient ouvertement. Le haut

clergé, attiré à Paris pour les assemblées du clergé, que le besoin

d'argent et le désordre des finances forçaient le roi, afin d'obtenir le

_don gratuit_, à rendre à peu près annuelles, était corrompu par les

moeurs dissolues de la Cour. Presque tous les évêques étaient choisis

dans la haute noblesse. Ils retrouvaient à Paris leurs familles et leur

société, leurs liaisons de jeunesse, leurs premières habitudes. Ils

avaient fait leurs études, pour la plupart, dans les séminaires de

Paris: à Saint-Sulpice, à Saint-Magloire, aux Vertus, à l'Oratoire; et

lorsqu'ils étaient nommés évêques, ils considéraient cette nomination

comme un honorable exil qui les éloignait de leurs amis, de leurs

familles et de toutes les jouissances du monde.

Les ecclésiastiques du second ordre, membres de l'assemblée du clergé,

étaient presque tous désignés parmi les grands vicaires des évêques, ou

parmi les jeunes abbés propriétaires d'abbayes appartenant à la classe

dans laquelle on choisissait les évêques. Ils venaient puiser à Paris

les principes et les habitudes qu'ils rapportaient ensuite dans, les

provinces, où ils donnaient trop souvent des exemples funestes.

Ainsi la dissolution des moeurs descendait des hautes classes dans les

classes inférieures. La vertu, chez les hommes, la bonne conduite, chez

les femmes, étaient tournées en ridicule et passaient pour de la

rusticité. Je ne saurais entrer dans les détails pour prouver ce que

j'avance ici. Le grand nombre d'années qui s'est écoulé depuis le temps

que je voudrais peindre, transforme cette époque, pour moi, en une

généralité purement historique, dans laquelle le souvenir des individus

s'est effacé pour ne laisser dans mon esprit qu'une impression

d'ensemble. Plus j'avance en âge, cependant, plus je considère que la

Révolution de 1789 n'a été que le résultat inévitable et, je pourrais

même dire, la juste punition des vices des hautes classes, vices portés

à un excès tel qu'il devenait infaillible, si on n'avait pas été frappé

du plus funeste aveuglement, que l'on serait consumé par le volcan que

de ses propres mains on avait allumé.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 38 / 105 题