Cependant les eaux de Spa avançaient les jours de ma pauvre mère. Elle
répugnait néanmoins à revenir à Hautefontaine, dans la certitude où elle
était que ma grand'mère la recevrait, comme à l'ordinaire, avec des
scènes et des fureurs. Elle ne se trompait pas. Mais son état empirant à
tous moments, la pensée, commune à tous ceux qui sont attaqués de cette
cruelle maladie de poitrine, lui vint de changer d'air. Elle voulut
aller en Italie et demanda d'abord à revenir à Paris. Ma grand'mère y
consentit et commença alors seulement à envisager le véritable état de
sa malheureuse fille, ou du moins elle en parla dès lors comme d'un état
sans espoir, ainsi qu'il l'était en effet.
Arrivées à Paris, ma grand'mère donna son appartement à ma mère comme le
plus vaste. Elle lui rendit des soins empressés, mais qui contrastaient
pour moi, d'une manière si frappante, avec les traitements outrageants
dont j'avais été témoin quelques mois auparavant, que je pus croire à la
vérité des sentiments qu'elle témoignait alors. En y pensant dans l'âge
mûr, j'ai trouvé que les écarts d'un caractère passionné sont dans la
nature. Quand on ne s'est jamais maîtrisé et que l'on s'est toujours
abandonné à tous ses penchants sans jamais faire le moindre effort pour
se vaincre, quand on n'est pas retenu par la religion et qu'on ne dépend
que de soi, il n'y a pas de raison pour ne pas tomber dans tous les
excès possibles.
Ma mère fut fort soignée dans ses derniers moments. La reine vint la
voir et tous les jours un piqueur ou un page était envoyé de Versailles
pour prendre de ses nouvelles. Elle s'affaiblissait à chaque instant.
Mais, j'éprouve du chagrin à l'écrire après quarante-cinq ans, personne
ne parla de sacrements ni de lui faire voir un prêtre. À peine avais-je
appris mon catéchisme. Il n'y avait pas de chapelain dans cette maison
d'un archevêque. Les femmes de chambre, quoiqu'il y en eut de pieuses,
craignaient trop ma grand'mère pour oser parler. Ma mère ne croyait pas
toucher à son dernier moment. Elle mourut étouffée, dans les bras de ma
bonne, le 7 septembre.
On m'apprit le matin ce triste événement. Ce fut une bonne vieille amie
de ma mère, que je vis près de mon lit en me réveillant, qui m'annonça
sa mort. Elle m'informa que ma grand'mère avait quitté la maison, que je
devais me lever, aller la trouver et lui demander sa protection et ses
soins; que désormais je dépendais d'elle pour mon sort à venir; qu'elle
était très mal avec mon père, en ce moment en Amérique; qu'elle me
déshériterait certainement si elle me prenait en aversion, comme elle
n'y était que trop disposée. Mon jeune coeur déchiré se révolta contre la
dissimulation que cette bonne dame prétendait m'imposer. Elle eut
beaucoup de peine à me persuader de me laisser conduire auprès de ma
grand'mère. Le souvenir de toutes les larmes que j'avais vu verser à ma
mère, celui des scènes affreuses qu'en ma présence elle avait endurées,
la pensée que les mauvais traitements qu'elle avait éprouvés avaient
abrégé ses jours, soulevaient en moi une répugnance invincible à me
soumettre à la domination de ma grand'mère. Cependant ma vieille amie
m'assura que si je faisais la moindre difficulté, un couvent sévère
serait mon refuge; que mon père, qui se remarierait sans doute pour
avoir un garçon, ne voudrait pas me reprendre chez lui; que l'on
m'obligerait peut-être à prendre le voile en m'envoyant chez ma
tante[21], elle-même religieuse au couvent des Bénédictines de Montargis
et qui n'était pas sortie de cet établissement depuis l'âge de sept ans.
Mme Nagle--c'était le nom de la vieille dame--finit par m'entraîner chez
ma grand'mère. Celle-ci joua une grande scène de désespoir qui me glaça
d'épouvante et me laissa la plus pénible impression. On me trouva froide
et insensible. On insinua que je ne regrettais pas ma mère, et cette
inculpation si fausse resserra mon coeur en m'indignant. J'entrevis en un
moment toute l'étendue de la carrière de duplicité dans laquelle on me
forçait d'entrer. Mais je rappellerai que j'avais douze ans seulement et
que, quoique mon esprit fût beaucoup plus développé qu'il ne l'est
habituellement à cet âge et que je fusse déjà très avancée dans mon
éducation, jamais je n'avais reçu aucune instruction morale ou
religieuse.
V
Je ne prétends pas au talent de décrire l'état de la société en France
avant la Révolution. Cette tâche serait au-dessus de mes forces. Mais,
lorsque dans ma vieillesse je rassemble mes souvenirs, je trouve que les
symptômes du bouleversement qui s'est produit en 1789, avaient déjà
commencé à se manifester depuis le temps où mes réflexions ont laissé
quelques traces dans ma mémoire.
Le règne dévergondé de Louis XV avait corrompu la haute société. La
noblesse de la Cour donnait l'exemple de tous les vices. Le jeu, la
débauche, l'immoralité, l'irréligion, s'étalaient ouvertement. Le haut
clergé, attiré à Paris pour les assemblées du clergé, que le besoin
d'argent et le désordre des finances forçaient le roi, afin d'obtenir le
_don gratuit_, à rendre à peu près annuelles, était corrompu par les
moeurs dissolues de la Cour. Presque tous les évêques étaient choisis
dans la haute noblesse. Ils retrouvaient à Paris leurs familles et leur
société, leurs liaisons de jeunesse, leurs premières habitudes. Ils
avaient fait leurs études, pour la plupart, dans les séminaires de
Paris: à Saint-Sulpice, à Saint-Magloire, aux Vertus, à l'Oratoire; et
lorsqu'ils étaient nommés évêques, ils considéraient cette nomination
comme un honorable exil qui les éloignait de leurs amis, de leurs
familles et de toutes les jouissances du monde.
Les ecclésiastiques du second ordre, membres de l'assemblée du clergé,
étaient presque tous désignés parmi les grands vicaires des évêques, ou
parmi les jeunes abbés propriétaires d'abbayes appartenant à la classe
dans laquelle on choisissait les évêques. Ils venaient puiser à Paris
les principes et les habitudes qu'ils rapportaient ensuite dans, les
provinces, où ils donnaient trop souvent des exemples funestes.
Ainsi la dissolution des moeurs descendait des hautes classes dans les
classes inférieures. La vertu, chez les hommes, la bonne conduite, chez
les femmes, étaient tournées en ridicule et passaient pour de la
rusticité. Je ne saurais entrer dans les détails pour prouver ce que
j'avance ici. Le grand nombre d'années qui s'est écoulé depuis le temps
que je voudrais peindre, transforme cette époque, pour moi, en une
généralité purement historique, dans laquelle le souvenir des individus
s'est effacé pour ne laisser dans mon esprit qu'une impression
d'ensemble. Plus j'avance en âge, cependant, plus je considère que la
Révolution de 1789 n'a été que le résultat inévitable et, je pourrais
même dire, la juste punition des vices des hautes classes, vices portés
à un excès tel qu'il devenait infaillible, si on n'avait pas été frappé
du plus funeste aveuglement, que l'on serait consumé par le volcan que
de ses propres mains on avait allumé.