Revenons à mon récit. Nous allâmes à Bruxelles, dans la maison de ma
tante. Elle était au dernier degré d'une consomption qui n'avait rien
changé à l'agrément et à la beauté de sa figure vraiment céleste. Elle
avait deux enfants charmants, un garçon de quatre ans--le présent lord
Dillon[19]--et une fille qui fut depuis lady Webb. Je m'amusais beaucoup
de ces enfants. Mon plus grand bonheur était de les soigner, de les
endormir, de les bercer. J'avais déjà un instinct maternel. Je sentais
que ces pauvres enfants allaient être privés de leur mère. Je ne me
croyais pas si près du même malheur.
Ma mère me menait chez l'archiduchesse Marie-Christine qui gouvernait
les Pays-Bas avec son mari, le duc Albert de Saxe-Teschen. Pendant les
conversations de ma mère avec l'archiduchesse, on me conduisait dans un
cabinet où l'on me montrait des portefeuilles d'estampes. J'ai pensé
depuis que c'était sans doute le commencement de cette superbe
collection de gravures, la plus belle de l'Europe, que le duc Albert a
laissée à l'archiduc Charles.
Nous allâmes à Spa. M. de Guéménée nous y retrouva, je n'ai jamais pu
m'expliquer pourquoi. Pendant ce voyage, il cherchait toutes les
occasions et tous les moyens de me déprécier aux yeux de ma mère et
d'empêcher qu'elle eût la moindre confiance en moi. M. Combes a supposé
plus tard qu'il craignait que je ne fusse déjà au courant du mauvais
état de ses affaires et, comme ma mère ne s'en doutait pas, qu'il
appréhendait que je ne lui en parlasse. Nous vîmes à Spa plusieurs
Anglais de nos parents, entre autres lord et lady Grandison. Ma mère y
trouva aussi la duchesse de l'Infantado, qui était avec ses fils et pour
sa fille, la marquise del Viso. Cette jeune femme, à la suite d'une
fièvre maligne, avait oublié tout ce qu'on lui avait enseigné au cours
de son éducation. Il lui avait fallu apprendre de nouveau à lire et à
écrire. Elle était, à vingt ans, à peu près en enfance et jouait à la
poupée. Peu de temps après sa sensibilité se réveilla, par une passion
qu'elle prit pour M. Spontin, possesseur d'un duché en Brabant, et qui
l'épousa. C'est le duc de Beaufort. Elle eut quatre filles et mourut en
couches de la dernière. La duchesse de l'Infantado, née Salm, était une
personne très respectable. Elle habitait Paris pour l'éducation de ses
fils, le jeune duc et le chevalier de Tolède. Elle disait souvent à ma
mère que j'épouserais ce dernier, mais cette plaisanterie me déplaisait.
Ce fut à Spa que je goûtai pour la première fois le dangereux poison de
la louange et des succès. Ma mère me menait à la redoute les jours où
l'on y dansait, et la danse de la petite française devint bientôt une
des curiosités de Spa.
Le comte et la comtesse du Nord venaient d'y arriver du froid de la
Russie, et n'avaient jamais vu de filles de douze ans danser _la
gavotte, le menuet_, etc. On leur montra cette espèce de phénomène. La
même princesse, devenue impératrice de Russie[20], n'avait pas,
trente-sept ans plus tard, oublié la petite fille d'alors, qu'elle
retrouvait une grave mère de famille. Elle m'a dit beaucoup de choses
obligeantes sur le souvenir qu'elle avait conservé de mes grâces et
surtout de la finesse de ma taille.
Tout concourait sans cesse à me corrompre l'esprit et le coeur. Ma femme
de chambre anglaise ne m'entretenait jamais que de frivolités, de
toilettes, de succès. Elle me parlait des conquêtes qu'elle avait faites
et de celles que je pourrais faire dans quelques années. Elle me donnait
des romans anglais; mais, par une singularité dont j'ai peine maintenant
à me rendre compte, je ne voulais pas lire de mauvais livres; je savais
qu'il y en avait qu'une demoiselle ne devait pas avoir lus et que, si on
en parlait devant moi et que je les connusse, je ne pourrais pas
m'empêcher de rougir. Aussi trouvais je plus facile de m'en abstenir.
D'ailleurs les romans de sentiment ne me plaisaient pas. J'ai toujours
détesté les sentiments forcés et les exagérations. Je me rappelle
néanmoins un roman de l'abbé Prévost, qui me faisait une grande
impression: c'était _Cleveland_. Il y a, dans ce livre des actions de
dévouement admirables, et cette vertu a toujours été celle qui répondait
le plus à mon coeur. J'étais si susceptible de l'éprouver que j'aurais
voulu pouvoir en donner tous les jours des preuves à ma mère. Souvent je
versais des larmes amères de ce qu'elle ne me permettait pas de la
soigner, de la veiller, de lui rendre tous les soins dont le désir était
dans mon coeur. Mais elle me repoussait, elle m'éloignait, sans que je
pusse deviner le motif d'une aversion aussi étrange pour sa fille
unique.