Comme je l'ai dit plus haut, je n'ai pas eu d'enfance. À douze ans mon
éducation était très avancée. J'avais lu énormément, mais sans choix.
Dès l'âge de sept ans on m'avait donné un instituteur. C'était un
organiste de Béziers, nommé Combes. Il vint pour me montrer à jouer du
clavecin, car il n'y avait pas encore alors de pianos, ou du moins ils
étaient très rares. Ma mère on avait un pour accompagner la voix, mais
on ne me permettait pas d'y toucher. M. Combes avait fait de bonnes
études; il les continua et m'a avoué depuis qu'il avait souvent retardé
les miennes à dessein, de crainte que je ne le dépassasse dans celles
qu'il faisait lui-même.
J'ai toujours eu une ardeur incroyable pour apprendre. Je voulais savoir
toutes choses, depuis la cuisine jusqu'aux expériences de chimie que
j'allais voir faire par un petit apothicaire demeurant à Hautefontaine.
Le jardinier était Anglais et ma bonne Marguerite me menait tous les
jours chez sa femme qui me montrait à lire dans sa langue: le plus
souvent dans _Robinson_; j'étais passionnée pour ce livre.
J'ai toujours eu un pressentiment aventureux. Mon imagination s'exerçait
sans cesse sur des vicissitudes de fortune. Je me créais des situations
singulières. Je voulais savoir tout ce qui était utile pour toutes les
circonstances de la vie. Quand ma bonne allait voir sa mère, deux ou
trois fois dans l'été, je l'obligeais à me raconter tout ce qui se
faisait dans son hameau. Pendant plusieurs jours ensuite, je ne songeais
qu'à ce que je ferais si j'étais paysanne, et j'enviais le sort de
celles que je visitais souvent dans le village et qui n'étaient pas,
comme moi, obligées de cacher leurs goûts et leurs idées.
L'état d'hostilité constante qui existait dans la maison me tenait dans
une contrainte continuelle. Si ma mère voulait que je fisse une chose,
ma grand'mère me le défendait. Chacun m'aurait voulu pour espion. Mais
ma probité naturelle se révoltait à la seule pensée de la bassesse de ce
rôle. Je me taisais, et l'on m'accusait d'insensibilité, de taciturnité.
J'étais le but de l'humeur des uns et des autres, d'accusations
injustes. J'étais battue, enfermée, en pénitence pour des riens. Mon
éducation se faisait sans discernement. Quand j'étais émue de quelque
belle action dans l'histoire, on se moquait de moi. Tous les jours,
j'entendais raconter quelque trait licencieux ou quelque intrigue
abominable. Je voyais tous les vices, j'entendais leur langage, on ne se
cachait de rien en ma présence. J'allais trouver ma bonne, et son simple
bon sens m'aidait à apprécier, à distinguer, à classer tout à sa juste
valeur.
À onze ans, ma mère trouvant que je parlais moins bien l'anglais, me
donna une femme de chambre élégante que l'on fit venir exprès
d'Angleterre. Son arrivée me causa un chagrin mortel. On me sépara de ma
bonne Marguerite et, quoiqu'elle restât dans la maison, elle ne vint
presque plus dans ma chambre. Ma tendresse pour elle s'en augmenta. Je
m'échappais à tous moments pour aller, la retrouver ou pour la
rencontrer dans la maison, et ce fut une cause nouvelle de gronderies et
de pénitences. Combien l'on doit songer, quand on élève des enfants, à
ne pas les blesser dans leurs affections! Que l'on ne compte pas sur
l'apparente légèreté de leur caractère. En écrivant, à cinquante-cinq
ans, les humiliations que l'on fit éprouver à ma bonne, tout mon coeur se
soulève d'indignation, comme il le fit alors. Cependant cette Anglaise
était agréable. Elle ne me plut que trop. Elle était protestante, avait
eu une conduite plus que légère et n'avait jamais lu que des romans.
Elle me fit beaucoup de mal...