CHAPITRE II

I. Maladie de Mme Dillon.--On lui ordonne les eaux de Spa.--Colère de

Mme de Rothe, sa mère.--Intervention de la reine.--Départ pour

Bruxelles.--Charles viscount Dillon et Lady Dillon.--Lady Kenmare.--II.

Les études de Mme Dillon.--Son instituteur, l'organiste Combes.--Son

ardeur pour tout apprendre.--Ses pressentiments d'une vie

d'aventures.--Fâcheuses conditions dans lesquelles se poursuit son

éducation.--On la sépare de sa bonne, Marguerite.--III. Séjour à

Bruxelles.--Visites chez l'archiduchesse Marie-Christine.--La plus belle

collection de gravures de toute l'Europe.--Séjour à Spa.--M. de

Guéménée.--La duchesse de l'Infantado et la marquise del Viso.--Le comte

et la comtesse du Nord.--Mauvaise influence que cherche à exercer une

femme de chambre anglaise sur Mlle Dillon.--Ses préférences en

lecture.--Son inclination vers le dévouement.--IV. Retour à Paris.--Mort

de Mme Dillon.--V. Sentiment de l'auteur des Mémoires sur les causes de

la Révolution.--VI. Description de Hautefontaine.--Détails de

fortune.--Mme de Rothe.--Son fâcheux caractère.--Tristes conséquences

pour sa petite-fille.--VII. Changement de vie et de

logement.--Acquisition de la _Folie joyeuse_ à Montfermeil.--Travaux

entrepris dans cette propriété.--Leur influence sur les connaissances

pratiques de Mlle Dillon.

I

Ma mère avait eu un fils, qui mourut à deux ans, et depuis cette couche

elle avait toujours souffert. Une humeur laiteuse la tourmentait. Fixée

sur le foie, elle lui ôtait tout appétit et son sang, desséché par le

chagrin continuel que lui causait ma grand'mère, s'alluma et se porta

avec violence à la poitrine. Elle ne se ménageait pas. Elle montait à

cheval, courait le cerf, chantait avec le célèbre Piccini qui était

passionné pour sa voix. Enfin, à 31 ans, vers le mois d'avril 1782, elle

cracha le sang avec violence.

Ma grand'mère, quoique portée à ne pas croire aux maux de sa fille, fut

pourtant forcée de convenir alors qu'elle était sérieusement malade.

Mais son indomptable haine, son caractère soupçonneux, la disposait d'un

autre côté à voir dans toutes les actions de ma pauvre mère un calcul

tendant à la soustraire à son autorité. Aussi fut-elle convaincue que ma

mère avait feint ces crachements de sang pour ne pas aller à

Hautefontaine. Elle n'aurait pas consenti à retarder son départ d'une

heure. Ma mère consulta, pour son malheur, un médecin nommé Michel,

jouissant alors de beaucoup de célébrité. Il déclara que le sang qu'elle

avait craché venait de l'estomac et lui ordonna d'aller à Spa. Il serait

difficile de peindre les fureurs inconcevables de ma grand'mère, à

l'idée que sa fille pouvait aller à ces eaux. Elle ne voulait pas l'y

accompagner. Elle refusait de l'argent pour le voyage. Je crois que la

reine vint au secours de ma mère dans cette occasion. Nous partîmes de

Hautefontaine pour Bruxelles où nous passâmes un mois.

Mon oncle Charles Dillon avait épousé miss Phipps, fille de lord

Mulgrave. Il résidait à Bruxelles, n'osant habiter l'Angleterre à cause

de ses nombreuses dettes. À cette époque, il était encore catholique. Ce

ne fut que plus tard qu'il eut l'impardonnable faiblesse de changer de

religion et de se faire protestant pour hériter de son grand-oncle

maternel, lord Lichfield[18], lequel subordonna à cette condition son

héritage de quinze mille livres sterling. Mme Charles Dillon était belle

comme le jour. Elle était venue à Paris l'année d'auparavant avec lady

Kenmare, soeur de mon père, qui était aussi d'une grande beauté. Elles

allaient au bal de la reine avec ma mère et ces trois belles-soeurs

étaient généralement admirées. Un an s'était à peine écoulé et elles

étaient toutes trois au tombeau. Elles moururent à une semaine l'une de

l'autre.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 35 / 105 题