Les moeurs et la société ont tellement changé depuis la Révolution que je
veux retracer avec détail ce que je me rappelle de la manière de vivre
de mes parents.
Mon grand-oncle, l'archevêque de Narbonne, allait peu ou point dans son
diocèse. Président, par son siège, des États du Languedoc, il se rendait
dans cette province uniquement pour présider les États qui ne duraient
que six semaines pendant les mois de novembre et de décembre. Dès qu'ils
étaient terminés, il revenait à Paris sous prétexte que les intérêts de
sa province réclamaient impérieusement sa présence à la Cour, mais, en
réalité, pour vivre en grand seigneur à Paris et en courtisan à
Versailles.
Outre l'archevêché de Narbonne, qui valait 250.000 francs, il avait
l'abbaye de Saint-Étienne de Caen, qui en valait 110.000, une autre
petite encore qu'il échangea plus tard pour celle de Cigny, qui en
valait 90.000. Il recevait plus de 50.000 à 60.000 francs pour donner à
dîner pendant tous les jours pendant les États. Il semble qu'avec une
pareille fortune, il aurait pu vivre honorablement et ne pas se
déranger; et malgré tout il en était toujours aux expédients. Le luxe
pourtant n'était pas grand dans la maison. Il tenait à Paris un état
noble, mais simple. L'ordinaire était abondant, mais raisonnable.
Il n'y avait jamais à cette époque de grands dîners, parce que l'on
dînait de bonne heure, à 2 heures et demie ou à 3 heures au plus tard.
Les femmes étaient quelque fois coiffées, mais jamais habillées pour
dîner. Les hommes au contraire l'étaient presque toujours et jamais en
frac ni en uniforme, mais en habits habillés, brodés ou unis, selon leur
âge ou leur goût. Ceux qui n'allaient pas dans le monde, le soir, ou le
maître de la maison, étaient en frac et en négligé, car la nécessité de
mettre son chapeau dérangeait le fragile édifice du toupet frisé et
poudré à frimas. Après le dîner on causait: quelquefois on faisait une
partie de trictrac. Les femmes allaient s'habiller, les hommes les
attendaient pour aller au spectacle, s'ils devaient y assister dans la
même loge. Restait-on chez soi, on avait des visites tout l'après-dîner
et à 9 heures et demie seulement arrivaient les personnes qui venaient
souper.
C'était là le véritable moment de la société. Il y avait deux sortes de
soupers, ceux des personnes qui en donnaient tous les jours, ce qui
permettait à un certain nombre de gens d'y venir quand ils voulaient, et
les soupers priés, plus ou moins nombreux et brillants. Je parle du
temps de mon enfance, c'est-à-dire de 1778 à 1784. Toutes les toilettes,
toute l'élégance, tout ce que la belle et bonne société de Paris pouvait
offrir de recherché et de séduisant se trouvaient à ces soupers. C'était
une grande affaire, dans ce bon temps où l'on n'avait pas encore songé à
la représentation nationale, que la liste d'un souper. Que d'intérêts à
ménager! que de gens à réunir! que d'importuns à éloigner! Que
n'aurait-on pas dit d'un mari qui se serait cru prié dans une maison
parce que sa femme l'était! Quelle profonde connaissance des convenances
ou des intrigues il fallait avoir! Je n'ai plus vu de ces beaux soupers,
mais j'ai vu ma mère s'habiller pour aller chez la maréchale de
Luxembourg, à l'hôtel de Choiseul, au Palais-Royal, chez Mme de
Montesson.
À cette époque il y avait moins de bals qu'il n'y en a eu depuis. Le
costume des femmes devait naturellement transformer la danse en une
espèce de supplice. Des talons étroits, hauts de trois pouces, qui
mettaient le pied dans la position où l'on est quand on se lève sur la
pointe pour atteindre un livre à la plus haute planche d'une
bibliothèque; une panier de baleine lourd et raide, s'étendant à droite
et à gauche; une coiffure d'un pied de haut surmontée d'un bonnet nommé
Pouf, sur lequel les plumes, les fleurs, les diamants étaient les uns
sur les autres, une livre de poudre et de pommade que le moindre
mouvement faisait tomber sur les épaules: un tel échafaudage rendait
impossible de danser avec plaisir. Mais le souper où l'on se contentait
de causer, quelquefois de faire de la musique, ne dérangeait pas cet
édifice.
V
Revenons à mes parents. Nous allions à la campagne de bonne heure, au
printemps, pour tout l'été. Il y avait dans le château de Hautefontaine
vingt-cinq appartements à donner aux étrangers, et ils étaient souvent
remplis. Cependant le beau voyage avait lieu au mois d'octobre
seulement. Alors les colonels étaient revenus de leurs régiments, où ils
passaient quatre mois, moins le nombre d'heures qu'il leur fallait pour
revenir à Paris, et ils se dispersaient dans les châteaux où les
attiraient leurs familles et leurs amis.
Il y avait à Hautefontaine un équipage de cerf dont la dépense se
partageait entre mon oncle, le prince de Guéménée et le duc de Lauzun.
J'ai ouï dire qu'elle ne montait pas à plus de 30,000 francs. Mais il ne
faut pas comprendre dans cette somme les chevaux de selle des maîtres,
et seulement les chiens, les gages des piqueurs qui étaient Anglais,
leurs chevaux et la nourriture de tous. L'équipage chassait l'été et
l'automne dans les forêts de Compiègne et de Villers-Cotterets. Il était
si bien mené que le pauvre Louis XVI en était sérieusement jaloux et,
quoiqu'il aimât beaucoup à parler de chasse, on ne pouvait le contrarier
davantage qu'en racontant devant lui quelque exploit de la meute de
Hautefontaine.
À sept ans je chassais déjà à cheval une ou deux fois par semaine, et je
me cassai la jambe, à dix ans, le jour de la Saint-Hubert. On dit que je
montrai un grand courage. On me rapporta de cinq lieues sur un brancard
de feuillages et je ne poussai pas un soupir. Dès ma plus tendre enfance
j'ai toujours eu horreur de l'affectation et des sentiments factices. On
ne pouvait obtenir de moi ni un sourire, ni une caresse pour ceux qui ne
m'inspiraient pas de sympathie, tandis que mon dévouement était sans
bornes pour ceux que j'aimais. Il me semble qu'il y a des vices, comme
la duplicité, la ruse, la calomnie, dont la première vue m'est aussi
douloureuse que le serait le moment où j'aurais reçu une blessure
laissant après elle une profonde cicatrice.
Le temps où j'ai gardé le lit pour ma jambe cassée, est resté dans mon
souvenir comme le plus heureux de mon enfance. Les amis de ma mère
vinrent en grand nombre à Hautefontaine, où nous restâmes six semaines
de plus qu'à l'ordinaire. On me faisait des lectures toute la journée.
Le soir on roulait un petit théâtre au pied de mon lit et des
marionnettes jouaient tous les jours une tragédie ou une comédie, dont
les rôles étaient parlés dans les coulisses par les personnes de la
société. On chantait si c'étaient des opéras comiques. Les dames
s'amusaient à faire les habits des marionnettes. Je vois encore le
manteau et la tiare d'Assuérus et l'habit de lin de Joas. Ces amusements
n'étaient pas sans fruit et me firent connaître toutes les bonnes pièces
du théâtre français. On me lut d'un bout à l'autre les _Mille et une
Nuits_, et c'est peut-être à cette époque que prit naissance mon goût
pour les romans et tous les ouvrages d'imagination.