IV

Les moeurs et la société ont tellement changé depuis la Révolution que je

veux retracer avec détail ce que je me rappelle de la manière de vivre

de mes parents.

Mon grand-oncle, l'archevêque de Narbonne, allait peu ou point dans son

diocèse. Président, par son siège, des États du Languedoc, il se rendait

dans cette province uniquement pour présider les États qui ne duraient

que six semaines pendant les mois de novembre et de décembre. Dès qu'ils

étaient terminés, il revenait à Paris sous prétexte que les intérêts de

sa province réclamaient impérieusement sa présence à la Cour, mais, en

réalité, pour vivre en grand seigneur à Paris et en courtisan à

Versailles.

Outre l'archevêché de Narbonne, qui valait 250.000 francs, il avait

l'abbaye de Saint-Étienne de Caen, qui en valait 110.000, une autre

petite encore qu'il échangea plus tard pour celle de Cigny, qui en

valait 90.000. Il recevait plus de 50.000 à 60.000 francs pour donner à

dîner pendant tous les jours pendant les États. Il semble qu'avec une

pareille fortune, il aurait pu vivre honorablement et ne pas se

déranger; et malgré tout il en était toujours aux expédients. Le luxe

pourtant n'était pas grand dans la maison. Il tenait à Paris un état

noble, mais simple. L'ordinaire était abondant, mais raisonnable.

Il n'y avait jamais à cette époque de grands dîners, parce que l'on

dînait de bonne heure, à 2 heures et demie ou à 3 heures au plus tard.

Les femmes étaient quelque fois coiffées, mais jamais habillées pour

dîner. Les hommes au contraire l'étaient presque toujours et jamais en

frac ni en uniforme, mais en habits habillés, brodés ou unis, selon leur

âge ou leur goût. Ceux qui n'allaient pas dans le monde, le soir, ou le

maître de la maison, étaient en frac et en négligé, car la nécessité de

mettre son chapeau dérangeait le fragile édifice du toupet frisé et

poudré à frimas. Après le dîner on causait: quelquefois on faisait une

partie de trictrac. Les femmes allaient s'habiller, les hommes les

attendaient pour aller au spectacle, s'ils devaient y assister dans la

même loge. Restait-on chez soi, on avait des visites tout l'après-dîner

et à 9 heures et demie seulement arrivaient les personnes qui venaient

souper.

C'était là le véritable moment de la société. Il y avait deux sortes de

soupers, ceux des personnes qui en donnaient tous les jours, ce qui

permettait à un certain nombre de gens d'y venir quand ils voulaient, et

les soupers priés, plus ou moins nombreux et brillants. Je parle du

temps de mon enfance, c'est-à-dire de 1778 à 1784. Toutes les toilettes,

toute l'élégance, tout ce que la belle et bonne société de Paris pouvait

offrir de recherché et de séduisant se trouvaient à ces soupers. C'était

une grande affaire, dans ce bon temps où l'on n'avait pas encore songé à

la représentation nationale, que la liste d'un souper. Que d'intérêts à

ménager! que de gens à réunir! que d'importuns à éloigner! Que

n'aurait-on pas dit d'un mari qui se serait cru prié dans une maison

parce que sa femme l'était! Quelle profonde connaissance des convenances

ou des intrigues il fallait avoir! Je n'ai plus vu de ces beaux soupers,

mais j'ai vu ma mère s'habiller pour aller chez la maréchale de

Luxembourg, à l'hôtel de Choiseul, au Palais-Royal, chez Mme de

Montesson.

À cette époque il y avait moins de bals qu'il n'y en a eu depuis. Le

costume des femmes devait naturellement transformer la danse en une

espèce de supplice. Des talons étroits, hauts de trois pouces, qui

mettaient le pied dans la position où l'on est quand on se lève sur la

pointe pour atteindre un livre à la plus haute planche d'une

bibliothèque; une panier de baleine lourd et raide, s'étendant à droite

et à gauche; une coiffure d'un pied de haut surmontée d'un bonnet nommé

Pouf, sur lequel les plumes, les fleurs, les diamants étaient les uns

sur les autres, une livre de poudre et de pommade que le moindre

mouvement faisait tomber sur les épaules: un tel échafaudage rendait

impossible de danser avec plaisir. Mais le souper où l'on se contentait

de causer, quelquefois de faire de la musique, ne dérangeait pas cet

édifice.

V

Revenons à mes parents. Nous allions à la campagne de bonne heure, au

printemps, pour tout l'été. Il y avait dans le château de Hautefontaine

vingt-cinq appartements à donner aux étrangers, et ils étaient souvent

remplis. Cependant le beau voyage avait lieu au mois d'octobre

seulement. Alors les colonels étaient revenus de leurs régiments, où ils

passaient quatre mois, moins le nombre d'heures qu'il leur fallait pour

revenir à Paris, et ils se dispersaient dans les châteaux où les

attiraient leurs familles et leurs amis.

Il y avait à Hautefontaine un équipage de cerf dont la dépense se

partageait entre mon oncle, le prince de Guéménée et le duc de Lauzun.

J'ai ouï dire qu'elle ne montait pas à plus de 30,000 francs. Mais il ne

faut pas comprendre dans cette somme les chevaux de selle des maîtres,

et seulement les chiens, les gages des piqueurs qui étaient Anglais,

leurs chevaux et la nourriture de tous. L'équipage chassait l'été et

l'automne dans les forêts de Compiègne et de Villers-Cotterets. Il était

si bien mené que le pauvre Louis XVI en était sérieusement jaloux et,

quoiqu'il aimât beaucoup à parler de chasse, on ne pouvait le contrarier

davantage qu'en racontant devant lui quelque exploit de la meute de

Hautefontaine.

À sept ans je chassais déjà à cheval une ou deux fois par semaine, et je

me cassai la jambe, à dix ans, le jour de la Saint-Hubert. On dit que je

montrai un grand courage. On me rapporta de cinq lieues sur un brancard

de feuillages et je ne poussai pas un soupir. Dès ma plus tendre enfance

j'ai toujours eu horreur de l'affectation et des sentiments factices. On

ne pouvait obtenir de moi ni un sourire, ni une caresse pour ceux qui ne

m'inspiraient pas de sympathie, tandis que mon dévouement était sans

bornes pour ceux que j'aimais. Il me semble qu'il y a des vices, comme

la duplicité, la ruse, la calomnie, dont la première vue m'est aussi

douloureuse que le serait le moment où j'aurais reçu une blessure

laissant après elle une profonde cicatrice.

Le temps où j'ai gardé le lit pour ma jambe cassée, est resté dans mon

souvenir comme le plus heureux de mon enfance. Les amis de ma mère

vinrent en grand nombre à Hautefontaine, où nous restâmes six semaines

de plus qu'à l'ordinaire. On me faisait des lectures toute la journée.

Le soir on roulait un petit théâtre au pied de mon lit et des

marionnettes jouaient tous les jours une tragédie ou une comédie, dont

les rôles étaient parlés dans les coulisses par les personnes de la

société. On chantait si c'étaient des opéras comiques. Les dames

s'amusaient à faire les habits des marionnettes. Je vois encore le

manteau et la tiare d'Assuérus et l'habit de lin de Joas. Ces amusements

n'étaient pas sans fruit et me firent connaître toutes les bonnes pièces

du théâtre français. On me lut d'un bout à l'autre les _Mille et une

Nuits_, et c'est peut-être à cette époque que prit naissance mon goût

pour les romans et tous les ouvrages d'imagination.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 30 / 105 题