Mes premières idées, mes premiers souvenirs, se rattachent à cette
haine. Continuellement, témoin des scènes affreuses que ma mère
subissait, obligée de ne pas avoir l'air de m'en apercevoir, je compris,
tout en arrangeant une poupée ou en étudiant une leçon, la difficulté de
ma situation. La réservé, la discrétion me devinrent d'une nécessité
absolue. Je contractai l'habitude de dissimuler mes sentiments et de
juger par moi-même des actions de mes parents. Lorsqu'à cinquante ans je
me retrace mes jugements de dix ans, je les trouve si justifiés que je
vois la vérité de l'assertion, répétée par plusieurs philosophes, que
nous apportons en naissant l'esprit et le jugement plus ou moins justes
ou plus ou moins sains.
Je me souviens que j'étais choquée que; ma mère se plaignît de ma
grand'mère à ses amis; que je trouvais que ceux-ci attisaient le feu au
lieu de l'étouffer. Mon père prenait parti pour ma mère, cela me
paraissait tout simple. Mais je savais déjà qu'il avait de grandes
obligations pécuniaires à notre oncle l'archevêque, et sa position me
semblait fausse. Mon grand-oncle, en effet, étant du parti de ma
grand'mère, j'estimais que mon père devait être embarrassé entre son
devoir envers lui et sa tendresse pour ma mère, qui n'était pourtant que
celle d'un frère.
Ces réflexions d'une tête de dix ans y développèrent des idées et une
expérience trop précoces, d'un bien grand danger. Je n'ai pas eu
d'enfance. Je n'ai pas joui de ce bonheur sans mélange, de cet état
d'imprévoyance si doux que j'ai vu depuis dans les enfants. Toutes les
idées tristes, toutes; les perversités du vice, toutes les fureurs de la
haine, toutes les noirceurs de la calomnie se sont développées librement
devant moi, quand mon esprit n'était pas assez formé pour en sentir
toute l'horreur.
Une seule personne m'a peut-être préservée de cette contagion, a
redressé mes idées, m'a fait voir le mal où il était, a encouragé mon
coeur à la vertu; et cette personne... ne savait ni lire ni écrire!
Une bonne paysanne, des environs de Compiègne, avait été mise auprès de
moi. Elle était jeune. Elle ne me quittait pas. Elle m'aimait avec
passion. Elle avait reçu du ciel un jugement sain, un esprit juste, une
âme forte. Les princes, les ducs, les grands de la terre, étaient jugés
dans le conseil d'une fille de douze ans et d'une paysanne de
vingt-cinq, qui ne connaissait que le hameau où elle était née et la
maison de mes parents.
Les jugements, sans appel, que nous portions ensemble, l'étaient sur les
rapports que je lui faisais de ce que j'avais entendu dans la chambre de
ma mère, dans celle de ma grand'mère, à table, dans le salon. Je savais
que Marguerite était d'une discrétion à toute épreuve; elle aurait mieux
aimé mourir que de me compromettre par un mot indiscret. C'est elle qui
m'a fait apprécier la première l'avantage d'une amie sûre. Que de fois,
depuis, ai-je mis, dans ma pensée, les personnes les plus élevées du
monde d'un côté de la balance et ma bonne Marguerite de l'autre, et que
de fois elle a emporté le poids!