III

Mes premières idées, mes premiers souvenirs, se rattachent à cette

haine. Continuellement, témoin des scènes affreuses que ma mère

subissait, obligée de ne pas avoir l'air de m'en apercevoir, je compris,

tout en arrangeant une poupée ou en étudiant une leçon, la difficulté de

ma situation. La réservé, la discrétion me devinrent d'une nécessité

absolue. Je contractai l'habitude de dissimuler mes sentiments et de

juger par moi-même des actions de mes parents. Lorsqu'à cinquante ans je

me retrace mes jugements de dix ans, je les trouve si justifiés que je

vois la vérité de l'assertion, répétée par plusieurs philosophes, que

nous apportons en naissant l'esprit et le jugement plus ou moins justes

ou plus ou moins sains.

Je me souviens que j'étais choquée que; ma mère se plaignît de ma

grand'mère à ses amis; que je trouvais que ceux-ci attisaient le feu au

lieu de l'étouffer. Mon père prenait parti pour ma mère, cela me

paraissait tout simple. Mais je savais déjà qu'il avait de grandes

obligations pécuniaires à notre oncle l'archevêque, et sa position me

semblait fausse. Mon grand-oncle, en effet, étant du parti de ma

grand'mère, j'estimais que mon père devait être embarrassé entre son

devoir envers lui et sa tendresse pour ma mère, qui n'était pourtant que

celle d'un frère.

Ces réflexions d'une tête de dix ans y développèrent des idées et une

expérience trop précoces, d'un bien grand danger. Je n'ai pas eu

d'enfance. Je n'ai pas joui de ce bonheur sans mélange, de cet état

d'imprévoyance si doux que j'ai vu depuis dans les enfants. Toutes les

idées tristes, toutes; les perversités du vice, toutes les fureurs de la

haine, toutes les noirceurs de la calomnie se sont développées librement

devant moi, quand mon esprit n'était pas assez formé pour en sentir

toute l'horreur.

Une seule personne m'a peut-être préservée de cette contagion, a

redressé mes idées, m'a fait voir le mal où il était, a encouragé mon

coeur à la vertu; et cette personne... ne savait ni lire ni écrire!

Une bonne paysanne, des environs de Compiègne, avait été mise auprès de

moi. Elle était jeune. Elle ne me quittait pas. Elle m'aimait avec

passion. Elle avait reçu du ciel un jugement sain, un esprit juste, une

âme forte. Les princes, les ducs, les grands de la terre, étaient jugés

dans le conseil d'une fille de douze ans et d'une paysanne de

vingt-cinq, qui ne connaissait que le hameau où elle était née et la

maison de mes parents.

Les jugements, sans appel, que nous portions ensemble, l'étaient sur les

rapports que je lui faisais de ce que j'avais entendu dans la chambre de

ma mère, dans celle de ma grand'mère, à table, dans le salon. Je savais

que Marguerite était d'une discrétion à toute épreuve; elle aurait mieux

aimé mourir que de me compromettre par un mot indiscret. C'est elle qui

m'a fait apprécier la première l'avantage d'une amie sûre. Que de fois,

depuis, ai-je mis, dans ma pensée, les personnes les plus élevées du

monde d'un côté de la balance et ma bonne Marguerite de l'autre, et que

de fois elle a emporté le poids!

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 29 / 105 题