Mon premier séjour à Versailles fut à la naissance du premier
Dauphin[12] en 1781. Combien le souvenir de ces jours de splendeur pour
la reine Marie-Antoinette est souvent revenu à ma pensée, au récit des
tourments et des ignominies dont elle a été la trop malheureuse victime!
J'allai voir le bal que les gardes du corps lui donnèrent dans la grande
salle de spectacle du château de Versailles. Elle l'ouvrit avec un
simple jeune garde, vêtue d'une robe bleue, toute parsemée de saphirs et
de diamants, belle, jeune, adorée de tous, venant de donner un Dauphin à
la France, ne croyant pas à la possibilité d'un pas rétrograde dans la
carrière brillante où elle était entraînée; et déjà elle était près de
l'abîme. Que de réflexions un pareil rapprochement ne fait-il pas
naître!
Je ne prétends pas retracer les intrigues de la Cour que ma grande
jeunesse m'empêchait de juger ou même de comprendre. J'avais déjà
entendu parler de Mme de Polignac, pour qui la reine commençait à avoir
du goût. Elle était très jolie, mais elle avait peu d'esprit. Sa
belle-soeur, la comtesse Diane de Polignac, plus âgée, femme très
intrigante, la conseillait dans les moyens de parvenir à la faveur. Le
comte de Vaudreuil, leur ami, et que ses agréments faisaient rechercher
de la reine, travaillait aussi à cette fortune devenue, par la suite, si
grande. Je me rappelle que M. de Guéménée tâchait d'alarmer ma mère sur
cette faveur naissante de Mme de Polignac. Mais ma mère se laissait
aimer de la reine, tranquillement, et sans songer à profiter de cette
faveur pour augmenter sa fortune ou pour faire celle de ses amis. Elle
se sentait déjà attaquée du mal qui la fît périr moins de deux ans
après. Tourmentée à tous les moments par ma grand'mère, elle succombait
sous le poids du malheur sans avoir la force de s'y soustraire. Quant à
mon père, il était en Amérique où il faisait la guerre à la tête du
premier bataillon de son régiment.